Sois gen­til, ferme-la!

NOUS, LES HU­MAINS

Le Soleil - - LE MAG - MARC AL­LARD CHRO­NIQUE mal­lard@le­so­leil.com

Le spec­tacle ve­nait de com­men­cer au parc de la Fran­co­pho­nie, j’avais hâte de me rem­plir les oreilles de l’élec­tro­lounge pla­nant de Bo­no­bo. Mais à cô­té de moi, il y avait une bande de ving­te­naires qui ja­saient en gueu­lant comme dans un bar.

Ils se ra­con­taient leurs pé­ri­pé­ties de la se­maine et riaient à gorge dé­ployée. Autour d’eux, tout le monde les re­gar­dait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à ja­cas­ser et à se ta­per les cuisses en bu­vant leur Coors Light. Bo­no­bo avait beau dé­ployer toute son ar­tille­rie mu­si­cale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour so­cia­li­ser.

Ir­ri­té, j’ai fait signe à un des gars de bais­ser le ton. Il a rou­lé les yeux et s’est re­tour­né vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rap­port.

Le rap­port, c’est que la plu­part des spec­ta­teurs du Fes­ti­val d’été — ou dans n’im­porte quel show, d’ailleurs — vont là pour écou­ter la mu­sique d’un ar­tiste. Pas pour t’en­tendre ra­con­ter ta se­maine ou des jokes de mo­noncle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je de­viens plus grin­cheux. Mais j’ai l’im­pres­sion qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se com­por­ter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre po­li­tesse de ces­ser de ba­var­der quand les pre­mières notes ré­sonnent, non?

Évi­dem­ment, on n’est pas dans un concert de clas­sique. Tu peux gueu­ler tant que tu veux pour en­cen­ser un ar­tiste, de­man­der un rap­pel ou lui lan­cer un «ON T’AIIIIME» (in­sé­rez le nom de votre mu­si­cien pré­fé­ré) à lui fendre le coeur.

Évi­dem­ment que le plai­sir d’un spec­tacle n’est pas qu’au­di­tif. Il est aus­si dans le sen­ti­ment de com­mu­nion avec l’au­dience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as en­vie de ja­ser d’autre chose avec tes ami­gos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la com­mu­nion.

Oh, et si tu re­çois un ap­pel sur ton cell, pas obli­gé de le prendre non plus… C’est le bon mo­ment de tex­ter.

Cette se­maine, mon an­cien col­lègue et ani­ma­teur à la ra­dio de Ra­dio-Ca­na­da, Guillaume Du­mas, a mis sur Fa­ce­book un ar­ticle de Ste­phen Thom­son, de la ra­dio pu­blique américaine NPR. Le jour­na­liste et cri­tique de mu­sique ré­pon­dait à un lec­teur qui lui de­man­dait : « Puis-je de­man­der à des per­sonnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fer­mer?»

Thom­son ex­pli­quait que c’était pire de ba­vas­ser à haute voix lors d’un spec­tacle à l’in­té­rieur. Les conver­sa­tions dans une salle sont un peu comme de la «fu­mée se­con­daire», illus­trait-il. « Mais à l’ex­té­rieur, le cal­cul est plus com­pli­qué, consi­dé­rant no­tam­ment l’es­pace dont vous dis­po­sez».

Le cri­tique mu­si­cal sug­gère des moyens pa­ci­fiques de faire part de votre mé­con­ten­te­ment : dé­vi­sa­ger, faire un «chut!» ou y al­ler avec des af­fir­ma­tions qui com­mencent par «je», comme : «J’ai de la mi­sère à en­tendre le spec­tacle»...

« Pro­non­cer quelques mots doux à la pour­suite de la quié­tude n’est pas un vice», écrit Thom­son.

Et si on n’est pas trop coin­cé, on peut juste chan­ger de place. Heu­reu­se­ment, le parc de la Fran­co­pho­nie res­pi­rait un peu pour Bo­no­bo, et c’est ce qu’on a fait. Au mi­lieu du spec­tacle, j’ai re­gar­dé en ar­rière et j’ai vu le club so­cial qui ja­cas­sait en­core.

Un des gars m’a vu. Cette fois, c’est moi qui ai rou­lé les yeux.

J’ai l’im­pres­sion qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se com­por­ter dans une foule

— PHOTO LE SO­LEIL, PAS­CAL RATTHÉ

L’élec­tro-lounge pla­nant de Bo­no­bo n’a pas sem­blé émou­voir cer­tains fes­ti­va­liers, qui étaient da­van­tage pré­oc­cu­pés par leurs mon­da­ni­tés.

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