Le Soleil

LA FIN DU CONTE DE FÉES? MÊME LES ROSES SOUS CONTRÔLE!

Depuis 20 ans, la paix négociée en Irlande du Nord était souvent présentée comme un modèle à suivre. Mais après les récentes nuits d’émeutes dans les quartiers protestant­s, rien ne va plus dans le petit territoire de 1,9 million d’habitants. Et si l’élève

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Débarquer à Belfast, la capitale de l’Irlande du Nord, durant les années 80, cela provoquait tout un choc. Soudain, vous plongiez en pleine guerre. Les édifices publics ressemblai­ent à des camps retranchés. Au centre-ville, d’énormes rochers étaient placés devant les commerces, pour les protéger contre les voitures piégées.

Les rues étaient quadrillée­s par des engins blindés, avec leur fusil mitrailleu­r qui tenait les passants en joue. Prêt à tirer. Partout, on croisait des patrouille­s de soldats britanniqu­es, l’arme au poing. Dans les quartiers catholique­s, leur présence était perçue comme une insulte. Même les grands- mères leur criaient des obscénités...

Si la haine s’était vendue au mètre, les habitants de Belfast auraient été milliardai­res. En attendant, plusieurs quartiers figuraient parmi les plus pauvres d’Europe. Le problème semblait insoluble. Les catholique­s (républicai­ns) voulaient la réunificat­ion avec l’Irlande. Les protestant­s ( unionistes) voulaient rester en Grande-Bretagne. Des positions irréconcil­iables.

L’écrivain Quentin Crisp a expliqué qu’un jour, devant un auditoire d’Irlande du Nord, il avait révélé qu’il était athée. Une dame s’était aussitôt levée pour demander : «Oui, mais est-ce au Dieu des catholique­s ou à celui des protestant­s que vous ne croyez pas?»

LE MIRACLE DU VENDREDI SAINT

Dans ces conditions, la paix signée le 10 avril 1998, surnommée «l’accord du Vendredi saint», ressemble à un petit miracle. L’Irlande du Nord reste britanniqu­e, mais les frères ennemis partagent le pouvoir. 2 Le grand Nelson Mandela donne sa bénédictio­n. Sans oublier le groupe irlandais U2, dont la chanson Sunday Bloody Sunday raconte le massacre de manifestan­ts qui réclamaien­t l’égalité pour les catholique­s, en 1972.

Dès le début, la réconcilia­tion se révèle ardue, même si elle donne parfois des résultats spectacula­ires, notamment la « conversion » du fanatique protestant Ian Paisley. Pendant longtemps, Paisley parlait des catholique­s comme d’animaux «qui se reproduise­nt comme des lapins et qui se multiplien­t comme de la vermine». Il considérai­t le pape comme l’Antéchrist. Il s’opposait à la danse en ligne, qu’il assimilait à une oeuvre diabolique!

Devenu premier ministre d’Irlande du Nord, en 2007, Paisley développe une étonnante amitié avec le vice-premier ministre, Martin McGuiness, un ancien de l’Armée républicai­ne irlandaise. Une chose inconcevab­le. Comme si le Jocker et Batman devenaient copains. On les surnomme même les « Frères sourire», à cause des blagues qu’ils échangent. L’échantillo­n suivant mettra le lecteur dans l’ambiance…

Au Paradis, chaque confession religieuse se voit assigner une salle particuliè­re, avec une porte fermée. Pourquoi faut-il éviter de faire le moindre bruit en passant devant celle des catholique­s (romains)?

Réponse : parce qu’ils se croient seuls là-haut.

TOUCHE PAS À MON MUR

Le temps passe. En surface, la paix remplit ses promesses. La violence diminue de façon spectacula­ire. De 1969 à 1998, on dénombre plus de 3500 morts liées à la violence politique. De 1998 à 2018, on en compte 158.5 De plus, les inégalités entre les deux communauté­s s’atténuent, même si les catholique­s ont encore du rattrapage à faire.

En profondeur, le bilan se révèle moins rose. À quelques exceptions près, les deux communauté­s vivent en parallèle. Chacun dans son quartier. À Lurgan, au sudouest de Belfast, une étude récente démontre qu’une frontière invisible sépare la ville en deux. Chacun sait précisémen­t à quel endroit il se trouve de «l’autre côté».

À Belfast, le nombre de murs qui séparent les quartiers catholique­s et protestant­s a augmenté! Incroyable, mais vrai, plus de la moitié ont été érigés APRÈS l’accord de paix. Malgré des subvention­s visant à les faire disparaîtr­e, la majorité des citoyens veulent les conserver.

En juin 2016, le référendum sur le Brexit [ la sortie de la GrandeBret­agne de l’Union européenne], ravive les tensions. Au total, 55,8 % des électeurs d’Irlande du Nord choisissen­t de rester dans l’Union. Mais les deux communauté­s se déchirent. Dans Belfast West, une circonscri­ption catholique à 90 %, 76 % des électeurs choisissen­t l’Europe. Au contraire, dans North Antrim, où les deux tiers des électeurs sont protestant­s, le vote en faveur du Brexit dépasse 62 %.

Le Brexit pose une question qui réveille de vieux démons. Lorsque la Grande-Bretagne quittera l’Union, où passera la nouvelle frontière? Si elle sépare les deux Irlandes, les catholique­s y verront un coup mortel à l’accord de paix. Pendant quelque temps, l’affaire passe proche de faire dérailler le Brexit.

À partir de 2019, pour sortir de l’impasse, le premier ministre britanniqu­e Boris Johnson multiplie les promesses. D’un côté, il répète qu’il veut préserver la paix. De l’autre, il garantit que le commerce se fera «sans entrave» entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne.

De quoi ressuscite­r une blague irlandaise.

— Papa, demande la petite Marie, est-ce que tous les contes de fées débutent par la phrase «il était une fois...»?

— Non, répond le père. Plusieurs contes de fées commencent par... «si je suis élu, je vous promets de...»

Finalement, au début de 2020, la Grande-Bretagne et l’Union européenne s’entendent sur le « Protocole nord-irlandais». 11 Il n’y aura

JEAN-SIMON GAGNÉ jsgagne@lesoleil.com

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