Le der­nier des ré­sis­tants

Le Soleil - - LA UNE - KEN LOACH ÉRIC MOREAULT emo­[email protected]­so­leil.com

Ken Loach, 83 ans, pré­sente ce qui pour­rait être son der­nier film

Ken Loach, en 27 longs mé­trages et 50 ans de car­rière, pour­suit in­las­sa­ble­ment son en­ga­ge­ment ar­tis­tique à bâ­tir une so­cié­té équi­table et plus juste, à prendre le par­ti des lais­sés-pour-compte, des ex­ploi­tés, des gens qui, chaque jour, se battent pour ob­te­nir une vie meilleure. Le ci­néaste an­glais, deux fois Palme d’or, re­fuse de bais­ser les bras. À 83 ans, il ré­vèle pour­tant en en­tre­vue que Dé­so­lé de vous avoir man­qué ( Sor­ry We Mis­sed You) pour­rait bien consti­tuer l e der­nier cha­pitre d’une oeuvre pro­li­fique.

I l n’au­rait pas à rou­gir. Pré­sen­té en com­pé­ti­tion à Cannes 2019, où le lé­gen­daire artiste fut in­jus­te­ment pri­vé d’un prix mé­ri­té, ce drame so­cial aus­si émou­vant qu’im­pla­cable évoque la vo­lon­té d’un homme d’of­frir un meilleur ave­nir à sa femme et ses deux en­fants. La fa­mille pei­nant à joindre les deux bouts, il de­vient « en­tre­pre­neur » i ndé­pen­dant pour une en­tre­prise de li­vrai­son de co­lis. Le pauvre croule bien­tôt sous les dettes. Ken Loach a ap­pe­lé Le So­leil en di­rect des bu­reaux lon­do­niens de sa com­pa­gnie Six­teen Films.

Q Dé­so­lé de vous avoir man­qué veut ex­po­ser les tares de la pré­ca­ri­té d’em­ploi. Quelle en est la ge­nèse?

R Paul [ La­ver­ty, son scé­na­riste] et moi en par­lons de­puis le dé­but de notre as­so­cia­tion, il y a 25 ans : com­ment la na­ture du tra­vail a chan­gé. Dans les an­nées 1980, les em­ployeurs avaient des obli­ga­tions en­vers leurs em­ployés. Les choses ont gra­duel­le­ment chan­gé à par­tir du mo­ment où on a ten­té d’af­fai­blir les syn­di­cats. La stra­té­gie a payé : ils peuvent main­te­nant ex­ploi­ter les tra­vailleurs sous des pré­textes d’ef­fi­cience, se­lon leur point de vue. Mais ça s’est avé­ré un dé­sastre pour l es gens or­di­naires. Puis sont ar­ri­vées la tech­no­lo­gie et l’ubé­ri­sa­tion de l’éco­no­mie, l’idée que vous de­ve­nez un en­tre­pre­neur qui offre des ser­vices, avec toutes les res­pon­sa­bi­li­tés et les charges so­ciales, pen­dant que l’em­ployeur baisse ses coûts et ex­ploite les gens.

Q Je me rap­pelle que vous aviez dé­cla­ré à Cannes qu’au fond, le tra­vailleur s’ex­ploite lui-même.

R Exac­te­ment. Et l’autre piège, c’est que, sou­vent, le tra­vailleur doit s’en­det­ter, comme dans le film, pour s’ache­ter un ca­mion de li­vrai­son. Il doit alors tra­vailler de longues heures pour rem­bour­ser. L’em­ployeur a un tra­vailleur cap­tif.

Q C’est un cercle vi­cieux.

R Ab­so­lu­ment. Tout à l’avan­tage de l’em­ployeur. Q Vous avez ten­té de dé­mon­trer, cette fois, l’im­pact que peut avoir une telle pratique sur la so­cié­té et la fa­mille?

R Oui. Parce que c’est là que la pres­sion se fait sen­tir. Au tra­vail, donc en pu­blic, tu dois pré­tendre que tu es en contrôle, que tu es com­pé­tent. Mais à la mai­son, tu ar­rives fa­ti­gué, brû­lé, l’alarme va son­ner dans huit heures, tu n’as plus de temps pour les en­fants… Q La dé­mons­tra­tion est im­pla­cable dans Dé­so­lé de vous

avoir man­qué [une ré­fé­rence à ce qui est écrit sur le Post-it que laisse le li­vreur en cas d’ab­sence]. Com­ment tra­vaillez-vous avec Paul La­ver­ty (Prix du scé­na­rio à Cannes en 2002 pour Sweet Six­teen de Loach)?

