Voir plus loin que son nom­bril

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Comme moi, vous avez sans doute sui­vi étroi­te­ment le dos­sier des Pa­na­ma Pa­pers.

Alors que des di­ri­geants po­li­tiques, des cé­lé­bri­tés et des mil­liar­daires voient leurs ac­ti­vi­tés dans les pa­ra­dis fis­caux éta­lées au grand jour, les ci­toyens ful­minent. Ce type de scan­dale n’est pas le pre­mier ni le der­nier. Au contraire, j’ai bien peur que les fuites de do­cu­ments ne se mul­ti­plient au cours des pro­chaines an­nées. Les Pa­na­ma Pa­pers ne sont que la pointe de l’ice­berg. Il y au­ra tou­jours quel­qu’un pour contour­ner les lois et ex­ploi­ter les zones floues par in­té­rêt per­son­nel.

Oui, ces fraudes sont mal­heu­reuses, in­quié­tantes, en­ra­geantes… Mais je me pose tout de même une ques­tion: com­ment avons­nous pu en ar­ri­ver là en tant que so­cié­té? Est-il pos­sible que nous por­tions une cer­taine part de res­pon­sa­bi­li­té ?

Ces tours de passe-passe ju­ri­diques sont le re­flet d’un manque d’éthique et de dé­on­to­lo­gie. C’est la vic­toire de l’in­di­vi­dua­lisme sur le bien com­mun. Trop sou­vent, nous pre­nons des dé­ci­sions en fonc­tion de consi­dé­ra­tions per­son­nelles, au lieu de me­su­rer quel se­ra l’im­pact col­lec­tif. Avec les an­nées, j’ai pour­tant consta­té que ce qui n’a pas de sens pour la col­lec­ti­vi­té n’en au­ra pas plus pour l’in­di­vi­du. Quand il est au dé­tri­ment du plus grand nombre, l’ap­pât du gain ne sert per­sonne. Un jour ou l’autre, il fi­ni­ra par se re­tour­ner contre nous-mêmes.

Quand on res­pecte un code de dé­on­to­lo­gie, quand on fait preuve d’éthique per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle, on as­sure le bon fonc­tion­ne­ment du groupe, dans le res­pect et la re­con­nais­sance de cha­cun. La trans­pa­rence de­vient un au­to­ma­tisme.

Com­ment peut-on avoir une in­dus­trie vi­gou­reuse et équi­table si on met tout en oeuvre pour tra­vailler dans le res­pect des lois, alors que notre voi­sin fait exac­te­ment le contraire? Com­ment peut-on fa­vo­ri­ser une culture de trans­pa­rence si le flou ju­ri­dique avan­tage les grandes en­tre­prises au dé­tri­ment des ac­teurs plus mo­destes?

Il im­porte de fixer des règles claires qui s’ap­pliquent à tous, quels que soient le ter­ri­toire géo­gra­phique, le sec­teur ou la taille. Il faut en fi­nir avec le deux poids, deux me­sures. Ayons le cou­rage de se mo­bi­li­ser pour chan­ger les choses et exi­ger une plus grande équi­té.

Quand les ap­pa­rences en­travent la trans­pa­rence

Nous vi­vons dans une so­cié­té d’image. Plus que ja­mais, nous tra­fi­quons, em­bel­lis­sons, dé­gui­sons au nom du bien pa­raître, une ten­dance ac­cen­tuée par les ré­seaux so­ciaux. Pour­quoi sommesnous in­ca­pables de plus de trans­pa­rence?

Peut-être est-ce une ques­tion d’or­gueil mal pla­cé. Peut-être aus­si es­sayons-nous de pro­té­ger un pos­sible gain per­son­nel. Quand nous avons un ob­jec­tif non avoué, quand nous avons des in­ten­tions plus ou moins nobles, il faut sou­vent fal­si­fier la réa­li­té pour ar­ri­ver à nos fins. Cette ob­ses­sion du moi gan­grène notre so­cié­té.

