Les femmes au­toch­tones dé­fient les pré­ju­gés Des ré­sul­tats sur­pre­nants

Les Affaires - - Actualités - MAR­CHÉ DU TRA­VAIL Ju­lie Roy re­dac­tion­le­saf­[email protected] – JU­LIE ROY

Vio­lence, chô­mage et pau­vre­té. Ces termes sont uti­li­sés si fré­quem­ment pour dé­crire la réa­li­té des femmes au­toch­tones ca­na­diennes qu’on confère à celles-ci presque au­to­ma­ti­que­ment le sta­tut de vic­times. Comme si la mi­sère était pour elles un des­tin inéluctabl­e. Une étude ré­cente de Brian DeP­rat­to, éco­no­miste à la Banque TD, vient tou­te­fois bous­cu­ler nos idées pré­con­çues en consi­dé­rant ces femmes plu­tôt comme une force en pleine émer­gence sur le mar­ché du tra­vail.

En éplu­chant les don­nées de Sta­tis­tique Ca­na­da, l’éco­no­miste a fait une sur­pre­nante dé­cou­verte. Les femmes au­toch­tones vi­vant à l’ex­té­rieur des ré­serves consti­tue­raient le seul groupe dé­mo­gra­phique en crois­sance sur le mar­ché ca­na­dien de l’em­ploi de­puis la crise éco­no­mique. Elles sont éga­le­ment de plus en plus nom­breuses à ac­cé­der aux postes les mieux ré­mu­né­rés.

Ka­te­ri Cham­pagne Jour­dain, une In­nue de 34ans d’Ua­shat Mak Ma­ni-Ute­nam, près de Sept-Îles, n’est pas éton­née de ces ré­sul­tats. « D’un point de vue cultu­rel, les femmes au­toch­tones sont ha­bi­tuées à prendre les choses en main. Beau­coup d’entre elles re­tournent à l’école pour amé­lio­rer leurs pers­pec­tives d’ave­nir et celles de leur fa­mille. C’est de­ve­nu un but d’avoir une for­ma­tion gé­né­rale », dit la di­rec­trice des com­mu­ni­ca­tions et des af­faires pu­bliques de la Mine Ar­naud, si­tuée aux abords de sa ré­serve.

Le par­cours de Ka­te­ri Cham­pagne Jour­dain n’est pas conven­tion­nel. Après avoir aban­don­né ses études se­con­daires, elle a en­chaî­né les pe­tits bou­lots dans des casse-croûtes de Mon­tréal, où elle s’était éta­blie. Pour se don­ner une vie meilleure, elle a choi­si de re­tour­ner aux études. Avec un bac­ca­lau­réat en com­mu­ni­ca­tion en poche, elle est ren­trée dans sa com­mu­nau­té où elle a créé, en 2007, son propre em­ploi de res­pon­sable des com­mu­ni­ca­tions et des re­la­tions pu­bliques au sein du con­seil de bande. Quatre ans plus tard, la Mine Ar­naud l’ap­pro­chait pour lui of­frir un poste sem­blable.

Ka­te­ri Cham­pagne Jour­dain a tou­te­fois dû com­po­ser avec cer­tains pré­ju­gés. « En rai­son de la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive, tu veux constam­ment prou­ver que tu mé­rites ton em­ploi, que tu ne l’as pas eu juste en rai­son de ton sta­tut. Tu veux faire tes preuves non seule­ment en tant que femme, mais aus­si en tant qu’Au­toch­tone », ex­plique-t-elle.

Réa­li­ser son rêve

Por­tée par une dé­ter­mi­na­tion et une pas­sion in­dé­fec­tibles, Ma­rie-Christine Ga­gnon n’a don­né au­cune prise aux pré­ju­gés en di­ri­geant toute son at­ten­tion et ses éner­gies vers sa pra­tique. Le droit est une vé­ri­table vo­ca­tion pour cette tren­te­naire is­sue de la com­mu­nau­té in­nue de Pes­sa­mit, à proxi­mi­té de Baie-Co­meau.

« De­puis mon en­fance, je rê­vais de pour­suivre des études et d’avoir une car­rière d’avo­cate. J’ai été très in­fluen­cée par mon grand-père qui était un lea­der dans notre com­mu­nau­té. C’était un grand dé­fen­seur de la re­con­nais­sance des droits au­toch­tones », ex­plique l’avo­cate, qui s’est jointe au bu­reau mont­réa­lais du ca­bi­net Bor­den Ladner Ger­vais en 2013.

