La re­cette scan­di­nave pour créer des géants tech­nos

Les Affaires - - Stratégies - Une ob­ses­sion pour les mar­chés ex­té­rieurs Un sens du de­si­gn hors pair Du fi­nan­ce­ment étran­ger

La Si­li­con Val­ley ne se dé­marque plus en rai­son de la ca­pa­ci­té de son éco­sys­tème à créer de nom­breuses start-up. C’est du moins le constat que fai­sait le fon­da­teur de Lin­kedIn Reid Hoff­man, dans un texte pu­blié sur le ré­seau social pro­fes­sion­nel en sep­tembre der­nier. Se­lon lui, l’avan­tage de la Si­li­con Val­ley est son ex­per­tise pour trans­for­mer une start-up en mul­ti­na­tio­nale à la vi­tesse de la lu­mière. Dans le jar­gon des ca­pi­tal-ris­queurs, on qua­li­fie ces start-up mul­ti­na­tio­nales, ou du moins celles dont la va­leur ex­cède le mil­liard de dol­lars, de li­cornes. Or, cette ex­per­tise existe aus­si dans les pays scan­di­naves. Même si, contrai­re­ment aux États-Unis et à la Chine, ces pays ne peuvent pas mi­ser sur de grands mar­chés in­té­rieurs pour en­grais­ser leurs li­cornes.

« La ma­nière dont on fait croître les en­tre­prises dans de pe­tits mar­chés comme la Fin­lande et la Suède est dif­fé­rente, car nous pen­sons “mon­dial” dès le pre­mier jour », a lan­cé en no­vembre der­nier le co­fon­da­teur de Skype, Nik­las Zenns­tröm, sur la scène de Slush, une confé­rence tech­no qui se tient à Hel­sin­ki, en Fin­lande. L’en­tre­pre­neur d’ori­gine sué­doise était loin d’être le seul en­tre­pre­neur à in­vo­quer cet avan­tage lors de l’évé­ne­ment, de­ve­nu en quelques an­nées l’un des plus im­por­tants du genre en Eu­rope. Il faut dire qu’à Skype ont suc­cé­dé une nou­velle gé­né­ra­tion de géants nor­diques, dont Just Eat, Zen­desk, Spo­ti­fy, Ro­vio et Su­per­cell.

Dans les faits, si la Scan­di­na­vie était un pays, sa po­pu­la­tion se­rait in­fé­rieure à celle du Ca­na­da. Ce pays nor­dique pour­rait pour­tant se van­ter d’avoir créé pas moins de 9% des start-up ac­quises ou in­tro­duites en Bourse dans le monde à une va­leur su­pé­rieure à 1 mil­liard de dol­lars au cours des 10 der­nières an­nées, se­lon des don­nées com­pi­lées par le fonds sué­dois Crean­dum. À l’ex­té­rieur de la Ca­li­for­nie, ce pays se­rait aus­si la ju­ri­dic­tion ayant créé le plus de li­cornes par ha­bi­tant, d’après Nor­dic Made.

De pas­sage à Slush en no­vembre der­nier, Les Af­faires en a pro­fi­té pour in­ter­vie­wer plu­sieurs ac­teurs lo­caux sur leur re­cette vi­sant à créer des géants tech­nos. Voi­ci les cinq prin­ci­paux in­gré­dients de la re­cette que nous avons re­te­nue, la­quelle semble être plus fa­cile à re­pro­duire au Qué­bec que celle de la Si­li­con Val­ley. Avec sa po­pu­la­tion d’à peine 5,3 mil­lions d’ha­bi­tants et sa langue unique sur le con­tinent, la Fin­lande prouve qu’une telle réus­site n’est pas hors d’at­teinte.

Une po­pu­la­tion mul­ti­lingue qui maî­trise l’an­glais

Les langues par­lées dans les pays scan­di­naves ont à peine quelques mil­lions de lo­cu­teurs. Cette réa­li­té, com­bi­née à un taux de di­plo­ma­tion uni­ver­si­taire par­mi les plus éle­vés du monde, fait des pays scan­di­naves ceux où l’an­glais est le mieux maî­tri­sé à l’ex­té­rieur des pays an­glo­phones. La Suède, le Da­ne­mark, la Nor­vège et la Fin­lande oc­cupent ain­si quatre des cinq pre­miers rangs de l’EF En­glish Pro­fi­cien­cy In­dex, qui éva­lue la maî­trise de l’an­glais en tant que langue se­conde dans 70 pays.