Bien sûr, il se­rait uto­pique de vi­ser une trans­pa­rence to­tale et ab­so­lue. L’hu­main reste im­par­fait et com­plexe. J’ose tou­te­fois es­pé­rer que les choses fi­ni­ront par s’amé­lio­rer. À force de dé­non­cer les en­ve­loppes brunes et la cor­rup­tion au sein de nos ins­ti­tu­tions, à force de dé­crier le fos­sé qui se creuse entre les plus pauvres et les plus riches, à force d’exi­ger une plus grande éthique, peut-être ob­ser­ve­rons-nous une trans­pa­rence ac­crue, que ce soit entre les in­di­vi­dus, entre les en­tre­prises et leurs clients ou entre le gou­ver­ne­ment et ses ci­toyens.

Re­don­ner à la com­mu­nau­té

Nous ne vi­vons pas sous le com­mu­nisme ou le com­mu­nau­ta­risme. Tra­vailler fort pour s’en­ri­chir est par­fai­te­ment lé­gi­time, mais il im­porte de re­don­ner à la col­lec­ti­vi­té, que ce soit en créant des em­plois, en po­sant des gestes phi­lan­thro­piques, en de­ve­nant mé­cène. C’est un de­voir mo­ral, mais aus­si une suite lo­gique. Quand nous ap­pau­vris­sons notre environnem­ent, nous nous ap­pau­vris­sons aus­si comme in­di­vi­du. Per­sonne n’évo­lue en vases clos!

Pre­nons le cas de Her­shey, une ville de Penn­syl­va­nie. Fort de sa conscience col­lec­tive, Mil­ton S. Her­shey a non seule­ment choi­si de

Tra­vailler fort pour s’en­ri­chir est par­fai­te­ment lé­gi­time, mais il im­porte de re­don­ner à la col­lec­ti­vi­té.

créer des em­plois en fon­dant une usine de cho­co­lat, mais il a aus­si mis sur pied une com­mu­nau­té mo­dèle pour as­su­rer le bien-être de ses em­ployés, au dé­but du 20e siècle. Mai­sons confor­tables ven­dues à des condi­tions avan­ta­geuses, rues bor­dées de beaux arbres ma­tures, ré­ver­bères en forme de cho­co­lats Kisses, ré­seau de tram­way ac­ces­sible pour fa­ci­li­ter les trans­ports vers l’usine, écoles pu­bliques de qua­li­té, parc d’at­trac­tions… Rien n’était trop pour ce phi­lan­thrope, qui a fon­dé une école pour les or­phe­lins et les en­fants dé­fa­vo­ri­sés.

Cha­cun peut faire sa part pour fa­vo­ri­ser une so­cié­té plus juste et trans­pa­rente. Com­ment ? En payant ses taxes, en mi­sant sur les achats lo­caux, en pri­vi­lé­giant les marques éco­lo­giques, en re­fu­sant de trai­ter avec des en­tre­prises qui prennent des rac­cour­cis ou qui adoptent des pra­tiques dou­teuses…

La bonne nou­velle qui ali­mente tous les es­poirs ? Je constate une grande conscien­ti­sa­tion chez nos jeunes. Ils sou­haitent chan­ger ce monde dans le­quel ils croient. Ils parlent d’en­vi­ron- ne­ment, de justice so­ciale et de res­pect de l’autre. Ils sont dis­po­sés à te­nir des dé­bats. Si les en­tre­pre­neurs pou­vaient re­joindre ce mou­ve­ment, peut-être pour­rions-nous ou­vrir la voie aux autres en­tre­prises et ain­si en­traî­ner un chan­ge­ment po­si­tif ?

Je me per­mets de conclure par cette ci­ta­tion boud­dhiste : « Le plus grand gain est de don­ner aux autres, la plus grande perte est de re­ce­voir sans gra­ti­tude ». Une piste de ré­flexion in­té­res­sante pour re­nouer avec notre conscience col­lec­tive !

Da­nièle Hen­kel da­niele.hen­[email protected] Chro­ni­queuse in­vi­tée | C @@ da­nie­le_­hen­kel

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