Fran­çois Pou­liot

Té­lé­coms : un sec­teur qui ne tient qu’à un fil ?

Les Affaires - - Actualités - Fran­çois Pou­liot fran­çois.pou­[email protected] Chro­ni­queur

Le sec­teur des so­cié­tés de té­lé­pho­nie et de câ­blo­dis­tri­bu­tion est-il sur le point de su­bir une cor­rec­tion?

C’est la ques­tion que po­sait en avril 2014 l’équipe d’ana­lystes de Mar­chés mon­diaux CIBC. La firme y ré­pon­dait par l’af­fir­ma­tive, en abais­sant sa re­com­man­da­tion sec­to­rielle à « sous-per­for­mance ».

Mal lui en prit, puis­qu’un an plus tard, les titres du sec­teur sont plu­tôt en hausse de plus de 7%, tout comme le S&P/TSX.

Un mau­vais pro­nos­tic ne fait pas de mau­vais ana­lystes. L’his­toire bour­sière est rem­plie d’anec­dotes de mar­chés sur­éva­lués qui ont conti­nué de pro­gres­ser. CIBC a ré­cem­ment re­vu la re­com­man­da­tion en l’aug­men­tant à « pon­dé­ra­tion de mar­ché ». Ce qui n’em­pêche pas la mai­son de conti­nuer d’es­ti­mer que les in­ves­tis­seurs re­gardent les titres de la té­lé­pho­nie et de la câ­blo­dis­tri­bu­tion avec des lu­nettes trop roses.

Qu’en est-il de l’éva­lua­tion

C’est ef­fec­ti­ve­ment as­sez cher. Et ce, à plus d’un égard.

En ce qui concerne le bé­né­fice avant in­té­rêts, im­pôts et amor­tis­se­ment (BAIIA), les titres des so­cié­tés de té­lé­pho­nie se né­go­cient à 8 fois le consen­sus des 12 pro­chains mois. À titre com­pa­ra­tif, la moyenne sur cinq ans est à 6,5 et le som­met de tous les temps, à 8,2 fois. En ce qui concerne le bé­né­fice par ac­tion, on est à 16,6 fois, par rap­port à 14,1 fois pour la moyenne sur cinq ans, et à un som­met his­to­rique de 17,2 fois.

C’est un peu moins in­ti­mi­dant du cô­té des titres des câ­blos, où le groupe se né­go­cie à 7,6 fois le BAIIA, com­pa­ra­ti­ve­ment à une moyenne sur cinq ans de 6,6 fois. Ou en­core, à 14,8 fois le bé­né­fice par ac­tion, par rap­port à une moyenne sur cinq ans de 12,9 fois.

Pour­quoi les mul­tiples ont en­flé

Deux ou trois ex­pli­ca­tions sont pos­sibles.

1. Les taux d’in­té­rêt sont faibles, et les in­ves­tis­seurs re­cherchent des pla­ce­ments per­çus comme re­la­ti­ve­ment sûrs et sus­cep­tibles de leur don­ner plus de ren­de­ments de re­ve­nus. Le di­vi­dende des titres des té­lé­coms est en moyenne de 4,4% et ce­lui des câ­blos, de 4,3%, alors que les obli­ga­tions 10 ans de la Banque du Ca­na­da sont à 1,4%. Plus de monde s’in­té­resse aux ac­tions des té­lé­coms et des câ­blos, ce qui pousse les titres à la hausse.

2. L’élan s’est ac­cen­tué dans les der­niers mois alors que la chute du pé­trole a ren­du plus in­cer­taine la va­leur des titres pé­tro­liers à di­vi­dendes. Le phé­no­mène a sus­ci­té en­core plus d’in­té­rêt pour les titres des té­lé­com­mu­ni­ca­tions.

