Vous avez dit «pri­vi­lège» ?

Le Soleil - - OPINIONS - JEAN-FRAN­ÇOIS CLICHE jf­cliche@le­so­leil.com

Dans la fou­lée de l’in­tense (et dis­pro­por­tion­née) po­lé­mique qui a sui­vi l’an­nu­la­tion du spec­tacle SLAV, plu­sieurs voix ont ré­cla­mé un dé­bat pu­blic au su­jet du « pri­vi­lège blanc». Et il est vrai que les in­éga­li­tés ra­ciales ou eth­niques sont un pro­blème au Qué­bec, comme dans d’autres so­cié­tés. Alors par­lons-en…

C’est un drôle de con­cept que ce­lui de «pri­vi­lège blanc», ap­pa­ru vers le mi­lieu du XXe siècle avec le mouvement des droits ci­viques aux ÉtatsU­nis et le fort cou­rant an­ti­co­lo­nia­liste qui a sui­vi la Deuxième Guerre mon­diale. Dans les co­lo­nies que les puis­sances eu­ro­péennes sou­te­naient en Afrique et en Asie, où de pe­tites mi­no­ri­tés cau­ca­siennes pos­sé­daient et di­ri­geaient presque tout, il y avait clai­re­ment un «pri­vi­lège blanc».

Mais il nous semble mal­adroit d’ap­pli­quer ce con­cept aux so­cié­tés oc­ci­den­tales ac­tuelles, pour deux rai­sons. La pre­mière, c’est qu’un pri­vi­lège, et tous les dic­tion­naires concordent sur ce point, est un avan­tage ou un droit par­ti­cu

lier ac­cor­dé à une per­sonne ou un groupe. Alors par dé­fi­ni­tion, si cet avan­tage est confé­ré à une ma­jo­ri­té, alors il cesse d’être par­ti­cu­lier et ne peut pas être un pri­vi­lège. Dans une société comme le Qué­bec, où les mi­no­ri­tés vi­sibles re­pré­sentent 13 % de la po­pu­la­tion, le sta­tut et les condi­tions so­cio-éco­no­miques des blancs ne peuvent donc pas être consi­dé­rés comme des pri­vi­lèges : ils sont la norme, sim­ple­ment.

Ce­la ne si­gni­fie au­cu­ne­ment que les in­éga­li­tés ra­ciales et les pré­ju­gés ne sont pas un pro­blème qu’il urge de ré­gler, ici comme ailleurs. Nous avons [dé­jà af­fir­mé ici : bit.

ly/2mlkxkp] et nous main­te­nons qu’il existe un «ra­cisme sys­té­mique» chez nous. Une étude du Con­fe­rence Board a mon­tré ré­cem­ment que les gens des mi­no­ri­tés vi­sibles qui sont nés au Ca­na­da (et qui n’ont donc pas de pro­blème de langue, d’adap­ta­tion ou de re­con­nais­sance des di­plômes) touchent des re­ve­nus d’em­plois 19,7 % moindres que ceux de la ma­jo­ri­té blanche, en moyenne. Que ce soit la consé­quence de pré­ju­gés ra­ciaux, de ce que les so­cio­logues ap­pellent re­pro­duc­tion so­ciale (la ten­dance à res­ter dans la même classe so­ciale de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion) ou d’un mé­lange des deux, il fau­dra bien un jour ac­cep­ter d’ad­mettre qu’il y a chez nous un sys­tème so­cial qui per­pé­tue les in­éga­li­tés sur la base de la cou­leur de la peau. Le même phé­no­mène a beau s’ob­ser­ver ailleurs qu’au Qué­bec, ce n’est que le com­por­te­ment d’une ma­jo­ri­té res­pon­sable que de re­con­naître son exis­tence et de tra­vailler à y mettre fin.

Tou­te­fois, l’ex­pres­sion «pri­vi­lège blanc» nous ap­pa­raît mal choi­sie pour dé­si­gner cette réa­li­té. On peut l’ap­pe­ler dis­cri­mi­na­tion ra­ciale, ra­cisme sys­té­mique, mi­no­ri­tés désa­van­ta­gées, les op­tions ne manquent pas. Mais le sta­tut d’une ma­jo­ri­té ne peut pas être un «pri­vi­lège».

Le terme est d’au­tant plus na­vrant qu’il sous-en­tend que la lutte an­ti­ra­ciste va en­le­ver quelque chose aux Blancs ce qui, et c’est notre deuxième point, est contre-pro­duc­tif. En­core une fois, dans un contexte co­lo­nial où, par exemple, une in­fime mi­no­ri­té pos­sé­de­rait 90 % des terres, l’idée de re­ti­rer des choses (pro­prié­tés, droits, sta­tut spé­cial, etc.) à ce pe­tit groupe a du sens. Mais dans une société où la ma­jo­ri­té est blanche, le che­min vers l’éga­li­té et la jus­tice n’im­plique pas que l’on sou­tire quoi que ce soit aux Blancs : le but est de don­ner aux Noirs, La­ti­nos, Asia­tiques et Au­toch­tones le même ac­cès à la condi­tion so­cio-éco­no­mique de la ma­jo­ri­té.

Alors il n’est nul be­soin de ris­quer de bra­quer une par­tie de la ma­jo­ri­té en sous-en­ten­dant, comme le fait l’ex­pres­sion «pri­vi­lège blanc», qu’on va leur en­le­ver quelque chose.

Dans une société où la ma­jo­ri­té est blanche, at­teindre l’éga­li­té n’im­plique pas que l’on sou­tire quoi que ce soit aux Blancs

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