En­tre­pre­neu­riat im­mi­grant

Su­pe­ren­tre­pre­neurs en quête de crois­sance

Les Affaires - - News - Anne Gaignaire re­dac­tion­le­saf­[email protected]

En­tre­pre­neu­riat im­mi­grant — Ro­dri­go Madrid, 43 ans, d’ori­gine chi­lienne, est à la tête d’Oron­go Web Hos­ting, une en­tre­prise tech­no­lo­gique créée à Mon­tréal en 2010. Ar­ri­vé au Qué­bec à l’âge de six ans avec ses pa­rents, il a ef­fec­tué toutes ses études dans la pro­vince et a en­ta­mé sa car­rière comme dé­ve­lop­peur Web dans plusieurs grandes en­tre­prises d’ici. Mais quand il s’est agi de trou­ver des clients, c’est son ré­seau his­pa­no­phone qui a le mieux fonc­tion­né. Au­jourd’hui, seule­ment le quart de sa clien­tèle est qué­bé­coise. Ses contrats les plus im­por­tants sont en Co­lom­bie, et le reste de ses clients se trouvent en Amé­rique la­tine ou au sein de la com­mu­nau­té his­pa­no­phone des États-Unis.

« Au dé­but, je vi­sais la clien­tèle lo­cale, mais je me suis aper­çu que c’était plus fa­cile de m’adres­ser à des gens qui parlent ma langue. Dès que j’ai tra­duit tout mon site en es­pa­gnol, j’ai rem­por­té beau­coup de suc­cès », ex­plique Ro­dri­go Madrid.

Clien­tèle en hausse

C’est son en­ga­ge­ment dans la Chambre de com­merce la­ti­no-amé­ri­caine du Qué­bec qui lui a mis le pied à l’étrier. « Par­ti­ci­per à des foires et à d’autres évé­ne­ments m’a per­mis d’ac­croître mon ré­seau dans cette com­mu­nau­té », dit Ro­dri­go Madrid.

Il a aus­si par­ti­ci­pé à deux mis­sions com­mer­ciales en Co­lom­bie et a sui­vi une for­ma­tion au Ser­vice d’aide aux jeunes en­tre­pre­neurs (SAJE), qui pro­pose des pro­grammes adap­tés aux fu­turs en­tre­pre­neurs im­mi­grants.

Cette clien­tèle est en hausse de­puis 10 ans. Au­jourd’hui , elle re­pré­sente en­vi­ron 30 % des clients de l’or­ga­nisme, se­lon Hélène Veilleux, di­rec­trice de l’équipe Ser­vices aux en­tre­pre­neurs du SAJE. « Notre mis­sion est d’ai­der tout en­tre­pre­neur. Mais en consi­dé­rant que les im­mi­grants ont un pro­fil plus en­tre­pre­neu­rial que les autres ci­toyens, nous avons adap­té dès 2008 notre offre des­ti­née à cette clien­tèle », pour­suit la di­rec­trice.

L’in­dice en­tre­pre­neu­rial 2015 de la Fon­da­tion de l’en­tre­pre­neur­ship montre que près d’une per­sonne im­mi­grante sur trois sou­haite se lan­cer en af­faires au Qué­bec, tan­dis que cette pro­por­tion est d’en­vi­ron 20 % dans l’en­semble de la po­pu­la­tion qué­bé­coise.

Le SAJE vient d’ailleurs de mettre sur pied une nou­velle for­ma­tion des­ti­née aux im­mi­grants in­ti­tu­lée « En­tre­prendre ici ». Il s’agit d’un pro­gramme d’aide « en­ri­chi avec des confé­rences d’en­tre­pre­neurs d’ori­gine im­mi­grante qui connaissen­t du suc­cès au Qué­bec », pré­cise la di­rec­trice. Les im­mi­grants sont éga­le­ment ju­me­lés avec un conseiller, pro­ve­nant au­tant que pos­sible de leur com­mu­nau­té d’ori­gine. « Il faut sa­voir que 60 % de notre per­son­nel est is­su de l’im­mi­gra­tion », pré­cise Hélène Veilleux.

Outre un guide d’in­for­ma­tion sur le dé­mar­rage d’en­tre­prise, le SAJE pro­pose éga­le­ment un ate­lier gra­tuit d’in­tro­duc­tion à la culture d’af­faires au Qué­bec. « Son ob­jec­tif est de sen­si­bi­li­ser les en­tre­pre­neurs im­mi­grants à la ma­nière de faire des af­faires ici, no­tam­ment en ce qui a trait aux re­la­tions in­ter­per­son­nelles, à la ma­nière de né­go­cier et au ser­vice à la clien­tèle », ex­plique Hélène Veilleux. Cet ate­lier ac­cueille en­vi­ron 650 par­ti­ci­pants par an.

