MÉ­FIONS-NOUS DE LA COL­LU­SION TRAN­QUILLE

Tôt ou tard, la col­lu­sion de­vient moins tran­quille, et une fois l’ha­bi­tude prise, il de­vient dif­fi­cile de la ren­ver­ser.

Les Affaires - - Front Page - Re­né Vé­zi­na rene.ve­zi­[email protected] Chro­ni­queur | C @@ ve­zi­nar

Ima­gi­nez une ville de ban­lieue type, avec d’in­nom­brables en­trées de ga­rage.

Même si le cli­mat est dé­ré­glé, il fi­ni­ra bien par nei­ger, et les dé­nei­geurs en­ta­me­ront leur sai­son. Tout le monde n’est pas équi­pé d’une souf­fleuse, et les pelles sont moins po­pu­laires qu’elles ne l’étaient.

Mais voi­là, un ter­ri­toire mor­ce­lé n’est pas si payant que ça pour un en­tre­pre­neur. Dans ce do­maine, les dé­pla­ce­ments in­ces­sants d’un sec­teur à l’autre coûtent temps et ar­gent. L’idéal, c’est de pou­voir faire af­faire avec des clients re­grou­pés dans un quar­tier. C’est plus pro­duc­tif.

Oui, mais les ci­toyens ont la dé­plai­sante ha­bi­tude de ma­ga­si­ner leur dé­nei­geur pour ob­te­nir les meilleures condi­tions. Que faire, alors, si un ou des concur­rents fi­nissent par ve­nir jouer dans les meilleures talles ?

Fa­cile: il suf­fit de s’en­tendre entre en­tre­pre­neurs im­por­tants pour se ré­par­tir les ter­ri­toires. « Tu ne viens pas de mon cô­té et je ne vais pas de ton cô­té. »

Si quel­qu’un d’autre tente de s’im­mis­cer dans cet ac­cord, on va lui com­pli­quer la vie, sans né­ces­sai­re­ment user de vio­lence, mais en lui fai­sant com­prendre qu’il n’a pas d’af­faire là. Et si on n’exa­gère pas trop sur le prix, si le ser­vice ren­du est cor­rect, les clients ne s’en for­ma­li­se­ront pas.

À sup­po­ser qu’il leur prenne l’en­vie d’ap­pe­ler quel­qu’un d’autre, ils se fe­ront ré­pondre que le car­net de contrats est dé­jà plein, ou d’autres ex­cuses du genre pour évi­ter de rompre l’en­tente ta­cite entre les en­tre­pre­neurs. C’est la col­lu­sion tran­quille. Elle ne fait pas de grosses vagues, n’ins­pire pas de grandes man­chettes, ne pro­vo­que­ra pas la te­nue d’une sorte de com­mis­sion Char­bon­neau ou l’in­ter­ven­tion d’en­quê­teurs pour ti­rer les choses au clair.

Mais en ce mo­ment, ce stra­ta­gème a bel et bien cours dans la ré­gion de Mon­tréal, pro­ba­ble­ment ailleurs au Qué­bec tout comme dans d’autres villes du Ca­na­da. D’ailleurs, il ne date pas d’hier. Bien sûr, il ne se si­tue pas au plus haut sur l’échelle des pra­tiques dou­teuses. Mais c’est quand même une plaie, une cor­rup­tion du prin­cipe de la libre concur­rence et du libre choix des consom­ma­teurs. Ces pra­tiques dou­teuses faussent le jeu. C’est pour­quoi elles ne de­vraient pas être to­lé­rées. Oui, mais com­ment les com­battre?

Comme le tort ap­pa­rent n’est pas im­mense et que la jus­tice a bien d’autres chats à fouet­ter, elles passent sous le ra­dar. Les ci­toyens, pas né­ces­sai­re­ment au cou­rant de la ma­noeuvre, ne portent pas plainte. Mais les nou­veaux ve­nus dans le mé­tier n’ont pas la chance de se faire va­loir. C’est in­juste.

