HYDROCARBU­RES: LE PLAN DE MATCH DE L'IN­DUS­TRIE PUOR EXPORTER EN 2030

Les Affaires - - Front Page - Fran­çois Nor­mand fran­cois.nor­[email protected] C @@ fran­cois­nor­mand

La pro­duc­tion de pé­trole au Ca­na­da de­vrait aug­men­ter de 33 % d’ici 2030, tan­dis que celle de gaz na­tu­rel de­vrait pro­gres­ser de 13 %, se­lon l’As­so­cia­tion ca­na­dienne des producteur­s pé­tro­liers (ACPP). Comme la pro­duc­tion se­ra lar­ge­ment su­pé­rieure à la de­mande, l’in­dus­trie pré­voit exporter plus d’hydrocarbu­res, et ce, dans un plus grand nombre de mar­chés étran­gers.

Ac­tuel­le­ment, le Ca­na­da ex­porte uni­que­ment son pé­trole et son gaz na­tu­rel aux États-Unis. L’in­dus­trie y ex­pé­die 75 % de sa pro­duc­tion pé­tro­lière et 48 % de sa pro­duc­tion ga­zière. Or, en 2030, l’ACPP es­time que le Ca­na­da pour­rait exporter 80 % de son pé­trole aux États-Unis, en Asie et en Eu­rope, ain­si que 60 % de son gaz na­tu­rel aux États-Unis et en Asie (l’Eu­rope n’est pas une op­tion, du moins dans un ave­nir pré­vi­sible).

En entretien avec Les Af­faires, Jeff Gau­lin, vice-pré­sident aux com­mu­ni­ca­tions de l’ACPP, ex­plique que ce scé­na­rio s’ap­puie sur les plus ré­centes pré­vi­sions (juin 2016) de la pro­duc­tion et de la de­mande de pé­trole et de gaz na­tu­rel au Ca­na­da. Ain­si, en 2030, la pro­duc­tion de pé­trole au Ca­na­da pour­rait at­teindre 5,54 mil­lions de ba­rils par jour (mbj), soit une hausse de 33 % par rap­port à au­jourd’hui (4,16 mbj). La de­mande in­terne pour­rait alors at­teindre 1,1 mbj, ce qui lais­se­rait 4,44 mbj pour l’ex­por­ta­tion, dont la grande ma­jo­ri­té se­rait ache­mi­née aux États-Unis.

Pour ce qui est du gaz na­tu­rel, la pro­duc­tion ca­na­dienne pour­rait at­teindre 16,9 mil­liards de pieds cube (bcf) par jour en 2030, ce qui re­pré­sente une pro­gres­sion de 13 % par rap­port au ni­veau ac­tuel (15 bcf/j). Par contre, la de­mande in­terne de­vrait de­meu­rer la même qu’au­jourd’hui, à 6,7 bcf/j.

Ac­tuel­le­ment, le Ca­na­da ex­porte 10,2 bcf/j aux États-Unis. En 2030, les producteur­s ca­na­diens de­vraient exporter les mêmes vo­lumes de gaz, mais ils se­ront ré­par­tis dif­fé­rem­ment, fait va­loir l’ACPP.

Ain­si, 7 bcf/j se­ront des­ti­nés au mar­ché amé­ri­cain, tan­dis que 3,2 bcf/j par­ti­ront vers l’Asie. En fait, en rai­son de la hausse de la pro­duc­tion amé­ri­caine, la de­mande pour le gaz ca­na­dien di­mi­nue­ra gra­duel­le­ment aux États-Unis dans les pro­chaines an­nées.

L’in­dus­trie sous-es­time deux fac­teurs

Joint par Les Af­faires pour ana­ly­ser le plan de match de l’in­dus­trie, Pierre-Oli­vier Pi­neau, spé­cia­liste en éner­gie à HEC Mon­tréal, af­firme que ces pré­vi­sions sont « tout à fait réa­listes », mais qu’il n’est pas « cer­tain » qu’elles se réa­lisent. Se­lon lui, les producteur­s de pé­trole sous-es­timent deux fac­teurs im­por­tants.

