Faire de la res­pon­sa­bi­li­té so­ciale l’af­faire de tous

Les Affaires - - Actualités -

Si les grandes so­cié­tés qué­bé­coises sont re­la­ti­ve­ment au fait des ques­tions de res­pon­sa­bi­li­té so­ciale des en­tre­prises (RSE), le dé­fi se pose dé­sor­mais du cô­té de l’opé­ra­tion­na­li­sa­tion de la RSE à l’in­terne. Quelles sont les étapes pour que la RSE de­vienne l’af­faire de chaque ser­vice ?

De plus en plus en vogue, le concept de RSE de­vient in­con­tour­nable pour les en­tre­prises qui ex­portent ou qui tra­vaillent au­près des grands don­neurs d’ordres. « Cer­tains voient en­core la RSE comme une contrainte, alors qu’il s’agit d’un ou­til de dif­fé­ren­cia­tion et d’une oc­ca­sion d’in­no­ver », dit Co­rinne Gen­dron, pro­fes­seure au Dé­par­te­ment de stra­té­gie, res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale de l’UQAM.

« On voit des exemples comme Cas­cades, qui a su in­no­ver dans le sens du dé­ve­lop­pe­ment du­rable avec ses pro­duits, ou la mine Éléo­nore de Gold­corp, qui em­ploie un grand nombre de per­sonnes cries et où les dé­ci­sions ont été prises en ac­cord avec la com­mu­nau­té », ex­plique Lor­raine Si­mard, pré­si­dente-fon­da­trice de l’agence CB­leue et de Co­mi­té 21 Qué­bec.

« Les consom­ma­teurs ont des at­tentes plus éle­vées qu’avant et veulent que les en­tre­prises tra­vaillent de ma­nière éthique, qu’elles re­donnent à la com­mu­nau­té, qu’elles prennent des me­sures pour pré­ve­nir les risques », constate Tim Sou­tham, le di­rec­teur des af­faires pu­bliques de MEC, dont l’une des ac­tions em­blé­ma­tiques est de re­tour­ner l’équi­valent de 1 % du chiffre d’af­faires à la com­mu­nau­té.

Éva­luer les prio­ri­tés

Face à une RSE qui re­coupe à la fois des cri­tères en­vi­ron­ne­men­taux, so­ciaux et cultu­rels, chaque or­ga­ni­sa­tion a ten­dance à prio­ri­ser les enjeux en fonc­tion de sa stra­té­gie. Cer­taines entre- prises por­te­ront leur at­ten­tion sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment res­pon­sable, d’autres, sur la si­tua­tion des tra­vailleurs, la ré­duc­tion de leur em­preinte en­vi­ron­ne­men­tale ou les re­la­tions avec la com­mu­nau­té.

Chez Ivan­hoé Cam­bridge, la fi­liale im­mo­bi­lière de la Caisse de dé­pôt et pla­ce­ment du Qué­bec, la po­li­tique de RSE a été ar­ti­cu­lée au­tour des trois pi­liers que sont la ges­tion en­vi­ron­ne­men­tale, l’en­ga­ge­ment des em­ployés et l’in­ves­tis­se­ment com­mu­nau­taire. « Nous avons mis en place des pro­grammes en fonc­tion de nos prio­ri­tés, en choi­sis­sant d’orien­ter notre po­li­tique de dons dans les sec­teurs comme le pa­tri­moine ar­chi­tec­tu­ral, l’édu­ca­tion et les per­sonnes sans abri », ex­plique Ch­ris­tine Bab­kine, di­rec­trice, res­pon­sa­bi­li­té so­ciale d’en­tre­prise d’Ivan­hoé Cam­bridge.

Chez Air Ca­na­da, on s’est concen­tré sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment res­pon­sable, no­tam­ment grâce à la ré­dac­tion d’un code éthique com­pre­nant 10 cri­tères aux­quels sont sou­mis l’en­semble des four­nis­seurs de­puis 2013. « Si un four­nis­seur n’ad­hère pas à ce code, nous avons le droit de l’éli­mi­ner du pro­ces­sus d’éva­lua­tion d’ap­pel d’offres, en dé­pit des bé­né­fices éco­no­miques qu’il pour­rait pré­sen­ter », ex­plique Luc Pi­ché, pre­mier di­rec­teur, ap­pro­vi­sion­ne­ment stra­té­gique chez Air Ca­na­da.

L’uti­li­sa­tion du code d’éthique ain­si que le taux de suc­cès et d’adhé­sion des em­ployés à ce code font d’ailleurs par­tie des 12 indicateur­s de per­for­mance qui sont me­su­rés par Air Ca­na­da. « L’ob­jec­tif étant que ce­la de­vienne une deuxième na­ture et fasse par­tie de notre ADN », ajoute M. Pi­ché.

