BRISE HI­VER­NALE

Le Soleil - - LE MAG - JO­SIANNE DESLOGES jdes­loges@le­so­leil.com

Phi­lo­sophe pas­sion­né, Phi­lippe Sly parle du Voyage d’hi­ver de Schu­bert comme d’une oeuvre com­plète, com­plexe, très in­time, à la­quelle il a soi­gneu­se­ment im­pri­mé de nou­velles cou­leurs. En­tou­ré d’un or­chestre klez­mer, le ba­ry­ton amè­ne­ra une brise hi­ver­nale en plein coeur de l’été, au Do­maine For­get.

L’homme avec un grand H, fi­gure phare des grandes oeuvres du ré­per­toire ly­rique et théâ­tral, l’ins­pire et le fas­cine. Lors de notre en­tre­vue, en juin, le ba­ry­ton d’Ottawa ré­pé­tait le rôle- titre de

Da Gio­van­ni à l’Opéra de Lyon. Un per­son­nage « dan­ge­reux et im­pré­vi­sible, avec des mo­ments de dé­tresse in­tenses et des mo­ments de fo­lie» qu’il avait in­ter­pré­té l’an der­nier «comme un jeune Mo­zart, plein d’éner­gie, pur, même si ses ac­tions ne le sont pas».

Cette idée de l’oeuvre et du des­tin ja­mais fixés, tou­jours à ré­in­ter­pré­ter, sus­cite son in­té­rêt tant à l’opéra que dans ses pro­jets ar­tis­tiques per­son­nels. Le voyage d’hi­ver, sur le­quel il s’est pen­ché ces trois der­nières an­nées, est le der­nier en lice. « Je vais avoir 30 ans à la fin de l’an­née. Mes va­leurs ont chan­gé, ma pers­pec­tive est dif­fé­rente. J’es­saie de trou­ver un équi­libre», in­dique-t-il. Le voyage en tant que tel, lui, « a un peu per­du de son charme » . Aux dé­ra­ci­ne­ments et aux étour­dis­se­ments per­pé­tuels, Phi­lippe Sly pré­fère le tra­vail achar­né, l’ap­pro­fon­dis­se­ment, les liens hu­mains.

« Dans une troupe d’opéra, on est soi-même, mais on fait aus­si par­tie d’un tout plus grand que soi. Ce jeu- là m’in­té­resse, parce que c’est comme la vie. Je trouve que dans notre société, on n’est pas pa­tient, on ne sait pas très bien écou­ter, on veut un rush à chaque 5 mi­nutes avec nos iP­hones, alors que l’évo­lu­tion ne peut pas s’en­gen­drer sans un ap­pro­fon­dis­se­ment. Ça prend plus qu’un trai­ler, ça prend la ver­sion longue, même si elle est par­fois in­con­for­table » , ex­pose-t-il.

FI­GURE DE L’ÉTRAN­GER

Après avoir en­re­gis­tré des lie­der de Schu­bert, ac­com­pa­gné d’un gui­ta­riste, sous l’éti­quette Ana­lek­ta, il avait en tête d’ap­prendre

Win­ter­reise. «J’ai vu la vi­déo d’un cla­ri­net­tiste et d’un ac­cor­déo­niste qui jouaient la pre­mière pièce en duo, dans un ré­ci­tal de maî­trise.

Oh my God, ça fonc­tion­nait tel­le­ment bien! » ra­conte- t- il. La mu­sique des juifs de l’Eu­rope de l’Est ca­drait tout à fait avec la fi­gure de l’étran­ger qui re­vient comme un mo­tif dans l’oeuvre de Schu­bert. Le pre­mier mot, «fremd», de Win­ter

reise veut d’ailleurs dire «étran­ger » en al­le­mand, note Phi­lippe Sly. À son in­vi­ta­tion, le cla­ri­net­tiste Fé­lix De L’Étoile et l’ac­cor­déo­niste Sa­muel Car­rier se sont mis à tra­vailler sur des ar­ran­ge­ments mu­si­caux, dans l’in­ten­tion de créer un spec­tacle.

« On ne vou­lait pas qu’il y ait beau­coup de mo­ments où tous les ins­tru­ments jouent en même temps, sauf pour créer quelques ef­fets. On a gar­dé la pu­re­té et la so­no­ri­té in­time de Win­ter­reise, mais avec une nou­velle pa­lette de cou­leurs. Main­te­nant, j’ai beau­coup de mi­sère à l’en­tendre au­tre­ment », in­dique le ba­ry­ton. Ka­rine Gor­don (trom­bone) et Jo­na­than Mi­lette ( vio­lon), com­plètent le quin­tette.

Ils ont at­ten­du que tous les mu­si­ciens maî­trisent leur par­ti­tion sur le bout des doigts pour amor­cer la mise en scène, faite de mou­ve­ments, d’in­ter­ac­tions et de quatre lu­mières, ma­ni­pu­lées sur scène par les in­ter­prètes. «On avait as­sez d’ou­tils pour tra­vailler et créer un tra­jet », as­sure Sly, qui a fait ap­pel à Roy Ral­lo, un met­teur en scène qui tra­vaille à l’opéra de San Fran­cis­co, et à une cos­tu­mière de Ber­lin.

«J’ai payé les vols d’avion de tout le monde, j’ai tout pro­duit. Je ne vou­lais pas qu’une autre or­ga­ni­sa­tion im­pose des contraintes. Dans le monde de l’opéra, ça au­rait été tout à fait im­pos­sible, puisque tout est un com­pro­mis», sou­ligne Phi­lippe Sly.

LE LUXE DU TEMPS

L’équipe a ré­pé­té pen­dant deux se­maines au Do­maine For­get, en mars der­nier. « Au dé­but, je croyais qu’il al­lait y avoir beau­coup plus de gestes, mais on a ra­pi­de­ment vu qu’il fal­lait suivre le mouvement de la mu­sique, qu’il ne fal­lait pas im­po­ser une mo­rale au conte­nu. On de­vait né­go­cier avec les élé­ments re­mar­quables de la com­po­si­tion.» Ils se sont of­fert le luxe du temps, pour faire ré­son­ner la par­ti­tion de Schu­bert et les mots de Müller dans toute leur beau­té et leur por­tée tra­gique.

Le spec­tacle se­ra pré­sen­té aux Opé­ras de Rouen et Vi­chy, puis de­vrait faire l’ob­jet d’un en­re­gis­tre­ment en no­vembre sous l’éti­quette Ana­lek­ta. Une tour­née ca­na­dienne est en­suite dans les plans.

— PHOTO MA­THIEU SLY

Le voyage d’hi­ver de Phi­lippe Sly en ré­pé­ti­tion en mars der­nier au Do­maine For­get

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