D’une part, ils sous-es­timent l’im­pact de la lutte aux chan­ge­ments cli­ma­tiques. Pour ré­duire leurs émis­sions de gaz à ef­fet de serre, les pays oc­ci­den­taux et cer­taines éco­no­mies émer­gentes de­vront ré­duire leur consom­ma­tion de pro­duits pé­tro­liers - ou, à tout le moins, di­mi­nuer le rythme de crois­sance.

D’autre part, l’in­dus­trie pé­tro­lière sous-es­time la vi­tesse des pro­grès tech­no­lo­giques et l’élec- tri­fi­ca­tion des transports. Ain­si, en 2030, il est fort pos­sible que les voi­tures élec­triques re­pré­sentent une plus grande part que pré­vu du parc au­to­mo­bile. Et la di­mi­nu­tion ra­pide du prix des bat­te­ries des voi­tures élec­triques au ki­lo­watt­heure (kWh) mi­lite en ce sens, se­lon Pierre-Oli­vier Pi­neau. En 2013, ce coût s’éle­vait à 599 $ US le kWh, d’après Bloom­berg Ener­gy Fi­nance. En 2016, il avait chu­té à 273 $ US, soit une di­mi­nu­tion de 54 % en trois ans.

Des in­ves­tis­se­ments de plus de 70 G$ d’ici 2030

Pour at­teindre leurs ob­jec­tifs d’ex­por­ta­tion d’hydrocarbu­res, les producteur­s de pé­trole et de gaz na­tu­rel du Ca­na­da pré­voient in­ves­tir plus de 70 mil­liards de dol­lars ca­na­diens d’ici 2030, se­lon l’ACPP. Et ces in­ves­tis­se­ments sont ré­par­tis équi­ta­ble­ment : 35 G$ pour le sec­teur pé­tro­lier et plus de 36 G$ pour le sec­teur ga­zier.

À lui seul, le pro­jet ga­zier de Pa­ci­fic Nor­th­west LNG - une en­tre­prise contrô­lée par la so­cié­té d’État ma­lai­sienne Pe­tro­nas - pour exporter du gaz na­tu­rel li­qué­fié (GNL) en Asie à par­tir de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique s’élève à plus de 36 G$. « C’est le plus grand pro­jet pri­vé de l’his­toire du Ca­na­da », af­firme Jeff Gau­lin. En sep­tembre, Ot­ta­wa a don­né le feu vert au pro­jet sous cer­taines condi­tions. Mal­gré tout, le pro­jet pour­rait stag­ner au moins jus­qu’à la moi­tié de 2018 en rai­son de la fai­blesse des prix du gaz na­tu­rel, sou­lignent cer­tains ob­ser­va­teurs de l’in­dus­trie.

Dans le sec­teur pé­tro­lier, les pro­jets in­cluent la construc­tion de l’oléo­duc Keys­tone XL (ex­por­ta­tion de pé­trole brut aux États-Unis) et de ce­lui d’Éner­gie Est (ache­mi­ne­ment de pé­trole brut sur la côte Est ca­na­dienne pour l’exporter en par­tie en Asie et en Eu­rope), ain­si que l’agran­dis­se­ment de la ligne 3 d’En­bridge (ex­por­ta­tion de pé­trole brut aux États-Unis).

Se­lon Jeff Gau­lin, l’in­dus­trie ca­na­dienne n’a d’autre choix que d’aug­men­ter ses ex­por­ta­tions pour conti­nuer de croître. Le Ca­na­da est de­ve­nu un mar­ché pra­ti­que­ment sa­tu­ré, et la crois­sance de la de­mande est orien­tée vers les mar­chés étran­gers. En Inde seule­ment, la consom­ma­tion de pé­trole de­vrait presque tri­pler d’ici 2040, se­lon l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie (AIE). En 2014, ce pays consom­mait 3,8 mbj. En 2040, ce se­ra 9,8 mbj. La de­mande pro­gresse aus­si en Chine, mais beau­coup moins ra­pi­de­ment. De 2014 à 2040, la consom­ma­tion quo­ti­dienne pas­se­ra de 10,5 à 15,3 mbj, soit une hausse de près de 50 %. C’est pour­quoi, fait va­loir l’ACPP, il faut ac­croître les ca­pa­ci­tés d’ex­por­ta­tion, no­tam­ment aux États-Unis.

