L’al­bum de la mé­ta­mor­phose

Le Soleil - - ARTS ET SPECTACLES - FRAN­ÇOIS HOUDE [email protected]­nou­vel­liste.qc.ca

TROIS-RI­VIÈRES — La sor­tie d’un nou­vel al­bum de So­nia John­son sus­cite for­cé­ment l’at­ten­tion. Parce qu’elle a rem­por­té un prix Ju­no en 2012 pour le meilleur al­bum jazz de l’an­née avec Le car­ré

de nos amours, parce que son par­cours est mar­qué par l’ex­cel­lence, mais, sur­tout, parce qu’elle est l’une des plus belles voix du jazz ca­na­dien à l’heure ac­tuelle. Elle se pré­sente au­jourd’hui avec son pe­tit der­nier in­ti­tu­lé Ch­ry­sa­lys.

Celle qui s’était fait un nom en chan­tant du jazz ori­gi­nal en fran­çais pré­sente le pre­mier de ses quatre al­bums en langue an­glaise. « Les textes me sont ve­nus en an­glais», ex­plique-t-elle tout sim­ple­ment pour jus­ti­fier ce choix. Il reste que par sa sin­gu­la­ri­té dans le par­cours de l’ar­tiste, l’al­bum marque une étape.

Il ar­rive au terme d’un dé­tour comme la vie en com­porte par­fois pour qui veut les prendre. Dé­jà di­plô­mée en chant clas­sique de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, So­nia John­son a dé­ci­dé, à 38 ans, de se lan­cer dans l’aven­ture d’un bac­ca­lau­réat en chant jazz et dans une maî­trise en com­po­si­tion jazz qu’elle a dé­cro­chée en 2018. Le dé­fi est certes im­pres­sion­nant et té­moigne du sé­rieux avec le­quel elle aborde son mé­tier.

Or, le nou­vel al­bum est en par­tie le re­je­ton de cette im­pres­sion­nante dé­marche. Elle ra­conte : «Le mé­moire de maî­trise im­pli­quait la com­po­si­tion d’un cer­tain nombre de pièces qui ont fait l’ob­jet d’une éva­lua­tion par un ju­ry. Quel­que­sunes d’entre elles ont été re­prises sur le nou­vel al­bum. Par contre, je les ai re­ma­niées, trans­for­mées. L’uni­ver­si­té exi­geait un cadre as­sez ri­gide pour ré­pondre à des cri­tères aca­dé­miques bien pré­cis. J’es­ti­mais que les chan­sons pou­vaient vivre d’une autre fa­çon à tra­vers l’al­bum.» On re­trouve là la marque d’un per­fec­tion­nisme qui anime aus­si bien la com­po­si­trice que l’in­ter­prète.

La qua­li­té des chan­sons avait été va­li­dée par un ju­ry d’ex­perts; beau­coup s’en se­raient conten­tés, mais l’exi­gence in­té­rieure de So­nia John­son de don­ner à l’acte de créa­tion tout son sens l’ame­nait à pous­ser plus loin en­core. « Je n’étais pas en­tiè­re­ment sa­tis­faite de ce que j’avais dé­po­sé au mé­moire, ad­me­telle, alors je me suis don­né la pos­si­bi­li­té d’en­ri­chir ces pièces en les ame­nant ailleurs. C’est très mo­ti­vant de dé­cou­vrir que des pièces peuvent prendre une nou­velle forme plus si­gni­fi­ca­tive à mes yeux de créatrice.»

Fi­na­le­ment, c’est pra­ti­que­ment la moi­tié de Ch­ry­sa­lys qui est com­po­sée de chan­sons créées dans le cadre du tra­vail uni­ver­si­taire.

Ces com­po­si­tions ins­tru­men­tales sont de­ve­nues des chan­sons par l’ajout de textes le long du che­min me­nant à l’al­bum. «C’est nou­veau pour moi de prendre des po­si­tions per­son­nelles sur des en­jeux so­ciaux qui nous concernent tous. Avec la chan­son Mons­ters, dans la fou­lée du mou­ve­ment #MeToo, je dé­nonce cer­taines pra­tiques qui existent dans le monde de la mu­sique où des femmes sont vic­times d’actes ré­pré­hen­sibles qui, sans être de l’abus à pro­pre­ment par­ler, doivent quand même être dé­non­cés. J’avais tou­jours gar­dé ces émo­tions pour moi dans le pas­sé, mais cette fois, j’ai dé­ci­dé d’ex­pri­mer ce ma­laise. J’ai glo­ba­le­ment l’im­pres­sion de m’être rap­pro­chée de moi à tra­vers cet al­bum.»

