Gi­sèle ne de­mande pas la lune

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - MY­LÈNE MOI­SAN CHRO­NIQUE mmoi­[email protected]­so­leil.com

De­puis le dé­but du mois, cinq soirs par se­maine, Gi­sèle Guay n’a plus au­cun ser­vice à do­mi­cile. Elle doit dor­mir dans son fau­teuil rou­lant. Le ventre vide. Sans bain. «Dès que la per­sonne qui me don­nait les soins m’a avi­sée qu’elle par­tait, j’ai tout de suite in­for­mé le CLSC.» Elle a aus­si­tôt cher­ché à rem­pla­cer cette per­sonne en met­tant des annonces au­tour de chez elle, à la boulangerie, à l’épi­ce­rie, à Em­ploi Qué­bec aus­si. Gi­sèle a l’ha­bi­tude, elle a be­soin de soins de­puis 1998.

At­teinte de fi­bro­my­al­gie, mi­née par des dou­leurs ar­ti­cu­laires per­ma­nentes, elle ne peut se dé­pla­cer seule, ni même se sou­le­ver. Elle a 70 ans. Gi­sèle, comme la plu­part des per­sonnes qui sont à do­mi­cile, re­çoit de l’ar­gent pour un nombre d’heures de ser­vice et elle trouve — et paye — elle-même les gens qui lui pro­diguent des soins. Au fil des an­nées, elle a em­bau­ché des gens di­rec­te­ment, elle a aus­si par­fois eu re­cours à des agences.

Quand il y a des cases ho­raires à dé­cou­vert, le CLCS en­voie quel­qu’un.

Cette fois, Gi­sèle a eu beau cher­cher, faire les mêmes dé­marches qu’à l’ha­bi­tude, son offre d’em­ploi est res­tée sans ré­ponse. Avec un sa­laire qui tourne au­tour de 11$ après les dé­duc­tions, dans un contexte de pénurie de per­son­nel, per­sonne n’a le­vé la main pour ve­nir la faire sou­per, lui don­ner son bain, ses mé­di­ca­ments et la cou­cher.

Elle s’est donc tour­née vers le CLSC. «Ma tra­vailleuse so­ciale, elle m’a dit qu’elle al­lait re­gar­der ça. Elle m’est re­ve­nue en no­vembre, elle a dit qu’il n’y avait per­sonne qui pou­vait ve­nir le soir, sauf le mar­di et le jeu­di que j’avais dé­jà et qu’ils m’ont lais­sés. Je sa­vais donc que je n’au­rais au­cun autre ser­vice.»

Et, même le mar­di et le jeu­di, elle n’a pas de bain. Trop long. En une heure et quart, l’auxiliaire n’a le temps que de la faire sou­per, lui en­le­ver ses bas de sou­tien, lui don­ner ses mé­di­ca­ments, lui dé­bar­bouiller le vi­sage et lui bros­ser les dents. Et de la cou­cher. En rai­son de ses dou­leurs, les ma­ni­pu­la­tions doivent être moins ra­pides. «Mais la dou­leur, ce n’est pas comp­ta­bi­li­sé dans le cal­cul du temps. S’il y a une mal­for­ma­tion, une dys­fonc­tion, c’est cal­cu­lé. Mais le temps que ça prend de plus parce qu’il faut faire at­ten­tion, parce que ça me fait mal, non.» Ça n’entre pas dans la grille. Il ne reste à Gi­sèle qu’une em­ployée, qui vient les ma­tins de fin de se­maine pour l’ai­der et faire des tâches do­mes­tiques. Le CLSC en­voie quel­qu’un les ma­tins de se­maine, une heure et quart. La per­sonne doit l’ha­biller, lui faire à dé­jeu­ner, pré­pa­rer son dî­ner. Elle place son manteau de four­rure sous elle dans son fau­teuil élec­trique, ses bottes aux pieds. «Si je veux sor­tir, je suis prête. J’aime beau­coup al­ler me pro­me­ner au­tour, sor­tir de la mai­son, ça me fait du bien.»

Je suis pas­sée la voir mer­cre­di avant-mi­di, la dame du ma­tin ve­nait de par­tir. «Ce soir, je vais dor­mir comme ça.» Comme sa­me­di et di­manche soir, elle fait bas­cu­ler son fau­teuil vers l’ar­rière, son corps res­tant plié en po­si­tion as­sise. Sans sou­per, sans au­cun soin d’hy­giène, avec ses bas de sou­tien aux pieds, les mêmes vê­te­ments.

Elle ar­rive de peine et de mi­sère à prendre une par­tie de ses mé­di­ca­ments.

«De­puis 2107, ça a com­men­cé à di­mi­nuer, c’est de plus en plus dif­fi­cile de re­cru­ter du per­son­nel. Il y a des per­sonnes qui ve­naient, qui fi­nis­saient leurs études et qui se trou­vaient du tra­vail. Il y a une qui a quit­té au mois d’avril, une autre en juillet.» Et l’autre, en no­vembre.

Cet été, elle a dû se tour­ner vers les ser­vices du CLSC pour

Cet été, Gi­sèle Guay a dû se tour­ner vers les ser­vices du CLSC pour cer­tains soirs de fins de se­maine. Elle a par­fois sou­pé à 16h, au lit à 17h30

cer­tains soirs de fins de se­maine. Elle a par­fois sou­pé à 16h, mise au lit à 17h30. «C’est ar­ri­vé plus d’une fois. Ils m’ont ex­pli­qué que, dans les ré­si­dences, comme il y a une heure qui est fixe pour le sou­per, ils ne peuvent pas y al­ler avant. Ils ve­naient donc ici...» C’était ça ou rien. Se­lon les com­plexes cal­culs du CLSC, Gi­sèle a droit à 31 heures de ser­vices par se­maine, pour s’oc­cu­per d’elle et de son lo­ge­ment. La dame qui vient la fin de se­maine en fait un peu plus de huit, le CLSC en fait neuf, en cinq ma­tins et deux soirs, une heure et quart chaque fois.

Ven­dre­di der­nier, Gi­sèle a ten­té une ul­time fois d’avoir des ser­vices du CLSC. «J’ai ap­pe­lé ma tra­vailleuse so­ciale. Je lui ai dit “ma tra­vailleuse vient de fi­nir ce soir, je n’ai per­sonne de­main... J’ima­gine que vous n’avez per­sonne non plus.” C’était sur sa boîte vo­cale, elle ne m’a pas rap­pe­lée. Elle est dé­bor­dée.»

Le lun­di ma­tin, l’auxiliaire du CLSC s’est poin­tée. Elle a mis du temps, mais elle a fi­ni par réa­li­ser que Gi­sèle avait pas­sé la nuit dans son fau­teuil. — Vous avez dor­mi comme ça? — Oui. — Vous n’avez pas ap­pe­lé? — Oui. — Il n’y a per­sonne qui vient? — Non, pas la fin de se­maine. Il n’y a per­sonne.

— Ça ar­rive des fois, des cou­pures...

L’auxiliaire a fait son heure et quart, elle est re­par­tie. Gi­sèle est res­tée là, as­sise sur son manteau, avec ses bottes aux pieds.

Jus­qu’au len­de­main ma­tin.

— PHOTO LE SOLEIL, YAN DOU­BLET

Gi­sèle Guay souffre de fi­bro­my­al­gie. Mi­née par des dou­leurs ar­ti­cu­laires per­ma­nentes, elle ne peut se dé­pla­cer seule, ni même se sou­le­ver.

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