« Re­tourne dans ta ville »

Le Quotidien - - D’UNE FILLE À L’AUTRE - LAU­RA LÉ­VESQUE

Re­tourne dans ton rang ! » C’est le maire d’un pe­tit vil­lage jean­nois qui a dit ça à une ci­toyenne, la se­maine der­nière, à l’is­sue d’une pe­tite chi­cane. « Elle m’a mis à bout », m’avait dit le maire pour ex­pli­quer ces pa­roles qu’on pour­rait qua­li­fier de dé­pla­cées pour un élu.

On s’en­tend, dans ce vil­lage, il y a juste des rangs et na­tu­rel­le­ment une seule rue prin­ci­pale. Drôle d’insulte, non ?

Je n’ai pas réus­si à par­ler à un his­to­rien, mais l’ex­pres­sion fe­rait ré­fé­rence à l’époque de la co­lo­ni­sa­tion, où les agri­cul­teurs se mé­fiaient des pro­duc­teurs des rangs voi­sins. Les vols de vaches étaient fré­quents, à ce qu’on dit.

Moi, j’ai gran­di dans un rang. Le rang 1 à Ro­ber­val. Je suis cer­taine qu’on me­nait une vie plus ci­vi­li­sée que bien des gens vi­vant au centre-ville. Le cul-ter­reux n’est pas tou­jours dans les rangs...

Mais je ne pen­sais pas en ren­con­trer une dans un hô­pi­tal du Lac-Saint-Jean cette se­maine. Je me suis fait par­ler tel­le­ment bête par une se­cré­taire, que j’avais en­vie de ne pas payer mes im­pôts. J’exa­gère, mais en­ceinte, je suis, di­sons, moins to­lé­rante en­vers l’at­ti­tude de fonc­tion­naire.

Rustre, la dame ne vou­lait pas me don­ner de ren­dez-vous parce que mon adresse prin­ci­pale est à Chi­cou­ti­mi.

J’avais beau lui dire que je vi­vais pré­sen­te­ment en sol jean­nois, elle me par­lait comme si j’étais une moins que rien. Je couche la moi­tié du temps à Chi­cou­ti­mi. Est-ce que ça fait de moi une mau­vaise per­sonne ?

Je tra­vaille au Lac, mon mé­de­cin est au Lac, je vis au Lac, mais ce n’était pas as­sez. Comment être plus jean­noise ?

Je ne m’étais ja­mais aus­si sen­tie in­dé­si­rable dans mon propre ter­ri­toire.

Ma col­lègue de Chi­cou­ti­mi, pour­tant, a fait toutes ses écho­gra­phies en sol jean­nois, il y a de ça deux ans à peine. Peut-être que c’est une nou­velle me­sure mise en place parce que les gens de Sa­gue­nay pro­fi­taient trop des ser­vices du Lac. Comme les gens de Chi­cou­ti­mi qui vont à l’ur­gence à La Baie parce que c’est moins long. Où est le pro­blème ? Je pen­sais qu’on était une seule et belle ré­gion, unie sous un CIUSSS.

Elle m’a fi­na­le­ment ac­cep­tée, la se­cré­taire, avec un ton ar­ro­gant, voire de dé­goût. J’avais presque en­vie d’an­nu­ler et de me rendre ailleurs. Pas en­vie de gâ­cher ce beau mo­ment.

Peut-être qu’un jour, ça se­ra per­mis d’avoir deux adresses per­ma­nentes. Je ne suis pas la pre­mière et la der­nière qui va vivre à deux en­droits dif­fé­rents pen­dant une même pé­riode de temps. À quand la mo­der­ni­té dans notre bu­reau­cra­tie ?

D’ici là, je dois me faire à l’idée de me faire dire « re­tourne dans ta ville ».

— PHOTO LE PRO­GRÈS, PA­TRI­CIA RAINVILLE

Le rang Saint-Mar­tin, qui re­lie La Baie à Chi­cou­ti­mi, pro­pose des vues splen­dides.

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