ST-HI­LAIRE

Le Quotidien - - LA UNE - MARC ST-HI­LAIRE ÉDI­TO­RIAL mst-hi­[email protected]­quo­ti­dien.com

L’im­plo­sion de Sa­gue­nay

Par­fois, il faut prendre le temps d’ana­ly­ser d’où l’on vient afin de sa­voir où l’on va. Ce genre d’exer­cice se prête par­ti­cu­liè­re­ment bien à la si­tua­tion qui règne en ce mo­ment à l’hô­tel de ville de Sa­gue­nay. La crise a pris nais­sance dès les pre­miers mois de ce man­dat et elle n’a ja­mais ces­sé de s’am­pli­fier, à un point tel qu’au­jourd’hui, chaque élu donne l’im­pres­sion de jouer à la ma­relle sur un champ de mines. Il est pos­sible d’at­tri­buer le blâme aux élus, à leur égo ou au fos­sé qui sé­pare les in­dé­pen­dants et les conseiller­s de l’ERD. Or, dans le cas qui nous pré­oc­cupe, il est éga­le­ment de mise de re­vi­si­ter la ge­nèse de la fu­sion de 2001.

Par­tons du fait que les pre­miers af­fron­te­ments au sein de l’ac­tuel con­seil ont pris la forme de guerres de clo­chers. Cha­cun des trois conseils d’ar­ron­dis­se­ments de Sa­gue­nay s’est d’abord re­grou­pé, pour en­suite for­mer des clans dis­tincts et ani­més da­van­tage par des in­té­rêts lo­caux que par l’essor de la ville. Ce­lui de Jon­quière, com­po­sé de six élus in­dé­pen­dants, s’est ra­pi­de­ment dé­mar­qué des deux autres grâce à une plus grande co­hé­sion. Puis, le pro­jet d’am­phi­théâtre à Chi­cou­ti­mi a été blo­qué et ce fut le dé­but d’une sé­rie de conflits qui a culmi­né le 18 dé­cembre der­nier, lorsque tous les conseiller­s in­dé­pen­dants de Sa­gue­nay ont re­je­té le bud­get 2020.

Certes, l’his­to­rique des évé­ne­ments ne se ré­sume pas en une des­crip­tion aus­si brève, mais l’es­sen­tiel de­meure : la struc­ture en place était pro­pice à la di­vi­sion. Et il était pré­vi­sible que, tôt ou tard, Sa­gue­nay im­plose.

RE­TOUR DANS LE TEMPS

En sep­tembre 2000, un an avant la fu­sion, la mi­nistre d’État aux Af­faires municipale­s et à la Mé­tro­pole, Louise Ha­rel, man­date l’avo­cat Pierre Bergeron de pro­duire un rap­port sur la ré­or­ga­ni­sa­tion mu­ni­ci­pale au Sa­gue­nay. Le do­cu­ment, dé­po­sé quelques mois plus tard, dresse un por­trait ex­haus­tif des dif­fé­rentes com­po­santes qui de­vien­dront, ul­ti­me­ment, la grande ville de Sa­gue­nay. Bien qu’il ait re­com­man­dé la créa­tion d’ar­ron­dis­se­ments, Me Bergeron a néan­moins émis des in­quié­tudes quant à la créa­tion de pôles sur le ter­ri­toire.

Ses mots sonnent au­jourd’hui telle une pro­phé­tie : « Chaque ville tente d’exer­cer son pou­voir et son in­fluence pour fa­vo­ri­ser son dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, in­dus­triel et com­mer­cial aux dé­pens des autres. Au­cune uni­té d’ac­tion existe en ce do­maine. C’est plu­tôt la confron­ta­tion qui se ma­ni­feste, par­fois sub­tile, par­fois agres­sive, mais tou­jours pré­sente. Il faut rem­por­ter la palme. Ces luttes in­tes­tines, dis­pen­dieuses et in­ef­fi­caces, ne fe­ront qu’aug­men­ter par la vo­lon­té ex­pri­mée de créer trois pôles forts qui ne re­cherchent que leur in­té­rêt mes­quin. Pour­tant, la région du Sa­gue­nay ne peut réus­sir sans uni­té. »

Tout est dans la der­nière phrase : sans uni­té, Sa­gue­nay était vouée à l’échec.

Pen­dant près de 20 ans, l’équi­libre a été main­te­nu par l’ad­mi­nis­tra­tion de Jean Trem­blay, mal­gré le main­tien, sous forme d’ar­ron­dis­se­ments, des an­ciennes prin­ci­pales villes de Sa­gue­nay. Comment a-t-il été ca­pable d’une telle prouesse alors qu’à l’in­té­rieur d’à peine deux an­nées, l’ad­mi­nis­tra­tion Né­ron l’a car­ré­ment échap­pé ? La ré­ponse à cette ques­tion ré­side dans le mo­dèle de gou­ver­nance adop­té par l’un et par l’autre. Entre autres faits, Jean Trem­blay a su pla­cer ses pions sur l’échi­quier mu­ni­ci­pal et, ain­si, conser­ver sa main­mise sur la ville fu­sion­née. Par maints stra­ta­gèmes par­fois dis­cu­tables, il a bâillon­né les per­sonnes sus­cep­tibles de se­mer la ré­volte et a ré­com­pen­sé l’obéis­sance des autres.

Jo­sée Né­ron a fait tout le contraire. Elle a en­cou­ra­gé le choc des idées à ou­trance et elle a ré­com­pen­sé ses ad­ver­saires po­li­tiques. Bref, elle s’est ima­gi­né un monde de li­cornes où tous se ran­ge­raient der­rière elle en fre­don­nant à l’unis­son que tout va bien au Royaume du Sa­gue­nay. Au­jourd’hui, elle re­grette sans doute cette ap­proche sans nuance, vi­si­ble­ment in­com­pa­tible au monde de la po­li­tique.

Mais le plus dom­mage dans tout ça, c’est qu’une ville sans vé­ri­tables ra­cines soit ain­si sor­tie de sa chry­sa­lide, dans un uni­vers pour le­quel elle n’a ja­mais été pré­pa­rée. Et dans un tel contexte, il est dif­fi­cile de pré­dire comment cette his­toire va se ter­mi­ner.

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