Par exemple, le pro­jet Keys­tone XL de TransCa­na­da - l’ad­mi­nis­tra­tion Trump a ré­cem­ment ap­prou­vé ce pro­jet sous cer­taines condi­tions - ajou­te­ra une ca­pa­ci­té de 830 000 ba­rils par jour. Pour sa part, les vo­lumes de trans­port de l’ac­tuelle ligne 3 d’En­bridge aug­men­te­ront de 370 000 ba­rils.

Pro­jets pour exporter en Eu­rope et en Asie

Pour exporter le pé­trole en Eu­rope en Asie, TransCa­na­da sou­haite ajou­ter de nou­velles ca­pa­ci­tés d’ex­por­ta­tion dans les Ma­ri­times (il n’en existe au­cune ac­tuel­le­ment) avec son fa­meux pro­jet Éner­gie Est, très contes­té au Qué­bec. Si son pro­jet voit le jour, l’en­tre­prise trans­por­te­ra 1,1 mbj de l’Al­ber­ta à des raf­fi­ne­ries si­tuées dans l’est du pays et au ter­mi­nal por­tuaire d’Ir­ving, à Saint-Jean, au Nou­veau-Bruns­wick. De ces vo­lumes, près de 600 000 ba­rils par jour pour­raient être ex­por­tés en Eu­rope et en Asie, es­time Jeff Gau­lin. « Ce­la dé­pen­dra des ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion des raf­fi­ne­ries », dit-il.

Se­lon l’Of­fice na­tio­nal de l’éner­gie, le pé­trole al­ber­tain pour­rait per­mettre de ré­duire les im­por­ta­tions de pé­trole d’un peu plus de 500 000 ba­rils dans le centre et l’est du pays, soit 85000en On­ta­rio, 218000au Nou­veau-Bruns­wick et 214 000 au Qué­bec. Les prin­ci­paux mar­chés d’ex­por­ta­tion vi­sés à par­tir de la côte Est sont l’Eu­rope et l’Inde.

Fait peu connu, la dis­tance pour at­teindre ce der­nier pays par ba­teau est plus courte en pas­sant par l’océan At­lan­tique et la Mé­di­ter­ra­née qu’en na­vi­guant par l’océan Pa­ci­fique à par­tir de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique.

L’in­dus­trie n’ex­clut pas non plus d’exporter du pé­trole brut sur la côte Est des États-Unis, où l’on trouve de nom­breuses raf­fi­ne­ries.

De­puis la côte Ouest du Ca­na­da, l’in­dus­trie pé­tro­lière es­père pou­voir exporter jus­qu’à 500 000 ba­rils de pé­trole par jour en Asie à l’ho­ri­zon 2030, et ce, en Chine, mais aus­si en Co­rée du Sud et au Ja­pon. Au moins deux pro­jets sont né­ces­saires pour at­teindre un tel vo­lume, se­lon Jeff Gau­lin.

Le pro­jet Trans Moun­tain de Kin­der Mor­gan Ca­na­da est l’un d’eux. Il consiste à ac­croître les ca­pa­ci­tés de trans­port d’un oléo­duc qui ache­mine dé­jà du pé­trole en Co­lom­bie-Bri­tann­nique et dans l’État de Wa­shing­ton à par­tir de l’Al­ber­ta.

Par contre, une par­tie seule­ment des nou­velles ca­pa­ci­tés de trans­port de 590 000 ba­rils - qui de­vraient être dis­po­nibles en 2019 - se­rait ex­por­tée en Asie. C’est pour­quoi il faut un se­cond pro­jet, en l’oc­cur­rence le Nor­thern Ga­te­way d’En­bridge, qui ex­por­te­rait du pé­trole à par­tir de Ki­ti­mat, dans le nord de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Or, ce pro­jet est com­pro­mis. En no­vembre, le gou­ver­ne­ment Tru­deau a en ef­fet dit non au pro­jet d’En­bridge. Une si­tua­tion qui ré­duit le po­ten­tiel d’ex­por­ta­tion de pé­trole ca­na­dien en Asie à par­tir de la côte Ouest.

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