REPRENEURIAT : PAR­LONS-EN AU NOM DE LA PÉ­REN­NI­TÉ

Les Affaires - - Front Page - DA­NIÈLE HEN­KEL

Bio­gra­phie

Da­nièle Hen­kel a fon­dé son en­tre­prise en 1997, un an après avoir créé et com­mer­cia­li­sé le gant Re­nais­sance, dis­tri­bué par­tout dans le monde. Mme Hen­kel a été plu­sieurs fois ré­com­pen­sée pour ses qua­li­tés de vi­sion­naire et son es­prit en­tre­pre­neu­rial. Elle est juge dans la té­lé­réa­li­té à ca­rac­tère en­tre­pre­neu­rial Dans l’oeil du dra­gon, dif­fu­sée à Ra­dio-Ca­na­da.

En no­vembre, j’ai eu la chance de don­ner une confé­rence de­vant une foule de producteurs agri­coles, des gens de coeur qui se dé­vouent chaque jour pour ac­com­plir un tra­vail par­fois in­grat. J’ai no­tam­ment ren­con­tré deux ma­mans et re­pre­neuses. Elles ont ache­té leurs terres agri­coles de purs étran­gers, alors qu’elles n’avaient pas en­core 20 ans. À tra­vers les doutes et les épreuves, ces ma­gni­fiques jeunes femmes sont de­ve­nues amies. Elles se sont sou­te­nues en­vers et contre tous.

Vous dire la fier­té que j’ai res­sen­tie en en­ten­dant leur his­toire... Quelle belle aven­ture que de re­prendre une en­tre­prise exis­tante!

Pour­tant, je me dé­sole de consta­ter que le repreneuriat est un su­jet dont on parle si peu au Qué­bec. Com­ment peut-on né­gli­ger ce pan cru­cial de notre réa­li­té? Quel que soit le sec­teur ou le type d’en­tre­prise, les be­soins sont par­tout. Et ils sont criants. D’ici 2020, on éva­lue à 98 000 le nombre de dé­parts à la re­traite chez les en­tre­pre­neurs par rap­port à seule­ment 60 000 re­pre­neurs po­ten­tiels. On pré­voit donc un dé­fi­cit de 38 000 pro­prié­taires! Si la si­tua­tion se main­tient, elle risque d’en­traî­ner la fer­me­ture de nom­breuses en­tre­prises ren­tables, pro­vo­quant du même coup un séisme non né­gli­geable pour notre éco­no­mie.

On va­lo­rise beau­coup les en­tre­pre­neurs qué­bé­cois qui lancent leur start-up. On en­cense leur au­dace. On ad­mire leur sens des af­faires. On ra­conte leur his­toire sur toutes les tri­bunes. Té­moi­gnons-nous les mêmes égards aux re­pre­neurs? Je me pose sé­rieu­se­ment la ques­tion.

Les bons coups sont pour­tant nom­breux. Al­do, Sou­peSoup, LG2 et Co­ra ne sont que quelques exemples illus­trant les pos­si­bi­li­tés in­fi­nies du repreneuriat. Même l’en­tre­prise Bom­bar­dier, à l’ori­gine pro­duc­trice de mo­to­neiges à che­nilles, s’est his­sée par­mi les plus grands avion­neurs du monde à la suite du tra­vail de ses re­pre­neurs ! Au-de­là de la re­prise fa­mi­liale On as­so­cie sou­vent le repreneuriat à la suc­ces­sion d’une en­tre­prise fa­mi­liale. C’est une ave­nue, mais ce n’est cer­tai­ne­ment pas la seule. Pen­sons seule­ment au cadre qui en­vi­sage de prendre le flam­beau de l’en­tre­prise pour la­quelle il tra­vaille, au re­pre­neur qui dé­sire ache­ter une en­tre­prise afin de la pro­pul­ser au ni­veau sui­vant ou en­core au pro­duc­teur agri­cole qui sou­haite ac­qué­rir une terre pour la culti­ver. Quelles que soient nos va­leurs, quels que soient nos ta­lents, il y a as­su­ré­ment, quelque part, une en­tre­prise à notre image qui se cherche un re­pre­neur. Com­merce de dé­tail, im­mo­bi­lier, fa­bri­ca­tion de biens, ser­vices aux par­ti­cu­liers… Tout est ou­vert.