En ré­su­mé, « l’or­ga­ni­sa­tion doit se de­man­der quelles sont ses im­pé­ra­tifs à court, à moyen et à long termes, ce qu’elle peut opé­ra­tion­na­li­ser, du plus fa­cile au plus com­plexe », ana­lyse Fa­bien Du­rif, di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire ESG UQAM de la consom­ma­tion res­pon­sable.

Dans tous les cas, une telle dé­marche exige un fort en­ga­ge­ment de la haute di­rec­tion. « Il faut à la fois un dis­cours à l’in­terne et à l’ex­terne, et que la RSE soit abor­dée au sein du CA comme une ques­tion im­por­tante », dit Co­rinne Gen­dron. La créa­tion d’une di­rec­tion qui se consacre à la RSE, as­sor­tie éven­tuel­le­ment d’un bud­get, est aus­si un moyen d’en­voyer un si­gnal fort.

Jouer la trans­ver­sa­li­té

Une telle dé­marche im­plique de bri­ser les si­los. « Lors­qu’on veut lan­cer une gamme de pro­duits éco-conçus, il faut re­voir son mo­dèle d’en­tre­prise, le cycle de vie des pro­duits et l’ap­pro­vi­sion­ne­ment. C’est une trans­for­ma­tion im­por­tante », dit M. Du­rif. L’ex­pert conseille de créer des co­mi­tés trans­ver­saux pour que les dif­fé­rents ser­vices échangent entre eux.

Ivan­hoé Cam­bridge a par exemple mis sur pied un co­mi­té di­rec­teur de la RSE, com­po­sé de ses vice-pré­si­dents, et un co­mi­té de RSE, des­ti­né aux ges­tion­naires des dif­fé­rents sec­teurs d’ac­ti­vi­té (ges­tion­naires de pro­prié­té, des lo­ca­tions, res­pon­sables des RH ou de l’en­vi­ron­ne­ment, etc.), dont le rôle est plus opé­ra­tion­nel. « Ce­la nous per­met de cou­vrir tous les sec­teurs afin que la red­di­tion de comptes se conforme aux cri­tères de la Glo­bal Re­por­ting Ini­tia­tive [la ré­fé­rence mon­diale en pro­duc­tion de rap­ports de dé­ve­lop­pe­ment du­rable] », sou­ligne Ch­ris­tine Bab­kine.

Un co­mi­té de dia­logue avec les par­ties pre­nantes (di­ri­geants d’ONG en­vi­ron­ne­men­tales, mi­lieu com­mu­nau­taire…) peut même être consti­tué afin que la di­rec­tion prenne une à deux fois par an­née le pouls des at­tentes. « Ces fo­rums consul­ta­tifs donnent une fe­nêtre sur l’ave­nir », dit Co­rinne Gen­dron.

Un sui­vi im­pé­ra­tif

Sans sui­vi, pas de pro­grès ! Comme dans toute dé­marche d’amé­lio­ra­tion conti­nue, les or­ga­ni­sa­tions de­vront se do­ter d’une sé­rie d’indicateur­s en vue de me­su­rer les écarts et les pro­grès réa­li­sés. « Par­fois, un in­di­ca­teur de ges­tion per­met à l’en­tre­prise d’ob­ser­ver ses pro­grès, mais est peu par­lant pour le pu­blic qui veut voir les ré­sul­tats plu­tôt que les moyens d’y par­ve­nir », met en garde Co­rinne Gen­dron.

« On peut com­men­cer par des indicateur­s com­muns fa­ci­le­ment me­su­rables, comme la ré­duc­tion de la consom­ma­tion d’éner­gie, de la consom­ma­tion d’eau, des émis­sions de GES, et al­ler vers des indicateur­s plus so­phis­ti­qués, comme le nombre de ren­contres ef­fec­tuées avec les com­mu­nau­tés lo­cales, le nombre de per­sonnes de cette com­mu­nau­té em­ployées par l’en­tre­prise », sug­gère Lu­cia­no Ba­rin-Cruz.

Ce pro­ces­sus oblige aus­si les en­tre­prises à har­mo­ni­ser leurs modes de cal­culs : « Dans nos mé­tiers, le cal­cul de l’in­ten­si­té de l’éner­gie est me­su­ré au pied car­ré des aires com­munes : l’un de nos pre­miers dé­fis a été de s’as­su­rer que la me­sure des aires com­munes soit ef­fec­tuée de la même fa­çon dans toutes les pro­prié­tés », ex­plique Ch­ris­tine Bab­kine.

Ma­rie Lyan re­dac­tion­le­saf­[email protected] « Les consom­ma­teurs veulent que les en­tre­prises tra­vaillent de ma­nière éthique. » – Tim Sou­tham, di­rec­teur des af­faires pu­bliques de MEC

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.