Pas ha­bi­tués à de­man­der de l’aide

Bâ­tir un ré­seau est l’un des prin­ci­paux dé­fis qu’af­frontent les im­mi­grants en­tre­pre­neurs. Ro­dri­go Madrid s’est aper­çu que le lien de confiance se fait au­to­ma­ti­que­ment quand on parle la même langue. « Il y a une fa­çon bien par­ti­cu­lière de faire des af­faires dans la com­mu­nau­té la­ti­no-amé­ri­caine : on pré­sente sa fa­mille, on de­mande des nou­velles des en­fants, on pré­fère le contact en per­sonne plu­tôt que par té­lé­phone », ex­plique-t-il.

Pour les La­ti­nos-Amé­ri­cains, il n’est pas na­tu­rel de de­man­der de l’aide, car dans leurs pays, ils n’ont pas eu l’ha­bi­tude d’avoir de l’ac­com­pa­gne­ment ou de faire confiance aux pou­voirs pu­blics. « Il y a donc tout un tra­vail à faire pour les ame­ner à ac­cep­ter de de­man­der l’aide à la­quelle ils ont droit. Si la ma­jo­ri­té des en­tre­prises créées par des La­ti­nos-Amé­ri­cains sont pe­tites, c’est en par­tie à cause de ce­la », té­moigne Ivan Léal, di­rec­teur gé­né­ral de la Chambre de com­merce la­ti­no-amé­ri­caine du Qué­bec. Pour pal­lier cette dif­fi­cul­té, l’or­ga­ni­sa­tion offre une for­ma­tion au lan­ce­ment d’en­tre­prise dont le conte­nu est adap­té aux im­mi­grants en par­te­na­riat avec la Com­mis­sion sco­laire Mar­gue­rite-Bourgeoys.

Un autre dé­fi ma­jeur pour les im­mi­grants concerne le fi­nan­ce­ment. C’est ce qui a pous­sé Fi­lac­tion, le fonds d’in­ves­tis­se­ment pour le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises ca­pi­ta­li­sé par Fon­dac­tion CSN, à créer, en 2008, le Fonds afroen­tre­pre­neurs, puis le Fonds Mo­saïque, qui s’adresse aux autres com­mu­nau­tés cultu­relles et en par­ti­cu­lier aux Magh­ré­bins et aux La­ti­noA­mé­ri­cains. Les deux fonds sont do­tés cha­cun d’un mil­lion de dol­lars.

Le dé­fi de la crois­sance

Fi­lac­tion dis­cute avec le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial pour ac­croître les fonds al­loués à ces pro­grammes afin d’ap­puyer la crois­sance de ces en­tre­prises. « Les im­mi­grants lancent très sou­vent des en­tre­prises dans des do­maines à risque comme le com­merce ou les ser­vices de proxi­mi­té, des cré­neaux qui sont peu ad­mis­sibles aux fi­nan­ce­ments tra­di­tion­nels », af­firme Mil­der Ville­gas, di­rec­teur gé­né­ral de Fi­lac­tion.

Les exemples comme ce­lui de Ro­dri­go Madrid, en af­faires dans le do­maine tech­no­lo­gique, res­tent rares. Fort d’un ré­seau stable – ce qui n’est pas tou­jours le cas dans les pays qu’il des­sert – et de prix adap­tés au mar­ché la­ti­noa­mé­ri­cain, M. Madrid pré­voit aug­men­ter son ac­ti­vi­té avec le grand mar­ché des Amé­ri­cains his­pa­no­phones, puis ac­croître sa pré­sence en Amé­rique la­tine. Jus­qu’ici, l’en­tre­prise a dou­blé le nombre de ses clients tous les ans de­puis sa créa­tion, en 2010.

Conscient de l’im­por­tance d’ac­com­pa­gner les autres im­mi­grants dans leur par­cours en­tre­pre­neu­rial, Ro­dri­go Madrid donne des confé­rences.

De nom­breux or­ga­nismes es­saient d’ai­der au mieux les im­mi­grants à en­tre­prendre. « Mais ce qui manque, c’est une struc­ture qui re­groupe l‘in­for­ma­tion et qui tra­vaille­rait avec l’en­semble des com­mu­nau­tés cultu­relles », af­firme Mon­sef Der­ra­ji, pdg du Re­grou­pe­ment des jeunes chambres de com­merce du Qué­bec, un des ins­ti­ga­teurs de la pla­te­forme En­tre­prendre ici. Inau­gu­rée par la Con­fé­rence ré­gio­nale des élus (CRÉ) de Mon­tréal avec dif­fé­rents par­te­naires, cette ini­tia­tive de­vait être « une porte d’en­trée vers toutes les res­sources exis­tantes ». Un pro­jet mort avec la dis­pa­ri­tion des CRÉ et que les ac­teurs du mi­lieu ai­me­raient voir re­vivre.

« Par­ti­ci­per à des foires et à d’autres évé­ne­ments m’a per­mis d’ac­croître mon ré­seau dans la com­mu­nau­té la­ti­no-amé­ri­caine », dit Ro­dri­go Madrid, d’Oron­go Web Hos­ting.

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