En 2014, seule­ment 17,5% des Qué­bé­cois qui se sont lan­cés en af­faires ont pri­vi­lé­gié l’op­tion de la re­prise ou du ra­chat d’une en­tre­prise exis­tante, es­timent la Chambre de com­merce du Mon­tréal mé­tro­po­li­tain et le Fonds de so­li­da­ri­té FTQ dans leur ini­tia­tive soyez­la­re­leve. ca. Com­ment ex­pli­quer ce faible pour­cen­tage? Par­lons-nous suf­fi­sam­ment des avan­tages que nous offre le repreneuriat ?

De­ve­nir re­pre­neur, c’est contour­ner le pre­mier dé­fri­chage en­tre­pre­neu­rial pour plon­ger di­rec­te­ment dans le feu de l’ac­tion. Cer­taines en­tre­prises cé­dées jouissent éga­le­ment de condi­tions ex­cep­tion­nelles. Elles ont une ré­pu­ta­tion en­viable, une bonne no­to­rié­té, des clients loyaux, des em­ployés de ta­lent, un sa­voir-faire dis­tinc­tif… Il ne manque qu’un ges­tion­naire créa­tif et novateur pour op­ti­mi­ser leur per­for­mance. Y a-t-il un re­pre­neur dans la salle? Trop sou­vent, je vois des en­tre­pre­neurs contraints de mettre la clé sous la porte, faute de s’être trou­vé un re­pre­neur à temps pour la re­traite. Quelle perte in­es­ti­mable pour notre pa­tri­moine en­tre­pre­neu­rial!

Notre en­tre­prise est vi­vante, or­ga­nique. Elle est le re­flet de notre per­son­na­li­té, de nos va­leurs, de notre âme. Com­ment peut-on l’aban­don­ner en cours de route? Com­ment peut-on ou­blier cet amour qui nous a gui­dés et nour­ris pen­dant toutes ces an­nées, ce be­soin vis­cé­ral de bâ­tir une en­tre­prise, mal­gré les larmes, les doutes et les nuits blanches?

Il est de notre de­voir de pla­ni­fier notre dé­part avec au­tant de soin que nous avons pré­pa­ré notre en­trée. J’ai per­son­nel­le­ment la chance de comp­ter sur mes quatre en­fants pour prendre le re­lais de mon en­tre­prise, mais il est tout aus­si pos­sible de se po­ser en men­tor et de trans­fé­rer notre sa­voir-faire à un re­pre­neur po­ten­tiel. Oui, il fau­dra y in­ves­tir du temps et des ef­forts. Mais le jeu en vaut cer­tai­ne­ment la chan­delle.

Per­sonne n’est mieux pla­cé que vous pour convaincre un en­tre­pre­neur de prendre les rênes de votre en­tre­prise. Il faut sim­ple­ment lui par­ler avec votre fougue, avec votre fo­lie. Au-de­là des chiffres et des états fi­nan­ciers, un re­pre­neur achète d’abord une vi­sion. Per­sonne ne peut lui vendre votre rêve aus­si bien que vous. Au fi­nal, c’est votre en­thou­siasme qui fe­ra pen­cher la ba­lance.

Les cé­dants et les re­pre­neurs doivent unir leurs forces au nom de cette pas­sion com­mune qui les unit. Fa­vo­ri­sons la culture du repreneuriat. En­cou­ra­geons les jeunes qui ont une en­tre­prise exis­tante dans leur ligne de mire. C’est toute notre éco­no­mie et notre so­cié­té en­tière qui sor­ti­ront ga­gnantes de cette col­la­bo­ra­tion. J’en ai l’in­time convic­tion.

En guise de conclu­sion, j’ai­me­rais par­ta­ger avec vous cette ci­ta­tion de Sé­nèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont dif­fi­ciles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont dif­fi­ciles ».

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