R Nous com­men­çons par beau­coup dia­lo­guer, puis pre­nons quelques notes. Il va en­suite créer quelques per­son­nages et nous en dis­cu­tons, ain­si que le cadre du ré­cit. Puis nous nous in­ter­ro­geons à sa­voir si la si­tua­tion évo­quée re­flète la pro­fon­deur de ce que nous vou­lons dire. Après, Paul écrit un pre­mier brouillon, puis nous échan­geons constam­ment jus­qu’à avoir le scé­na­rio prêt à tour­ner.

Q N’em­pêche que de­puis le dé­but de votre car­rière, vous avez dé­mon­tré un sou­ci conti­nuel d’évo­quer des thèmes so­ciaux. Pour­quoi est- ce que ça vous pré­oc­cupe?

R En fait, chaque film est un su­jet so­cial. […] Ça se ré­sume à : «qu’est-ce qui vous in­té­resse, vous concerne? Quelles sont les ques­tions im­por­tantes que vous vous po­sez à pro­pos de la vie?» Et puis vous en ar­ri­vez à votre place dans les mo­dèles éco­no­miques. Pour la grande ma­jo­ri­té, comme tra­vailleur, avec des choix très li­mi­tés. Sauf ceux au som­met, dont les choix sont presque illi­mi­tés. Jeff Be­zos [le pa­tron d’Ama­zon, com­pa­gnie cible im­pli­cite du film] est tel­le­ment riche qu’il a plus de choix qu’il ne peut l’ima­gi­ner alors que les chauf­feurs qu’il ex­ploite pour sa for­tune n’en ont presque au­cun.

Q Où trou­vez-vous cette force in­las­sable à dé­fier le ré­cit des puis­sants, pour pa­ra­phra­ser le titre d’un de vos livres?

R C’est fa­cile. À par­tir du mo­ment où vous ren­con­trez des gens, vous êtes ren­ver­sés par leur force, leur ré­si­lience, leur vo­lon­té de re­ga­gner un peu de pou­voir, d’at­teindre un meilleur équi­libre. C’est une le­çon d’hu­mi­li­té. Nous nous te­nons sur leurs épaules. Et ça de­vient presque une obli­ga­tion : com­ment y ré­sis­ter?

Q Jus­te­ment, je suis très heu­reux que nous ayons la chance de voir Dé­so­lé de vous avoir man­qué au pays. C’est de plus en plus dif­fi­cile pour le ci­né­ma in­dé­pen­dant en salle et le ra­chat de Ci­ne­plex Odeon par Ci­ne­world, une com­pa­gnie an­glaise, fait craindre une dé­té­rio­ra­tion de la si­tua­tion. Qu’en pen­sez-vous?

R Il est ar­ri­vé la même chose ici : ce sont les vrais mé­chants. C’est la na­ture du ca­pi­ta­lisme et des mo­no­poles : les pe­tits sont ache­tés par des gros, qui sont ache­tés par de plus grosses com­pa­gnies. C’est la na­ture de la bête : on ne de­vrait pas s’en sur­prendre. Ça ar­rive dans toutes les in­dus­tries et, pour eux, le ci­né­ma est une in­dus­trie, pas un art. Ce n’est pas le ci­né­ma qui les ex­cite, mais faire de l’ar­gent et dé­truire leurs com­pé­ti­teurs ( rires). Et ce, jus­qu’en bas de la chaîne. Je me sou­viens d’avoir été i nvi­té à un congrès d’ex­ploi­tants de salle. Ils n’avaient au­cun in­té­rêt pour les films. Ils s’in­té­res­saient au fast-food, com­ment la conser­ver, qu’est- ce qui est po­pu­laire, ce qui ne l’est pas, la fa­çon de la ser­vir…

Q Un contexte qui m’amène évi­dem­ment à vous de­man­der : ce film consti­tue­ra-t-il votre hé­ri­tage?

R Je ne sais pas. Quand j e me lève, je crois que c’est im­pos­sible de conti­nuer. Puis après quelques ex­pres­sos et s’il fait beau, je me dis : peut- être. Hon­nê­te­ment, je ne sais pas. Il reste en­core beau­coup d’his­toires! Nous ver­rons, Éric… Dé­so­lé de vous avoir man­qué prend l’af­fiche le 6 mars.

— PHO­TO AP, AR­THUR MO­LA

Le scé­na­riste Paul La­ver­ty et Ken Loach au Festival de Cannes pour la sor­tie du film Dé­so­lé de vous avoir man­qué, le plus ré­cent du réa­li­sa­teur an­glais de 83 ans.

— PHO­TO TVA FILMS

Ken Loach pen­dant le tour­nage de Dé­so­lé de vous avoir man­qué.

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