3. Le mar­ché voit peut-être une amé­lio­ra­tion des fon­da­men­taux et des bé­né­fices dans l’ave­nir.

Creu­sons ce troi­sième point, pour voir s’il peut à lui seul sou­te­nir les éva­lua­tions.

Les fon­da­men­taux s’amé­liorent-ils?

Ce n’est pas évident.

La crois­sance dans le sans-fil se pour­suit, mais on semble ne plus être très loin d’un mar­ché à ma­tu­ri­té. CIBC es­time que le taux de pé­né­tra­tion dans la po­pu­la­tion at­teint au­jourd’hui 83%. C’est en­core loin der­rière les États-Unis, qui sont à 108%. En ap­pa­rence, le po­ten­tiel de crois­sance est en­core in­té­res­sant, mais ce pour­rait bien n’être qu’une illu­sion. Alors que la base d’abon­nés au cel­lu­laire a en­core grim­pé de 4,3% l’an der­nier chez l’oncle Sam, elle n’a pro­gres­sé que de 2,4% chez nous. De­puis trois ans, l’écart de crois­sance entre les États-Unis et le Ca­na­da est iden­tique. Au­tre­ment dit, nous ne sommes pas en mode rat­tra­page.

Pen­dant ce temps, le sec­teur fi­laire est voué à la dé­crois­sance. Et ça ne s’an­nonce pas tel­le­ment bien du cô­té de l’offre vi­déo, avec le CRTC qui vient de re­voir les règles sur les offres de chaînes à la carte.

Il y a en fait deux axes où l’on pour­rait conti­nuer d’as­sis­ter à une crois­sance in­té­res­sante : les don­nées sans fil et la bande pas­sante In­ter­net ré­si­den­tielle et com­mer­ciale.

Mais des me­naces planent aus­si sur ces deux axes, écrit la CIBC.

Le gou­ver­ne­ment n’a tou­jours pas re­non­cé à son in­ten­tion d’ame­ner un qua­trième acteur na­tio­nal dans le sans-fil. Cette me­nace d’un qua­trième joueur est im­por­tante pour les vo­lumes de don­nées des ser­vices sans fil (les ré­par­tir à quatre est moins in­té­res­sant qu’à trois), mais aus­si pour les prix.

Quant à la bande pas­sante, on parle de plus en plus aux États-Unis de ré­gle­men­ter le ser­vice et d’en faire un ser­vice pu­blic pour évi­ter que l’ac­cès In­ter­net ne de­vienne trop oné­reux. Pa­reil geste em­pê­che­rait les four­nis­seurs de ser­vices d’aug­men­ter les prix en fonc­tion de la consom­ma­tion, es­time l’ana­lyste Ro­bert Bek.

Qu’en conclure ?

On ne di­rait pas que le sec­teur souffre d’une ex­trême sur­éva­lua­tion, parce que, se­lon nous, la me­nace d’un qua­trième acteur na­tio­nal ne se ma­té­ria­li­se­ra pas. Qui plus est, une in­ter­ven­tion ré­gle­men­taire tou­chant la consom­ma­tion de don­nées dans l’In­ter­net tra­di­tion­nel est hy­po­thé­tique et éloi­gnée.

Des mul­tiples flir­tant avec des som­mets his­to­riques sont ce­pen­dant dif­fi­ciles à jus­ti­fier dans un contexte où les pers­pec­tives de l’in­dus­trie montrent des signes de crois­sance moins im­por­tants que par le pas­sé.

Les va­leurs semblent da­van­tage rat­ta­chées à des fac­teurs ex­ternes à l’in­dus­trie (faibles taux d’in­té­rêt, baisse de po­pu­la­ri­té des ac­tions des pé­tro­lières), qui peuvent se dis­si­per avec le temps. Bref, sans dire que ça ne tient qu’à un fil, le risque de cor­rec­tion n’est pas à né­gli­ger.

Se­lon nous, la me­nace d’un qua­trième acteur na­tio­nal ne se ma­té­ria­li­se­ra pas.

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