In­dus­trie de la langue

Les Affaires - - Actualités - Clau­dine Hé­bert re­dac­tion­le­saf­[email protected] Kuie Kuie veut dire « bon­jour » en in­nu montagnais.

Se­lon vous, quelles langues causent, ces temps­ci, le plus de maux de tête aux ca­bi­nets de tra­duc­tion pro­fes­sion­nels du Qué­bec (et du pays)? Le man­da­rin, le russe, le por­tu­gais, l’hin­di? Pas du tout. Un in­dice? Pen­sez Plan Nord!

De­puis trois ans, face à la de­mande crois­sante liée au développem­ent des pro­jets mi­niers dans le Nord, les ca­bi­nets de tra­duc­tion pro­fes­sion­nels s’ar­rachent les che­veux pour trou­ver des ex­perts aptes à tra­duire des do­cu­ments dans les quelque 90 dia­lectes au­toch­tones qui existent au pays. Consé­quence: les prix ont ex­plo­sé.

« On est pas­sé de 25 cents à plus de 1,25$ du mot en trois ans. L’aug­men­ta­tion est tel­le­ment ra­pide que les clients font sou­vent le saut de­vant le mon­tant de leur sou­mis­sion », sou­lève Ma­ryse Ben­hoff, pré­si­dente fon­da­trice de BG Com­mu­ni­ca­tions, une firme de Mon­tréal.

D’un contrat par an il y a quelques an­nées, ce ca­bi­net réa­lise ac­tuel­le­ment jus­qu’à deux contrats de tra­duc­tion de langues au­toch­tones par mois. « Ce sont prin­ci­pa­le­ment les langues inuites, tel l’in­uk­ti­tut, celle du La­bra­dor, l’in­uin­na­q­tun ain­si que l’ojib­way et les quelques dia­lectes cris (oji, swam­py, moose et ce­lui du Nord-du-Qué­bec) qui nous sont de­man­dés », ex­plique la tra­duc­trice. Des langues, pré­cise-t-elle, qui pré­sentent au­tant de sub­ti­li­tés qu’il y a de com­mu­nau­tés. Une com­plexi­té qui aug­mente le de­gré de dif­fi­cul­té à trou­ver de bons tra­duc­teurs.

Une clien­tèle di­ver­si­fiée

Qui sont les clients qui re­courent à ces ser­vices? Prin­ci­pa­le­ment les deux ordres gou­ver­ne­men­taux (fé­dé­ral et pro­vin­ciaux) ain­si que les en­tre­prises du sec­teur des res­sources na­tu­relles (mi­nières, pé­tro­lières et so­cié­tés du do­maine de l’éner­gie) qui ont be­soin de ces tra­duc­tions pour me­ner à bien leurs pro­jets. Pour me­su­rer l’im­por­tance du phé­no­mène, il suf­fit de je­ter un coup d’oeil au site Web de l’As­so­cia­tion mi­nière du Qué­bec. Il contient de l’in­for­ma­tion tra­duite en quatre langues au­toch­tones: cri, in­uk­ti­tut, al­gon­quin et in­nu.

Les gou­ver­ne­ments, fé­dé­ral et pro­vin­ciaux, ain­si que les en­tre­prises pri­vées doivent éta­blir des en­tentes, né­go­cier des droits de pas­sages pour réa­li­ser leurs pro­jets dans le Nord.

Une hausse de 5% en 2014-2015

Le Bu­reau de la tra­duc­tion, l’or­ga­nisme res­pon­sable d’of­frir des ser­vices dans les langues officielle­s au Ca­na­da, in­dique que la de­mande de tra­duc­tion vers les langues au­toch­tones est constam­ment en hausse. En 2014-2015, elle a aug­men­té de 5%, at­tei­gnant près de 6700 de­mandes, dit le ser­vice des com­mu­ni­ca­tions des Tra­vaux pu­blics et ser­vices gou­ver­ne­men­taux Ca­na­da.

À ce­la, il faut ajou­ter des uni­ver­si­taires qui ré­clament ces ser­vices pour leurs études doc­to­rales et quelques dé­lé­ga­tions in­ter­na­tio­nales, no­tam­ment de l’Eu­rope.

La de­mande est en hausse ici aus­si de la part de plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions. De­puis deux ans, le Bu­reau d’in­for­ma­tion tou­ris­tique de Val-d’Or fait tra­duire en cri quelques phrases de sa pu­bli­ci­té in­sé­rée dans la pu­bli­ca­tion crie The Na­tion, des­ti­née aux com­mu­nau­tés du Grand Nord. « Pour nous, ce­la consti­tue une marque de re­con­nais­sance en­vers cette im­por­tante clien­tèle tou­ris­tique qui re­pré­sente un vi­si­teur sur trois. C’est aus­si une fa­çon de se dé­mar­quer des autres ré­gions de la pro­vince », in­dique Nan­cy Ar­pin, di­rec­trice de Tou­risme Val-d’Or.

Trans­mis­sion par voie orale

Les de­mandes de tra­duc­tion ne se li­mitent pas à des lettres et autres com­mu­ni­ca­tions d’in­tro­duc­tion. « Par exemple, on nous de­mande de tra­duire des ma­nuels d’ins­truc­tions pour de la ma­chi­ne­rie. Tout do­cu­ment qui per­met au per­son­nel inuit, moins à l’aise avec l’an­glais, d’ef­fec­tuer ses tâches au sein des en­tre­prises », ex­plique Ma­ryse Ben­hoff. Ces ex­perts en tra­duc­tion sont une den­rée rare, ce qui fait grim­per le prix de leurs ser­vices. L’Ordre des tra­duc­teurs, ter­mi­no­logues et in­ter­prètes agréés du Qué­bec (OTTIAQ) ex­plique que ce sont des langues tra­di­tion­nel­le­ment trans­mises de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion par voie orale. Par consé­quent, elles pos­sèdent peu de ba­gage écrit. « C’est une ques­tion d’offre et de de­mande, avance Ré­al Pa­quette, pré­sident de l’OTTIAQ. Pen­dant des an­nées, la de­mande a été mar­gi­nale. Aus­si, peu de tra­duc­teurs ont choi­si de se for­mer dans les langues au­toch­tones. En rai­son de l’ex­plo­sion de la de­mande, l’offre s’est donc ra­ré­fiée. »

« Avec le développem­ent des res­sources na­tu­relles, l’as­pect com­mer­cial de­vient de plus en plus fort », ajoute la tra­duc­trice Ma­ryse Ben­hoff.

Certes, il s’agit en­core d’un mar­ché mar­gi­nal. La tra­duc­tion de langues au­toch­tones re­pré­sente 1% du vo­lume d’af­faires des ca­bi­nets. Mais il s’agit d’un mar­ché en réelle pro­gres­sion, in­siste Ma­ryse Ben­hoff, Et les ca­bi­nets, dit-elle, au­ront tout in­té­rêt à dé­ve­lop­per leur ré­seau de pro­fes­sion­nels en langues au­toch­tones au cours des pro­chaines an­nées.

Cette vi­trine de la bou­tique Laflamme Son Hi Fi, du centre-ville de Val-d’Or, sou­haite la bien­ve­nue à ses clients en fran­çais, en cri, en al­gon­quin et en an­glais.

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