Avant Do­nald Trump, la longue his­toire des fake news

Le Soleil - - LE POINT -

PA­RIS — Avec ma­jus­cules et point d’ex­cla­ma­tion: « FAKE

NEWS! » Do­nald Trump a po­pu­la­ri­sé l’ex­pres­sion, qu’il a uti­li­sée dans plus de 200 tweets, pour si­gni­fier une in­for­ma­tion qu’il re­jette vi­gou­reu­se­ment et

éti­que­ter des mé­dias re­bap­ti­sés Fake News Me­dia.

À l’ori­gine, fake news dé­signe une «fausse nou­velle lan­cée en connais­sance de cause dans le champ mé­dia­tique», se­lon le spé­cia­liste fran­çais des ru­meurs Pas­cal Frois­sart.

L’usage in­ten­sif du terme re­monte aux élec­tions amé­ri­caines de no­vembre 2016. Mais bien avant l’avè­ne­ment du 45e pré­sident des États-Unis et l’émer­gence des ré­seaux so­ciaux, les fake news exis­taient dé­jà, sous un autre vo­cable : anec­dotes, ca­nards, ca­nu­lars ou dés­in­for­ma­tion.

L’his­to­rien amé­ri­cain Ro­bert Darn­ton ( Ha­vard) voit dans les « Anec­dotes » du chro­ni­queur by­zan­tin du VIe siècle, Pro­cope de Cé­sa­rée, les pré­mices des fake news.

Ces écrits se­crets ( anec­do­ta si­gni­fie en grec choses in­édites), dé­cou­verts après la mort de ce­lui qui avait ré­di­gé l’his­toire of­fi­cielle de l’em­pe­reur Jus­ti­nien, sont truf­fés d’«in­for­ma­tions dou­teuses» sur les cou­lisses scan­da­leuses et li­cen­cieuses de ce règne.

MEN­SONGES PHA­RAO­NIQUES

Cher­cheur à l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (IRIS), Fran­çois-Ber­nard Huy­ghe re­monte, lui, au temps des pha­raons pour trou­ver les pre­mières traces écrites de fal­si­fi­ca­tion.

La «vic­toire» des troupes de Ram­sès II sur les Hit­tites à la ba­taille de Qa­desh vers 1274 av. J.- C., cé­lé­brée par des bas-re­liefs et textes égyp­tiens était en fait une «de­mi­dé­faite » . Le suc­cès a sur­tout été «ce­lui de la pro­pa­gande, des sculp­teurs et des scribes», ex­plique-t-il.

LIBELLES À MOI­TIÉ VRAIS

Les libelles sont des textes courts, sa­ti­riques ou po­lé­miques qui, au XVIIIe siècle, mê­laient ou­ver­te­ment le vrai et le faux. On peut les consi­dé­rer «comme une forme an­cienne de fake news » , se­lon l’his­to­rien amé­ri­cain Ro­bert Za­rets­ky (Uni­ver­si­té de Hous­ton).

Un li­belle de 1771 sur les Anec­dotes scan­da­leuses de la Cour de

France dé­bute par cette mise en garde : «Je dois pré­ve­nir le Pu­blic que quelques-unes des nou­velles [...] sont tout au plus vrai­sem­blables» et cer­taines d’une «faus­se­té évi­dente».

À la même époque, les «ca­nards» sont des feuilles po­pu­laires ven­dues à la criée en France qui dé­crivent ré­gu­liè­re­ment des faits di­vers ima­gi­naires, comme vers 1780 la cap­ture d’un monstre chi­mé­rique au Chi­li. Le mot ca­nard fi­nit d’ailleurs par dé­si­gner une «fausse nou­velle».

Au XIXe siècle, ap­pa­raissent dans la presse américaine les hoax, des ca­nu­lars des­ti­nés à faire vendre du pa­pier. En 1874, le New York He­rald dé­crit l’échap­pée san­glante d’ani­maux sau­vages du zoo de Cen­tral Park. L’ar­ticle se ter­mine ain­si : «Bien sûr, la to­ta­li­té de l’his­toire don­née ci­des­sus est pure in­ven­tion».

CONTREFAÇON

Le terme fake news se­rait ap­pa­ru aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. À l’époque, se dé­ve­loppe une presse quo­ti­dienne ba­sée sur «l’écri­ture du réel» qui s’op­pose à l’écri­ture fan­tai­siste et ap­proxi­ma­tive des ca­nards, se­lon l’his­to­rienne fran­çaise An­neC­laude Am­broise-Ren­du.

Née sous la guerre froide, la dés­in­for­ma­tion dé­signe la « pro­pa­ga­tion dé­li­bé­rée d’in­for­ma­tions fausses pour in­fluen­cer une opi­nion et af­fai­blir l’ad­ver­saire » , en l’oc­cur­rence le camp oc­ci­den­tal, se­lon Fran­çois-Ber­nard Huy­ghe. Cas em­blé­ma­tique, l’opé­ra­tion

In­fek­tion éla­bo­rée par le KGB a dé­mar­ré par la pu­bli­ca­tion en 1983 d’un ar­ticle dans un jour­nal in­dien et cher­chait à faire croire que le vi­rus du si­da était une arme bio­lo­gique fa­bri­quée par des la­bo­ra­toires mi­li­taires amé­ri­cains.

OU­TIL DE PRO­PA­GANDE

Fin 1989, le pou­voir de Ni­co­lae Ceau­ses­cu va­cille en Rou­ma­nie. Des images atroces de corps mu­ti­lés dans la ville de Ti­mi­soa­ra bou­le­versent l’opi­nion. Les mé­dias oc­ci­den­taux s’em­ballent.

Les vic­times sup­po­sées du ré­gime com­mu­niste s’avèrent être des ca­davres de ma­lades et d’ac­ci­den­tés, morts avant la ré­vo­lu­tion. «L’af­faire ap­pa­raît sur­tout comme une au­to-in­toxi­ca­tion mé­dia­tique», écrit Fran­çois-Ber­nard Huy­ghe dans le livre La dés­in­for­ma­tion. PRINTED AND DISTRIBUTED BY PRESSREADER

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