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Le Soleil - - LE MAG - DAVE MAT­THEWS ÉRIC MO­REAULT emo­reault@le­so­leil.com LIRE LA SUITE › M12

S’il fal­lait dres­ser une liste des ar­tistes pour qui la créa­tion s’est avé­rée thé­ra­peu­tique, elle se­rait in­ter­mi­nable. Mais ce qui est par­ti­cu­lier avec Dave Mat­thews, c’est que le Sud-Afri­cain d’ori­gine a non seule­ment dû sur­mon­ter des tra­gé­dies per­son­nelles et pro­fes­sion­nelles mais, aus­si, une forme per­sis­tante de re­jet cri­tique et pu­blic — vi­trio­liques, dans les cas ex­trêmes. Le chan­teur et gui­ta­riste a per­sis­té en af­fi­nant son pop- rock mé­tis­sé d’élé­ment de jazz, de funk et de mu­siques du monde qu’il pré­sen­te­ra pour une pre­mière fois en concert à Qué­bec di­manche, un évè­ne­ment aus­si in­es­pé­ré qu’in­at­ten­du.

Cette per­sé­vé­rance a payé : de 1998 à 2018, les sept CD du Dave Mat­thews Band ( DMB) sont en­trés di­rec­te­ment nu­mé­ro un au pal­ma­rès amé­ri­cain. Pas mal pour un groupe dont on a tou­jours dit qu’il n’était pas ca­pable de re­pro­duire en stu­dio la créa­ti­vi­té, l’éner­gie et la vir­tuo­si­té de ses spec­tacles. Une cri­tique fon­dée. Le DMB s’est réel­le­ment af­fir­mé sur disque à par­tir de Big Whis­key & the GrooG­rux King (2009). Mais avant d’en ar­ri­ver là, Mat­thew sen a ba­vé. Son père meurt d’un cancer de la gorge alors qu’il a 10 ans. Il fuit l’Afrique du Sud, en plein apar­theid, pour échap­per à la conscrip­tion. Il s’éta­blit en Vir­gi­nie, aux États- Unis. Quatre ans plus tard, sa soeur aî­née est as­sas­si­née par son ma­ri (qui se sui­cide en­suite).

« Je me de­mande [ main­te­nant] pour­quoi j’ai été aus­si chan­ceux [avec ma car­rière] alors que je suis aus­si peu mé­ri­tant que n’im­porte qui. […] Je suis tel­le­ment re­con­nais­sant pour ce que j’ai, mais ce que j’ai ob­te­nu ne cor­res­pond pas à mes croyances», a-t-il dé­cla­ré en en­tre­vue à Vul­ture à pro­pos de son suc­cès au re­gard des épreuves qui ont se­coué sa vie.

DURES ÉPREUVES

À l’époque, le jeune homme tente néan­moins de me­ner une vie nor­male. Son tra­vail de bar­man à Char­lot­tes­ville le met en contact avec des mu­si­ciens. Il réus­sit à convaincre le bat­teur Car­ter Beau­fort et le saxo­pho­niste LeRoi Moore de je­ter les bases, en 1991, de ce qui va de­ve­nir le Dave Mat­thews Band.

Le nom, im­po­sé pour un spec­tacle, va res­ter. Au grand désar­roi de Mat­thews lui-même, qui pré­fère que l’ac­cent soit mis sur la par­ti­cule « Band» plu­tôt que sur son nom. Reste que le quin­tette ori­gi­nal a été du­re­ment éprou­vé au fil du temps. En 2008, Moore dé­cède de consé­quences im­pré­vues à la suite d’un ac­ci­dent ba­nal de VTT. Ce qui va for­te­ment ébran­ler le chef de file du groupe pour qui le saxo­pho­niste dé­li­cat était un vé­ri­table ami.

En mai der­nier, une onde de choc se­coue DMB : le vio­lo­niste Boyd Tins­ley est ac­cu­sé d’har­cè­le­ment sexuel par James Frost- Winn, le trom­pet­tiste de Crys­tal Pa­lace, son pro­jet pa­ral­lèle. Tins­ley a nié en bloc, mais il a néan­moins été ex­pul­sé du DMB.

Il y a 10 ans que Jeff Cof­fin a pris la place de LeRoi Moore, mais l’ab­sence de Tins­ley va cer­tai­ne­ment chan­ger la dy­na­mique. L’exu­bé­rant vio­lo­niste pre­nait, ha­bi­tuel­le­ment, beau­coup de place sur scène…

Y en au­ra pas de fa­cile...