DE L’OMBRE À LA LU­MIÈRE

Ch­ry­sa­lys traite des pro­ces­sus de trans­for­ma­tion que vivent les hu­mains. Si So­nia John­son main­tient le cap en tant que créatrice en re­fu­sant d’in­ter­pré­ter des re­prises sur ses al­bums, elle n’en est pas moins per­méable à des in­fluences : plu­sieurs col­la­bo­ra­teurs ont par­ti­ci­pé aux textes et, sur la di­zaine de mu­si­ciens qu’on en­tend sur ces en­re­gis­tre­ments touf­fus, plu­sieurs ont ap­por­té leur touche au vo­let ins­tru­men­tal. «J’au­rais pu écrire tout l’al­bum seule, mais je tra­vaille de près avec des gens qui m’ap­portent beau­coup. Je pense no­tam­ment à Ste­ven Johns­ton qui m’a en­voyé plu­sieurs chan­sons. Par­mi elles, et sans qu’on se soit consul­tés, Chan­ging My Ways se pré­sen­tait comme une ré­ponse très juste à une de mes propres chan­sons, Storm. Je les ai pla­cées de fa­çon stra­té­gique sur l’al­bum pour leur don­ner tout leur sens. Tout l’al­bum va du sombre vers le lu­mi­neux dans un pro­ces­sus d’ac­cep­ta­tion. Les chan­sons parlent beau­coup de la no­tion de pas­sage.»

NOM­BREUSES IN­FLUENCES

L’al­bum a été éla­bo­ré de fa­çon mi­nu­tieuse avec un grand sou­ci du dé­tail. Les com­po­si­tions ont été créées spé­ci­fi­que­ment en fonc­tion des pa­ra­mètres de sa propre voix. « Bien sûr, j’écris dans mon re­gistre, là où je suis confor­table et dans ce que ma voix sait le mieux ex­pri­mer [...] La voix est le ré­vé­la­teur de notre per­son­na­li­té et elle est un ou­til pri­vi­lé­gié pour li­bé­rer les émo­tions. Le tout, dans une nou­velle langue que j’ai soi­gnée. Il était im­por­tant que je fasse cor­res­pondre les ac­cents to­niques de la langue avec les ac­cents ryth­miques et les phrases mu­si­cales.»

Pas de place pour l’ap­proxi­ma­tion : So­nia John­son s’est im­pli­quée dans toutes les phases de la réa­li­sa­tion, lais­sant sa marque dans la créa­tion des chan­sons, les ar­ran­ge­ments et même la réa­li­sa­tion de l’al­bum, exer­cice qu’elle a par­ta­gé avec Pa­draig Butt­ner- Sch­ni­rer. «C’est éti­que­té comme un al­bum jazz, mais ça re­flète toutes sortes d’in­fluences. En fait, j’es­time que ça s’écoute comme un al­bum pop.»

La chan­teuse a cher­ché à conci­lier son per­fec­tion­nisme avec un cô­té ins­tinc­tif qui de­meure un mo­teur fon­da­men­tal de créa­tion. « À la base, il faut bien com­prendre que je suis une au­to­di­dacte du jazz. J’ai été for­mée en chant clas­sique et je suis ve­nue gra­duel­le­ment au jazz. Oui, j’ai dé­ve­lop­pé des connais­sances poin­tues à tra­vers la pra­tique du mé­tier et les études, mais je ne veux sur­tout pas que ça me fasse perdre de ma spon­ta­néi­té. Je veux que mes connais­sances res­tent au ser­vice de l’ins­tinct qui m’anime.»

L’IN­TER­NA­TIO­NAL

Ch­ry­sa­lys n’a pas été créé spé­ci­fi­que­ment pour per­cer les mar­chés in­ter­na­tio­naux même si l’an­glais ouvre toutes les portes. Voyons-le comme un bé­né­fice mar­gi­nal. «J’ai dé­sor­mais un agent à To­ron­to qui tra­vaille à la dif­fu­sion de l’al­bum. Je sais qu’il tourne aux États-Unis et en Grande-Bre­tagne et j’ai dé­jà eu de bonnes cri­tiques même s’il vient tout juste de sor­tir. Je ne l’ai pas fait pour ça, mais c’est vrai qu’à cause de la langue, il m’ouvre le monde. On ver­ra quelle forme ça va prendre dans les mois à ve­nir. Je n’ai au­cune ré­ti­cence à voyager un peu par­tout. Je le fais dé­jà, du reste. Tout dé­pend des condi­tions. J’ai fait une pe­tite tour­née de dix spec­tacles en 18 jours en Suisse, en Ita­lie et en France l’an­née der­nière. Ça peut sem­bler beau­coup ,mais les condi­tions étaient vrai­ment agréables, alors ce n’est pas un pro­blème. Par exemple, je re­tourne en France en jan­vier et les condi­tions sont réunies pour que je puisse me per­mettre d’écrire pen­dant que je se­rai là-bas. C’est l’idéal.»

Autre nou­veau­té qui vient avec Ch­ry­sa­lys, la mu­si­cienne a réa­li­sé un vi­déo­clip sur Storm dont elle a as­su­ré la réa­li­sa­tion en com­pa­gnie du ci­néaste Ch­ris­tian La­lu­mière. Après quelques jours, il avait en­re­gis­tré plus de 2000 vues, plus que pour n’im­porte la­quelle des chan­sons de ses al­bums pré­cé­dents dif­fu­sées sur YouTube.

L’al­bum est of­fert sur toutes les prin­ci­pales pla­te­formes de té­lé­char­ge­ment et en ma­ga­sin sous sa forme phy­sique.

— PHO­TO LE NOU­VEL­LISTE, STÉ­PHANE LES­SARD

En lan­çant Ch­ry­sa­lys, son tout pre­mier al­bum en langue an­glaise, So­nia John­son marque une étape ma­jeure dans une car­rière dé­jà riche.

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