Mme Ga­gnon, spé­cia­liste en droit au­toch­tone, épaule sa clien­tèle dans les né­go­cia­tions so­cioé­co­no­miques pour la mise en va­leur du Grand Nord. Grâce à son tra­vail, elle est aux pre­mières loges pour as­sis­ter aux trans­for­ma­tions qui s’opèrent dans les rangs au­toch­tones. Elle parle même d’une ré­vo­lu­tion tran­quille chez les Pre­mières Na­tions, à la­quelle les femmes par­ti­cipent éner­gi­que­ment.

« Elles sont de plus en plus nom­breuses à pour­suivre des études et à ac­cé­der au mar­ché du tra­vail. Elles veulent se prendre en main pour as­su­rer leur propre au­to­no­mie. Cer­taines d’entre elles suivent même des pro­grammes de for­ma­tion en ma­chi­ne­rie lourde qui mènent à des em­plois bien ré­mu­né­rés. »

Mon­ter en grade, aug­men­ter son in­fluence

Plu­sieurs choi­sissent un sec­teur d’ac­ti­vi­té do­mi­né par les hommes. C’est le cas de Sonia Le­febvre, di­rec­trice gé­né­rale de la Caisse po­pu­laire Des­jar­dins de Wen­dake, en ban­lieue de Qué­bec. « Il y a beau­coup de femmes dans le mi­lieu fi­nan­cier, mais elles sont sou­vent plus bas dans la hié­rar­chie. Plus on avance, plus on in­tègre un mi­lieu d’hommes. Mais ça s’amé­liore avec les an­nées. »

D’ori­gine wen­date, Sonia Le­febvre est très at­ta­chée à sa com­mu­nau­té. Elle y a pui­sé la mo­ti­va­tion de per­sé­vé­rer dans le monde de la fi­nance et de gra­vir un à un les éche­lons de la Caisse po­pu­laire Des­jar­dins de sa ré­serve, où elle est en­trée en 1989.

« Mon che­val de ba­taille, c’est le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique des Au­toch­tones. Je veux les ac­com­pa­gner là-de­dans. Je me suis ren­du compte que, plus je gra­vis­sais des éche­lons dans l’or­ga­ni­sa­tion, plus j’avais un im­pact si­gni­fi­ca­tif », dit-elle.

« Je crois que, cha­cune à notre ma­nière, se­lon nos forces, nos ap­ti­tudes et nos in­té­rêts, nous es­sayons d’amé­lio­rer les pers­pec­tives de nos com­mu­nau­tés, pour­suit Ka­te­ri Cham­pagne Jour­dain. Par le fait même, nous ins­pi­rons d’autres femmes, comme nous avons été ins­pi­rées par celles qui ont ou­vert le che­min avant nous. Elles étaient moins nom­breuses, mais il y a cer­tai­ne­ment eu un ef­fet d’en­traî­ne­ment. » L’étude de Brian DeP­rat­to, de la Ban­queTD, dé­montre que les femmes au­toch­tones vi­vant à l’ex­té­rieur des ré­serves af­fichent les meilleurs in­di­ca­teurs de crois­sance sur le mar­ché du tra­vail ca­na­dien de­puis 2007. Com­ment ex­pli­quer ce phé­no­mène?

« Les femmes au­toch­tones ont réa­li­sé de grands pro­grès sur le plan de la sco­la­ri­té au cours des der­nières an­nées. Elles sont plus nom­breuses à ob­te­nir des di­plômes col­lé­gial et uni­ver­si­taire. C’est lo­gique que cette pro­gres­sion se trans­pose dans le mar­ché du tra­vail et qu’elles ac­cèdent à de meilleurs em­plois », note l’éco­no­miste.

En 2011 (der­nier re­cen­se­ment de Sta­tis­tique Ca­na­da), 35% des femmes au­toch­tones avaient ter­mi­né des études post­se­con­daires, com­pa­ra­ti­ve­ment à 28% des hommes au­toch­tones. Ce taux aug­mente à 46,6% chez celles qui vivent à l’ex­té­rieur des ré­serves.

Les plus fortes crois­sances d’em­bauche ont été en­re­gis­trées dans le sec­teur des ser­vices, no­tam­ment en fi­nance, en im­mo­bi­lier et en édu­ca­tion.

Si l’écart per­siste entre les taux de par­ti­ci­pa­tion au mar­ché du tra­vail des femmes au­toch­tones et non au­toch­tones, il de­vrait conti­nuer de s’ame­nui­ser au cours des pro­chaines an­nées. « Comme la po­pu­la­tion au­toch­tone ca­na­dienne est as­sez jeune, la ten­dance ob­ser­vée de­vrait se per­pé­tuer avec la nou­velle gé­né­ra­tion qui se­ra plus sen­si­bi­li­sée à l’im­por­tance de l’édu­ca­tion », conclut Brian DeP­rat­to.

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