PAS CO­OL

Le DMB s’est éta­bli au fil du temps comme l’un des plus im­por­tants groupes rock amé­ri­cains. Même si son chan­teur n’a pas, di­sons, le cha­risme et la voix d’Ed­die Ved­der, le pa­trio­tisme de Mel­len­camp ou la plume de Spring­steen. Il y a une forme de sno­bisme ram­pante à dé­crier le DMB.

Comme Mat­thews l’a dé­jà sou­li­gné, au plus fort de la vague grunge, il était im­pen­sable d’ado­rer Nirvana et Pearl Jam tout en écou­tant du DMB. Ce n’était pas as­sez co­ol. En­core de nos jours, cer­tains se ré­veillent la nuit pour dire à quel point le groupe est mau­vais. Ce qui n’a pas em­pê­ché la for­ma­tion de se créer un bas­sin sans cesse gran­dis­sant de fa­na­tiques qui suivent les mu­si­ciens dans leur tour­née es­ti­vale an­nuelle aux États-Unis (18 fois dans les 20 der­nières an­nées). Un peu comme les fans des Gra­te­ful Dead à une cer­taine époque.

Cri­tiques (et dé­ni­greurs) ont été nom­breux à ac­co­ler au DMB l’éti­quette — pé­jo­ra­tive — de « jam band » ( un groupe qui, en spec­tacle, mise sur l’im­pro­vi­sa­tion, les ex­cès de notes et des in­ter­pré­ta­tions sans cesse dif­fé­rentes). Ré­sul­tat : même après 25 ans de car­rière, 80 mil­lions de billets et 68 mil­lions de CD et DVD, Dave Mat­thews est un ar­tiste qui doute constam­ment des qua­li­tés mu­si­cales de sa pro­duc­tion.

La ré­pu­ta­tion de groupe de par­ty pèse lourd aus­si sur l’ar­tiste. Dans ses en­tre­vues ré­centes, Mat­thews n’a pas ca­ché une cer­taine las­si­tude. Le mu­si­cien ai­me­rait qu’on vienne aus­si aux spec­tacles du DMB pour écou­ter la mu­sique, pas seule­ment pour prendre un coup. Comme les ré­ci­tals acous­tiques qu’il donne avec son com­plice, le très doué gui­ta­riste Tim Rey­nolds — un exemple : le su­perbe Live at Ra­dio

Ci­ty Mu­sic Hall (2007). Sauf que Dave Mat­thews a aus­si une part de res­pon­sa­bi­li­té dans le phé­no­mène et elle n’est pas seule­ment mu­si­cale. Il est par­fois ques­tion d’al­cool dans les pa­roles de ses chan­sons. Et même en en­tre­vue : « Pour la plu­part des gens sauf moi, je suis un al­coo­lique dé­chaî­né», a-t-il men­tion­né — avec des nuances, en termes de quan­ti­té ab­sor­bée et non de consom­ma­tion quo­ti­dienne. Dif­fi­cile de de­man­der la tem­pé­rance aux spec­ta­teurs…

N’em­pêche : «Peut-être que je me mens, mais la rai­son pour la­quelle je ne pense pas vrai­ment que je suis al­coo­lique, c’est parce que ça ne me manque pas [quand je ne bois pas]», a-t-il pré­ci­sé à Vul­ture.

À 51 ans, Dave Mat­thews dit le­ver le coude moins sou­vent — le mu­si­cien ne se voit d’ailleurs pas conti­nuer in­fi­ni­ment à écu­mer les scènes (il a une for­tune suf­fi­sante pour ar­rê­ter). Mais il ne fau­drait pas se sur­prendre de le voir em­poi­gner sa gui­tare acous­tique pour la bonne cause.

Le DMB donne sou­vent des concerts- bé­né­fices et Mat­thews fait par­tie du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du Farm Aid, au bé­né­fice des agri­cul­teurs amé­ri­cains, avec Willie Nel­son, John Mel­len­camp et Neil Young. Le groupe a aus­si sa propre oeuvre phi­lan­thro­pique (BAMA Works Fund).

De toute évi­dence, Dave Mat­thews aime re­don­ner à la com­mu­nau­té, ne se­rait-ce qu’en pro­cu­rant de la joie à ceux qui écoutent sa mu­sique. Après avoir tra­ver­sé au­tant d’épreuves, l’homme doit y trou­ver une source de conso­la­tion. Pour le plus grand bon­heur de ses in­con­di­tion­nels.

Le chan­teur du groupe en se­ra à sa pre­mière pré­sence en spec­tacle à Qué­bec di­manche dans le cadre du 51e Fes­ti­val d’été. — PHOTO AP/ZACK WAJSGRAS ▼

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