MI­SER SUR LE « CA­PI­TAL HU­MAIN VERT »

Les Affaires - - Front Page - Oli­vier Sch­mou­ker oli­vier.sch­mou­[email protected] Chro­ni­queur | @OSch­mou­ker

La pho­to­gra­phie de Ja­son Franson a fait le tour du monde et est en­core gra­vée dans nos es­prits, in­dé­lé­bile : un hé­li­co­ptère trans­porte en plein ciel une mi­nus­cule poche de pro­duits chi­miques et file droit sur une tor­nade de flammes, dans l’es­poir to­ta­le­ment uto­pique de frei­ner la ca­tas­trophe de Fort McMur­ray, en Al­ber­ta. Une image bou­le­ver­sante, sym­bo­lique de la toute-puis­sance de la na­ture lors­qu’elle entre en fu­rie. Une image qui té­moigne sur­tout du fait que l’homme fi­nit tou­jours par payer le prix fort de son in­sou­ciance en­vi­ron­ne­men­tale. Et si l’on chan­geait la donne ? « Il faut faire de ce siècle ce­lui de la ré­vo­lu­tion éco­lo­gique, seule ca­pable de trans­for­mer toute la ci­vi­li­sa­tion. Sans ce­la, on risque de se re­trou­ver en “stag­na­tion sé­cu­laire”, soit une longue pé­riode de faible crois­sance où l’économie est te­nue à bout de bras – comme au­jourd’hui – par la po­li­tique mo­né­taire dans l’es­poir d’évi­ter la dé­fla­tion », a in­di­qué en avril au ma­ga­zine fran­çais Le Point Mi­chel Agliet­ta, pro­fes­seur d’économie à l’Uni­ver­si­té Pa­ris Ouest Nan­terre La Dé­fense.

Et l’au­teur de La mon­naie entre dettes et sou­ve­rai­ne­té (Odile Ja­cob, 2016) d’ajou­ter : « Pour re­nouer avec la crois­sance, il est pri­mor­dial de gé­né­rer un pro­grès tech­nique pou­vant non seule­ment re­nou­ve­ler les modes de vie en pro­fon­deur, mais aus­si être dif­fu­sé dans toute l’économie, de ma­nière à sti­mu­ler du­ra­ble­ment la consom­ma­tion et les in­ves­tis­se­ments ».

De quel pro­grès tech­nique parle-t-il, au juste ? D’un pro­grès à la fois éco­no­mique et éco­lo­gique, à même de nous faire re­trou­ver la voie d’une crois­sance du­rable.

Lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique sans sa­cri­fier la crois­sance

Concrè­te­ment, ce­la si­gni­fie que nous ga­gne­rions à mi­ser à fond sur ce qu’on ap­pelle le « ca­pi­tal hu­main vert », comme l’in­dique une étude pu­bliée l’an­née der­nière par quatre éco­no­mistes ita­liens : Da­vide Con­so­li, Gio­van­ni Ma­rin, Al­ber­to Mar­zuc­chi et Fran­ces­co Vo­na.

Leur idée de dé­part était simple : com­pa­rer les ta­lents propres aux mé­tiers dits « verts », c’es­tà-dire contri­buant di­rec­te­ment au dé­ve­lop­pe­ment du­rable de l’économie, à ceux des mé­tiers « non verts ». Pour ce faire, les au­teurs de l’étude se sont plon­gés dans une base de don­nées phé­no­mé­nale sur les mé­tiers pra­ti­qués aux ÉtatsU­nis, riche de plus de 900 pro­fes­sions. Ils ont re­gar­dé s’il y avait des dif­fé­rences im­por­tantes sur le plan sta­tis­tique entre les tra­vailleurs de ces deux ca­té­go­ries.

En com­pa­rai­son avec les autres, les tra­vailleurs des mé­tiers verts ont, en gé­né­ral : Un plus haut ni­veau d’édu­ca­tion; Une plus grande fa­cul­té d’adap­ta­tion à la

nou­veau­té, voire à l’in­con­nu; Une plus grande an­ti­pa­thie à la rou­tine; Un goût plus pro­non­cé pour l’ap­pren­tis­sage

sur le ter­rain. Au­tre­ment dit, les mé­tiers verts at­tirent par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui brillent par leur ca­pa­ci­té à im­pro­vi­ser au tra­vail, à trou­ver des so­lu­tions ori­gi­nales aux pro­blèmes ren­con­trés, à sor­tir des sen­tiers bat­tus. Bref, ceux qui per­mettent vrai­ment d’in­no­ver, et donc de concré­ti­ser le pro­grès tech­nique qu’ap­pelle M. Agliet­ta.

La conclu­sion saute aux yeux : il convient d’adap­ter au plus vite nos sys­tèmes édu­ca­tifs, histoire d’en­cou­ra­ger le dé­ve­lop­pe­ment des ta­lents re­quis pour les mé­tiers verts (fa­cul­tés d’adap­ta­tion, d’im­pro­vi­sa­tion, etc.). Et de fa­vo­ri­ser la créa­tion de mé­tiers verts, par exemple en lan­çant sans tar­der de vastes chan­tiers à sa­veur éco­lo­gique dignes d’un « New Deal vert ».

Une sug­ges­tion pas si folle que ça : « Nous pou­vons lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique sans sa­cri­fier la crois­sance et la pros­pé­ri­té. En fait, l’économie à faibles émis­sions de car­bone que nous fa­vo­ri­sons col­lec­ti­ve­ment en­gen­dre­ra la créa­tion d’en­tre­prises, une nou­velle crois­sance et une nou­velle pros­pé­ri­té », avait lan­cé le pre­mier mi­nistre fé­dé­ral, Jus­tin Tru­deau, lors du der­nier Fo­rum éco­no­mique de Da­vos, en Suisse.

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