Arc­tique : le boom qui n’a pas eu lieu

Les Affaires - - Stratégies - An­toine Dion-Or­te­ga re­dac­tion­le­saf­[email protected]

Jan­vier 2013, coup de théâtre au Nu­na­vut. Dans le but de ré­duire le coût d’in­ves­tis­se­ment ini­tial de sa mine de fer Ma­ry Ri­ver, sur l’île de Baf­fin, la co­en­tre­prise Baf­fin­land Iron Mines re­porte son ob­jec­tif de pro­duc­tion et tron­çonne son pro­jet en phases, ques­tion d’éta­ler son fi­nan­ce­ment. Chez les Inuits, c’est la conster­na­tion : plu­tôt que les quelque 4 mil­liards de dol­lars pré­vus, ce sont 740 mil­lions de dol­lars qui se­ront in­ves­tis dans leur ré­gion. La pro­duc­tion passe abrup­te­ment de 18 à 3,5 mil­lions de tonnes de mi­ne­rai, et les construc­tions du che­min de fer et du port de Steens­by In­let sont re­mises à plus tard. Pour Anne Pe­louas, jour­na­liste et au­teure de l’ou­vrage Les Inuits ré­sis­tants, qui vient de pa­raître au Qué­bec aux édi­tions Ate­liers Hen­ry Dou­gier, il est clair que le terme de « boom » minier au Nu­na­vut est net­te­ment exa­gé­ré. « On par­lait d’un boom il y a 10 ans dé­jà, mais il est loin d’avoir eu lieu, es­time-t-elle. Il y a beau­coup de pro­jets sur la glace, si je peux me per­mettre l’ex­pres­sion. Le développem­ent minier va se faire len­te­ment, au coup par coup. »

Comme le rap­pelle Pe­ter Tap­tu­na, pre­mier mi­nistre du Nu­na­vut, dans l’en­tre­vue li­mi­naire de l’ou­vrage, il faut comp­ter 30 ans entre l’ex­plo­ra­tion et l’ex­ploi­ta­tion d’un gi­se­ment en Arc­tique. Plus de 15 ans après la créa­tion du ter­ri­toire, il pa­raît évident que la ruée des res­sources na­tu­relles que l’on pré­di­sait alors risque de s’éta­ler dans le temps, au rythme des cycles de l’éco­no­mie mon­diale. Avec l’en­trée en ser­vice de Ma­ry Ri­ver en sep­tembre 2014, le ter­ri­toire compte dé­sor­mais deux mines en ex­ploi­ta­tion – l’autre étant Mea­dow­bank Gold, une mine au­ri­fère d’Agni­co Eagle en­trée en pro­duc­tion en 2010. Mais rien n’est simple dans l’Arc­tique : la pro­po­si­tion de Baf­fin­land de pro­lon­ger de 5 à 10 mois la fe­nêtre de trans­port pour ex­por­ter son mi­ne­rai vient d’être ju­gée non conforme par la Com­mis­sion d’amé­na­ge­ment du Nu­na­vut, qui ne veut pas de bri­se­glaces sur son ter­ri­toire.

Une dé­ci­sion in­édite, d’ailleurs : c’est la pre­mière fois, dans ses 15 an­nées d’exis­tence, que la Com­mis­sion re­jette une pro­po­si­tion de pro­jet. Signe que les Inuits prennent confiance et savent dé­sor­mais né­go­cier les pro­jets sur leur ter­ri­toire, croit Mme Pe­louas. « C’est sûr qu’en 1999 le Nu­na­vut se met­tait en place, l’ad­mi­nis­tra­tion n’avait pas les moyens d’ap­puyer sur les bons bou­tons, dit-elle. Ils ont ap­pris à né­go­cier avec les en­tre­prises. J’ai confiance en la ca­pa­ci­té des or­ga­ni­sa­tions inuites d’ob­te­nir leur part du gâ­teau. » En té­moigne, se­lon elle, l’en­tente si­gnée en sep­tembre 2013 entre Baf­fin­land et l’As­so­cia­tion inuite Qi­ki­q­ta­ni, qui dé­fend les in­té­rêts des ha­bi­tants de Baf­fin jusque dans les moindres dé­tails.

D’autres in­cer­ti­tudes

Il faut dire que les Inuits sont en­trés de plain­pied dans l’ère du sa­la­riat, rap­pelle Gé­rard Du­haime, pro­fes­seur à la Fa­cul­té des sciences so­ciales de l’Uni­ver­si­té La­val et spé­cia­liste du monde inuit, dans un en­tre­tien in­édit. « Mais l’in­ser­tion dans la lo­gique des mar­chés et des ser­vices so­ciaux en­chaîne les in­di­vi­dus à l’obli­ga­tion du sa­la­riat et les rend vul­né­rables au chô­mage, pré­vient-il. Ces ins­ti­tu­tions ont rem­pla­cé des in­cer­ti­tudes par d’autres in­cer­ti­tudes. » Il faut ar­rê­ter de croire que le mode de vie tra­di­tion­nel reste une so­lu­tion de re­change ré­pan­due à l’éco­no­mie de mar­ché, croit Mme Pe­louas. « Ils vont en­core à la chasse et à la pêche, mais l’au­to­suf­fi­sance se li­mite à la nour­ri­ture tra­di­tion­nelle. Pour le reste, ils ne fa­briquent pas de mo­to­neiges ni de té­lé­vi­seurs… »

Mais les Inuits ne font pas qu’at­tendre des em­plois : ils sont aus­si en­tre­pre­neurs, comme en té­moigne la pro­li­fé­ra­tion de so­cié­tés 100 % inuites, no­tam­ment dans les trans­ports, le bâ­ti­ment et les té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Le mou­ve­ment co­opé­ra­tif, lui aus­si, s’est net­te­ment dé­ve­lop­pé de­puis les pre­mières co­ops com­mer­ciales des an­nées 1960, qui vi­saient à affranchir les Inuits de l’em­prise de la Com­pa­gnie de la Baie d’Hud­son. « C’est un mo­dèle qui fonc­tionne aus­si bien pour l’art que pour l’ali­men­ta­tion et qui ré­pond aux va­leurs inuites de par­tage, puisque tout l’ar­gent re­vient dans la poche des Inuits », sou­ligne l’au­teure.

Quant au tou­risme, Mme Pe­louas se montre réa­liste : pour le mo­ment, c’est un sec­teur de niche. « À part des gens ri­chis­simes et des scien­ti­fiques, il n’y a per­sonne dans les parcs, dit-elle. Ça ne peut pas être une source de re­ve­nus im­por­tante. » En fait, les clients po­ten­tiels de ces parcs, ce sont les ha­bi­tants eux-mêmes qui, après tout, ne font pas que tra­vailler…

Dans son livre Les Inuits ré­sis­tants, la jour­na­liste Anne Pe­louas porte un re­gard réa­liste et bien do­cu­men­té sur l’évo­lu­tion de la so­cié­té inuite, 15 ans après la créa­tion du Nu­na­vut.

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