ÉCRIRE SUR LE CORPS DES FEMMES

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - NA­THA­LIE COL­LARD La Presse

MON­TRÉAL — Ma­rie et Laurent s’aiment et ont l’ave­nir de­vant eux. Jus­qu’au jour où Ma­rie est agres­sée sau­va­ge­ment dans un sta­tion­ne­ment. Un viol qui chan­ge­ra la tra­jec­toire de cette vie rem­plie de pro­messes. Avec Le mal­heur du bas, Inès Bayard signe un ro­man très dur qui ra­conte l’im­pact d’un viol sur la vie d’une femme.

Il s’agit d’un pre­mier livre pour cette jeune femme de 26 ans dont le nom a fi­gu­ré sur la pre­mière liste des fi­na­listes au prix Gon­court (il ne s’y trou­vait plus sur la deuxième, dé­voi­lée der­niè­re­ment). Nous l’avons jointe en Al­le­magne, où elle ré­side. Q Com­ment est née l’idée d’écrire une his­toire au­tour d’un viol? R Au dé­part, avant même d’écrire ce livre, mon pre­mier pro­jet était de tra­vailler sur le corps de la femme. Le pro­blème, c’est que je ne sa­vais pas exac­te­ment com­ment l’abor­der. J’ai com­men­cé ma do­cu­men­ta­tion en es­sayant de ré­col­ter quelques té­moi­gnages, mais je n’ar­ri­vais pas à trou­ver l’angle d’ap­proche pour un ro­man. Et puis, au mi­lieu de la pre­mière phase de do­cu­men­ta­tion est ar­ri­vé le mou­ve­ment #metoo. Et là, j’ai réus­si à avoir ac­cès à dif­fé­rents té­moi­gnages qui étaient ex­trê­me­ment poi­gnants, très dif­fé­rents de ce que les femmes di­saient avant ce mou­ve­ment, des té­moi­gnages qui étaient cen­trés sur le corps. J’ai donc dé­ci­dé de prendre comme base le viol d’une femme pour en­suite avoir le moyen de par­ler du corps. Q Pour­quoi vou­loir par­ler du corps des femmes? R C’est un thème qui re­ve­nait sou­vent dans les livres que j’ai lus ces der­nières an­nées, des lec­tures al­le­mandes et au­tri­chiennes, et c’est un su­jet qui m’a tou­jours beau­coup in­té­res­sée. Q La scène du viol est par­ti­cu­liè­re­ment bru­tale. Est-ce qu’elle a été dif­fi­cile à écrire? R C’est peut-être un peu étrange de dire ça, mais je traite la scène de viol de la même ma­nière que je trai­te­rais une scène de re­pas. Pour moi, c’est la même chose. Il y a un dé­ta­che­ment qui se fait à l’écri­ture, dans l’exi­gence que l’on met dans la gram­maire, l’or­tho­graphe, les tour­nures de phrases. Quand on écrit, même s’il s’agit d’une scène ul­tra-vio­lente, on reste concen­tré sur l’écri­ture. D’une cer­taine fa­çon, mon es­prit se dé­tache un peu de la scène pour que j’aie une ré­flexion hon­nête sur celle-ci. Je pense que c’est jus­te­ment en ajou­tant du sen­ti­ment qu’on tombe fa­ci­le­ment dans le pa­thos. Il faut ar­ri­ver à écrire les scènes les plus vio­lentes sans perdre sa concen­tra­tion. Q La scène de viol est écrite au pré­sent. Pour­quoi ce choix? R Le choix du pré­sent est es­sen­tiel dans la nar­ra­tion parce que ce­la ac­tua­lise la po­si­tion du corps dans le ré­cit. Si j’avais dé­ci­dé de faire un ré­cit au pas­sé ou d’avoir un pas­sage qui ra­conte le viol, ce­la au­rait été dif­fé­rent. La vio­lence du viol et de toutes les consé­quences au­rait été al­té­rée par cette vi­sion pas­sée. Évi­dem­ment, je ne suis pas contre l’uti­li­sa­tion du pas­sé en gé­né­ral, c’est un ou­til très in­té­res­sant, mais pour ce ré­cit, j’ai choi­si le pré­sent pour que le corps soit ac­tua­li­sé à l’in­té­rieur de la nar­ra­tion. Et pour que le lec­teur puisse com­prendre im­mé­dia­te­ment la vio­lence du texte.

— PHO­TO FOUR­NIE PAR AL­BIN MI­CHEL

Le pre­mier ro­man d’Inès Bayard, Le mal­heur du bas, ra­conte l’im­pact d’un viol sur la vie d’une femme.

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