En rai­son de la taille de leur mar­ché lin­guis­tique res­pec­tif, on ne double pas les films ni les sé­ries an­glo­phones dans les pays scan­di­naves. Ain­si, leurs res­sor­tis­sants sont ex­po­sés à l’an­glais dans leurs loi­sirs... tout comme à l’uni­ver­si­té, où un grand nombre de pro­grammes peuvent être sui­vis en­tiè­re­ment en an­glais. Et l’an­glais n’est pas la seule langue se­conde maî­tri­sée par les Scan­di­naves, qui sont nom­breux à par­ler l’al­le­mand et, dans le cas de la Fin­lande, le sué­dois qui y a, avec le fin­nois, le sta­tut de langue of­fi­cielle.

Pas moins de 41% des Fin­lan­dais af­firment uti­li­ser l’an­glais dans le cadre de leur em­ploi, et plu­sieurs en­tre­prises fin­lan­daises ont adop­té l’an­glais comme langue unique de tra­vail. C’est le cas du stu­dio de jeu vi­déo Su­per­cell qui, fon­dé en 2010, a une va­lo­ri­sa­tion dé­pas­sant les 5G$ US. « Même dans les plus pe­tits stu­dios, la langue de tra­vail of­fi­cielle est l’an­glais, car les dé­ve­lop­peurs qui tra­vaillent dans ces stu­dios viennent de par­tout », ex­plique Te­ro Kuit­ti­nen, un analyste fin­lan­dais spé­cia­li­sé dans l’in­dus­trie du jeu vi­déo.

Sem­blables au Qué­bec à plu­sieurs égards, no­tam­ment la pe­ti­tesse de leur mar­ché in­té­rieur, les pays scan­di­naves se dis­tinguent par leur éton­nante ca­pa­ci­té à créer des mul­ti­na­tio­nales tech­nos. Notre jour­na­liste Ju­lien Brault nous donne la re­cette.

Le mar­ché in­té­rieur né­gli­geable des pays scan­di­naves force leurs en­tre­pre­neurs à mettre en place une stra­té­gie d’ex­pan­sion in­ter­na­tio­nale avant même de dé­mar­rer. Et il n’y a pas de mar­chés d’ex­por­ta­tion na­tu­rels pour les en­tre­prises fin­lan­daises.

Jol­la, un fa­bri­cant de té­lé­phones in­tel­li­gents fon­dé par d’an­ciens cadres de No­kia en 2011, vise pour sa part l’Asie. « Nous avions dé­ci­dé dès le jour un que la Chine se­rait notre prin­ci­pal mar­ché », évoque Ant­ti Saar­nio, pré­sident du con­seil et co­fon­da­teur de Jol­la. Ain­si, c’est en Chine que Jol­la a trou­vé le ca­pi­tal de risque dont elle avait be­soin ; au­jourd’hui, Ant­ti Saar­nio y ré­side de ma­nière per­ma­nente, tra­vaillant prin­ci­pa­le­ment à par­tir du bu­reau de Jol­la, à Hong Kong. L’en­tre­prise compte au­jourd’hui 120 em­ployés dans le monde et vend la plu­part de ses té­lé­phones en Inde et en Chine.

« L’un des secrets des Fin­lan­dais pour réus­sir à l’in­ter­na­tio­nal est qu’ils ont l’ha­bi­tude de s’adap­ter à l’en­vi­ron­ne­ment et à la culture d’un autre pays », lance Ant­ti Saar­nio. Ce se­cret, semble-t-il, est aus­si ce­lui des autres pays scan­di­naves. Zen­desk, un four­nis­seur de lo­gi­ciel en ligne de ges­tion du ser­vice à la clien­tèle fon­dé à Co­pen­hague en 2007, a pour sa part re­cru­té ses pre­miers clients en Ca­li­for­nie, avant d’ob­te­nir du fi­nan­ce­ment aux États-Unis et de dé­mé­na­ger son siège social à San Fran­cis­co. La réus­site des en­tre­prises tech­nos scan­di­naves est in­dé­nia­ble­ment liée à la qua­li­té de ses in­gé­nieurs in­for­ma­tiques. Les pays nor­diques sont tou­te­fois loin d’être les seuls dont les in­gé­nieurs soient re­nom­més. Les in­gé­nieurs russes, ukrai­niens et in­diens bé­né­fi­cient eux aus­si d’une ré­pu­ta­tion en­viable. Les pays scan­di­naves, à qui on doit des mul­ti­na­tio­nales re­con­nues pour leur sens du de­si­gn comme Bang& Oluf­sen, IKEA et H&M, au­raient tou­te­fois plus de de­si­gners de ta­lent.

