Quand les consom­ma­teurs de­viennent in­ves­tis­seurs

Les Affaires - - Dossiers - Be­noîte La­brosse re­dac­tion­le­saf­[email protected]

En 2012, la PME mont­réa­laise Wa­fu – qui pro­dui­sait alors des vi­nai­grettes et mayon­naises ja­po­naises de­puis cinq ans – a eu be­soin de fi­nan­ce­ment pour pour­suivre son ex­pan­sion. « Avec un chiffre d’af­faires d’un mil­lion de dol­lars, nous étions trop pe­tits pour in­té­res­ser les banques ou les fonds d’in­ves­tis­se­ment, dit Gil Mi­chel-Gar­cia, pré­sident et co­fon­da­teur. Nous sommes donc de­ve­nus la pre­mière en­tre­prise qué­bé­coise à faire une le­vée de ca­pi­tal par­ti­ci­pa­tif au­près d’in­ves­tis­seurs ac­cré­di­tés sur la pla­te­forme amé­ri­caine Cir­cleUp. »

Contrai­re­ment au so­cio­fi­nan­ce­ment en don ou en contre­par­tie – pen­sez à Kicks­tar­ter, In­die­go­go et autres –, l’en­tre­pre­neur qui lance une cam­pagne de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif en ca­pi­tal (FPC) ne pro­pose pas une ré­com­pense ou une pré­com­mande, mais des ac­tions de son en­tre­prise.

« Grâce au FPC, nous avons ac­cueilli de 15 à 20 nou­veaux in­ves­tis­seurs et ob­te­nu un quart de mil­lion de dol­lars, pré­cise M. Mi­chelGar­cia. Ad­di­tion­né aux autres sup­ports et prêts, ce­la nous a per­mis d’at­teindre un chiffre d’af­faires de plus de 3 M$ en deux ans, d’être consi­dé­rés comme un client com­mer­cial par les banques et, par consé­quent, d’avoir ac­cès à d’autres sources de fi­nan­ce­ment. »

Jus­qu’au 25 jan­vier, les cam­pagnes de FPC qué­bé­coises étaient ré­ser­vées aux in­ves­tis­seurs ac­cré­di­tés. À la suite de l’en­trée en vi­gueur des nou­velles dis­po­si­tions de l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF), la par­ti­ci­pa­tion est main­te­nant ou­verte à tous. « Il existe une ré­gle­men­ta­tion pour les en­tre­prises en dé­mar­rage et une autre pour les en­tre­prises en crois­sance », pré­cise Dia­na Ya­zid­jian, co­fon­da­trice de l’as­so­cia­tion Fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif en ca­pi­tal Qué­bec (FPCQ), qui a pour ob­jec­tif de pro­mou­voir ce type de fi­nan­ce­ment dans la pro­vince. « La se­conde ré­gle­men­ta­tion per­met aux en­tre­pre­neurs de le­ver un maxi­mum de 1,5 M$ par an au­près d’in­ves­tis­seurs or­di­naires qui peuvent in­ves­tir un maxi­mum de 2 500 $ à la fois. »

Les cam­pagnes de FPC se dé­roulent sur des pla­te­formes en ligne. Au Qué­bec, l’AMF exige que les en­tre­prises qui les ex­ploitent soient éta­blies dans la pro­vince. « À ma connais­sance, la pla­te­forme GoT­roo est la seule à avoir af­fi­ché son in­ten­tion de per­mettre aux en­tre­prises de pu­blier leur offre d’émis­sion d’ac­tions », dit Mme Ya­zid­jian.

Ac­cès ra­pide aux fonds

Se­lon M. Mi­chel-Gar­cia, aus­si co­fon­da­teur de FPCQ, le FPC est « l’une des meilleures so­lu­tions pour les en­tre­prises qui ont dé­jà réus­si sur le mar­ché et qui ont un chiffre d’af­faires de 0,5 à 3 M$ ».

« L’ac­cès aux fonds est ra­pide, car la cam­pagne peut du­rer au plus 90 jours, ex­plique Mme Ya­zid­jian. Il y a peu de pa­pe­rasse à rem­plir, mais beau­coup de ré­tro­ac­tion entre les émet­teurs et les in­ves­tis­seurs. »

« Il ne faut pas seule­ment voir le FPC comme une ma­nière de le­ver des fonds, mais aus­si comme un ou­til de pro­mo­tion, ren­ché­rit M. Mi­chel-Gar­cia. Dès que les in­ves­tis­seurs sont aus­si des consom­ma­teurs, ils de­viennent des am­bas­sa­deurs de la marque. »

Ces avan­tages ont quelques contre­par­ties : pour at­ti­rer des in­ves­tis­seurs, l’en­tre­pre­neur doit être bien pré­pa­ré, très pré­sent sur In­ter­net et les mé­dias so­ciaux, et dis­po­sé à y consa­crer temps et res­sources. « Avant et pen­dant la cam­pagne, il faut une per­sonne res­pon­sable prête à ré­pondre aux ques­tions et à mon­trer que l’en­tre­prise est sé­rieuse, dit Mme Ya­zid­jian. Et il faut que tous les do­cu­ments soient à jour dès le dé­but. En ligne, le moindre man­que­ment de­vient vite glo­bal. »

« Il est in­dis­pen­sable de consul­ter un avo­cat pour ré­di­ger un contrat d’ac­tion­naires qui offre aux in­ves­tis­seurs ex­té­rieurs un cer­tain ni­veau de pro­tec­tion et de confort », ajoute M. Mi­chelGar­cia. Ce contrat pré­cise entre autres leurs droits en cas de faillite et les condi­tions en ver­tu des­quelles ils pour­ront re­ti­rer leur in­ves­tis­se­ment. Ces condi­tions sont à la dis­cré­tion de l’en­tre­prise.

D’un point de vue ré­gle­men­taire, cer­tains droits et de­voirs de l’en­tre­prise changent quand celle-ci dé­passe le seuil des 50 ac­tion­naires. Compte te­nu de la li­mite de 2 500 $ par in­ves­tis­seur, les uti­li­sa­teurs du FPC risquent de fran­chir ce seuil. « J’ai dé­jà dis­cu­té du su­jet avec l’AMF, car je crois que la si­tua­tion se­ra dif­fi­cile à gé­rer pour plu­sieurs », re­lève M. Mi­chel-Gar­cia.

Se­lon les deux ex­perts, un grand tra­vail d’édu­ca­tion reste à faire, tant au­près des en­tre­pre­neurs que des in­ves­tis­seurs po­ten­tiels. « Pour que ça dé­colle, il fau­dra un lea­der qui a en­vie de pro­pa­ger la bonne pa­role, sou­ligne Dia­na Ya­zid­jian, de même que l’im­pli­ca­tion du gou­ver­ne­ment pour me­ner une cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion. »

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