Et qu’on ne vienne pas dire que, dans le fond, ce n’est pas grave. C’est pré­ci­sé­ment à force d’avoir haus­sé les épaules et dé­tour­né le re­gard de pra­tiques abu­sives que nous nous sommes re­trou­vés col­lec­ti­ve­ment floués en ce qui concerne l’at­tri­bu­tion et la ges­tion de contrats pu­blics.

Tôt ou tard, la col­lu­sion de­vient moins tran­quille, et une fois l’ha­bi­tude prise, il de­vient dif­fi­cile de la ren­ver­ser. Mieux vau­drait veiller à ce qu’au dé­part, elle n’ait pas la chance de s’in­crus­ter.

Le gar­çon qui criait au loup, ver­sion cli­mat

Dès l’ou­ver­ture la Confé­rence de Pa­ris sur le cli­mat, la COP21, la dé­lé­ga­tion in­dienne a plai­dé pour les pays pauvres, qui se­ront pro­por­tion­nel­le­ment plus tou­chés que les autres par les dé­rè­gle­ments du cli­mat, en ré­cla­mant une meilleure « jus­tice cli­ma­tique ». C’est louable. En même temps, il faut en­core ral­lier de larges pans de la po­pu­la­tion mon­diale, no­tam­ment nor­da­mé­ri­caine, à un plan concer­té de lutte contre le ré­chauf­fe­ment de la pla­nète.

Voyez-vous, le plus dur de la par­tie se dé­roule loin de chez nous.

Bien sûr, les son­dages d’opi­nion montrent que nous sommes – ou nous nous di­sons – pro­fon­dé­ment pré­oc­cu­pés par cet en­jeu. Mais, pour l’ins­tant en tout cas, nous ne sommes pas ex­po­sés aux mêmes mal­heurs, ou aux mêmes me­naces, qui guettent dé­jà les îles de l’océan In­dien et les ré­gions se­mi-dé­ser­tiques de l’Afrique. Le sen­ti­ment d’ur­gence n’est pas le même.

Les ci­toyens les plus éveillés à ces ques­tions ont sui­vi avec at­ten­tion les dé­bats et sont dé­jà ga­gnés aux me­sures qu’il im­porte de prendre sans tar­der. Que les taxes sur l’es­sence, par exemple, conti­nuent de grim­per pour amé­lio­rer l’offre de trans­port en com­mun leur semble tout à fait lé­gi­time.

Mais ils ne sont pas né­ces­sai­re­ment en po­si­tion ma­jo­ri­taire. Et je ne suis pas sûr que les stra­té­gies, qui consistent à nous en­se­ve­lir d’images plus dé­so­lantes les unes que les autres sur ce qui risque d’ar­ri­ver à la pla­nète, soient ef­fi­caces pour convaincre les in­dé­cis.

Vous vous rap­pe­lez la fable du pe­tit gar­çon qui criait au loup, juste pour faire ac­cou­rir les vil­la­geois? Le jour où le loup est réel­le­ment ve­nu en me­na­çant de le cro­quer, per­sonne ne s’est dé­ran­gé. On ne croyait plus le pe­tit gar­çon.

L’image est par­tiel­le­ment in­exacte dans la me­sure où le loup, en ma­tière de dé­rè­gle­ment cli­ma­tique, se ma­ni­feste dé­jà. Mais la ré­ac­tion de bien des gens risque d’être la même que celles de vil­la­geois si on leur sert tou­jours le même dis­cours et les mêmes images, ad nau­seam.

Le mes­sage de­vrait être plus simple: des mil­lions de gens souffrent en rai­son de nos fa­çons de faire, et il im­porte de les mo­di­fier au plus vite. Au lieu d’adres­ser des blâmes, on de­vrait dé­sor­mais ré­cla­mer une plus grande so­li­da­ri­té.

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