Se­lon l’analyste Te­ro Kuit­ti­nen, c’est le sens du de­si­gn des Fin­lan­dais qui consti­tue­rait l’in­gré­dient se­cret des géants tech­nos du pays, à com­men­cer par le stu­dio de jeux mo­biles Ro­vio. « Quand An­gry Birds a été lan­cé, je pense que la mu­sique et le de­si­gn du jeu ont lar­ge­ment contri­bué à son suc­cès pla­né­taire », dit-il. On pour­rait dire la même chose de la fin­lan­daise Su­per­cell (Clash of Clans) et des sué­doises King Di­gi­tal (Can­dy Crush) et Mo­jang (Mi­nec­raft).

Dans les pays scan­di­naves, le de­si­gner n’est pas un pa­rent pauvre de l’in­gé­nieur, bien au contraire. Dans les faits, l’une des uni­ver­si­tés nor­diques les plus ré­pu­tées pour ses in­gé­nieurs, Aal­to Uni­ver­si­ty (éta­blie à Es­poo, la ban­lieue d’Hel­sin­ki, où Ro­vio a son siège social), a été nom­mée en hom­mage à Al­var Aal­to, le plus cé­lèbre des de­si­gners fin­lan­dais. Outre sa fa­cul­té d’in­gé­nie­rie, l’uni­ver­si­té est aus­si no­toire pour son école de de­si­gn, d’ar­chi­tec­ture et d’art.

« L’avan­tage des pays nor­diques est qu’ils ont ac­cès à un bas­sin d’in­gé­nieurs ta­len­tueux, mais aus­si à des de­si­gners de ta­lent, ce qui leur confère un avan­tage dé­ci­sif sur le mar­ché des consom­ma­teurs », lance Da­niel Blom­quist, as­so­cié du fonds sué­dois Crean­dum. Si la pré­sence de ca­pi­tal de risque était un facteur dé­ter­mi­nant dans la créa­tion de géants tech­nos, la Fin­lande n’en au­rait pas en­gen­dré. En ef­fet, le ca­pi­tal de risque se fait rare en Fin­lande et il est à peine plus abon­dant en Suède, qui est pour­tant le ber­ceau de la plu­part des géants tech­nos de la ré­gion.

Le gou­ver­ne­ment fin­lan­dais est mal­gré tout par­ve­nu à fa­ci­li­ter la vie de ses en­tre­pre­neurs, et ce, par l’in­ter­mé­diaire de Tekes, une agence gou­ver­ne­men­tale qui a la mis­sion de fi­nan­cier la R-D et l’in­no­va­tion. Les start-up fin­lan­daises peuvent ain­si al­ler cher­cher jus­qu’à 50% de leur fi­nan­ce­ment sous forme de prêts au­près de Tekes, qui in­ves­tit à condi­tion que des in­ves­tis­seurs pri­vés al­longent l’autre moi­tié. « Les in­ves­tis­seurs pri­vés voient ce fi­nan­ce­ment d’un bon oeil, car nous ne leur fai­sons pas concur­rence », ex­plique Juk­ka Häyrynen, di­rec­teur du pro­gramme vi­sant les start-up chez Tekes.

Les en­tre­pre­neurs fin­lan­dais doivent donc prendre l’avion s’ils sou­haitent re­ce­voir d’im­por­tants fi­nan­ce­ments en ca­pi­tal de risque. Si ob­te­nir du ca­pi­tal de risque à l’étran­ger re­pré­sente un dé­fi, les start-up qui y par­viennent n’ont d’autres choix que de de­ve­nir des mul­ti­na­tio­nales: « Quand vous de­ve­nez une en­tre­prise in­ter­na­tio­nale, votre mar­ché de­vient mon­dial et votre ac­tion­na­riat le de­vient aus­si », fait va­loir le co­fon­da­teur de Skype, Nik­las Zenns­tröm. Ain­si, Spo­ti­fy n’a pas hé­si­té à al­ler cher­cher du ca­pi­tal aux États-Unis, où elle a no­tam­ment convain­cu Ac­cel et Gold­man Sachs d’in­ves­tir, ou en Rus­sie, où elle a sol­li­ci­té du fi­nan­ce­ment au­près de Di­gi­tal Sky Tech­no­lo­gies.

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