Le trans­fert d’en­tre­prise pour pro­té­ger les sièges so­ciaux

Les Affaires - - Transfert d’entreprise - Trans­fert d’en­tre­prise — JEAN-FRAN­ÇOIS VENNE

Le dé­part à le re­traite d’un en­tre­pre­neur peut rendre son en­tre­prise vul­né­rable à un ra­chat par des ac­tion­naires étran­gers. Le trans­fert d’en­tre­prise joue donc un rôle cru­cial pour évi­ter de trop di­luer la pro­prié­té qué­bé­coise.

« Vu le vieillis­se­ment des en­tre­pre­neurs, il est es­sen­tiel de nous don­ner les moyens d’as­su­rer un trans­fert har­mo­nieux des en­tre­prises qué­bé­coises à la pro­chaine gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs d’ici pour main­te­nir les sièges so­ciaux au Qué­bec », pré­vient Sté­phane For­get, PDG de la Fé­dé­ra­tion des chambres du com­merce du Qué­bec (FCCQ).

En l’ab­sence d’un plan de re­lève struc­tu­ré, beau­coup de PME sont mal pré­pa­rées au dé­part à la re­traite de l’en­tre­pre­neur. Or, si ce­lui-ci n’a pas or­ga­ni­sé la tran­si­tion, le mar­ché le fe­ra pour lui. Cer­taines en­tre­prises fer­me­ront, et d’autres se­ront ven­dues à des étran­gers.

« Que des en­tre­prises soient ra­che­tées par des étran­gers n’est pas né­ces­sai­re­ment une mau­vaise chose pour le Qué­bec, dans la me­sure où les nou­veaux pro­prié­taires ont à coeur de conti­nuer de les dé­ve­lop­per et de les faire croître ici, nuance Sté­phane For­get. Tou­te­fois, il y a tou­jours le risque de perdre l’en­tre­prise à court, à moyen ou à long terme. Ce­la peut avoir des ef­fets dé­vas­ta­teurs, en par­ti­cu­lier en ré­gion, où la perte d’une PME af­fecte for­te­ment le mar­ché de l’em­ploi et la dy­na­mique éco­no­mique. » Ot­ta­wa sui­vra-t-il Qué­bec ? Lar­ge­ment fa­vo­rable à l’ou­ver­ture des mar­chés, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois n’est tout de même pas com­plè­te­ment in­sen­sible au main­tien de centres dé­ci­sion­nels sur son ter­ri­toire. En fé­vrier der­nier, il dé­voi­lait un plan stra­té­gique vi­sant no­tam­ment à ai­der les PME à se dé­ve­lop­per afin de de­ve­nir de grandes en­tre­prises à leur tour. Par­mi les trois axes mis de l’avant par le gou­ver­ne­ment, on compte une vo­lon­té de mo­di­fier la fis­ca­li­té, afin de fa­vo­ri­ser le trans­fert d’en­tre­prise et d’en­cou­ra­ger les di­ri­geants à res­ter au Qué­bec.

Se­lon Éric Du­four, vice-pré­sident ré­gio­nal et lea­der na­tio­nal en trans­fert d’en­tre­prise chez Ray­mond Cha­bot Grant Thorn­ton, ces chan­ge­ments se­ront d’au­tant plus in­té­res­sants si le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral em­boîte le pas. « L’en­tre­pre­neur qué­bé­cois va es­sayer d’at­tendre que le fé­dé­ral agisse comme le pro­vin­cial avant de conclure sa tran­sac­tion et de concré­ti­ser son gain en ca­pi­tal, croit-il. Tou­te­fois, pen­dant ce temps, cer­taines de ces en­tre­prises se­ront cour­ti­sées par des re­pre­neurs étran­gers, et la pro­prié­té qué­bé­coise risque de se di­luer en­core da­van­tage. »

Ce­lui qui pré­side la table en­tre­pre­neu­riale de la FCCQ es­père que la nou­velle po­li­tique de l’en­tre­pre­neu­riat, qui de­vrait être dé­voi­lée en mai pro­chain par Dominique An­glade, fe­ra une place res­pec­table au re­pre­neu­riat, no­tam­ment pour ac­com­pa­gner les cé­dants.

« Il faut un grand chan­tier au Qué­bec pour écou­ter les en­tre­pre­neurs et les ai­der à pré­pa­rer des plans de re­lève so­lides, juge Éric Du­four. C’est comme ça que les oc­ca­sions se crée­ront, et ce­la ai­de­ra à conser­ver nos en­tre­prises. » Le trans­fert aux em­ployés Pour le Fonds de so­li­da­ri­té FTQ, as­su­rer la pré­sence de sièges so­ciaux au Qué­bec est une prio­ri­té stra­té­gique. Nor­mand Choui­nard, pre­mier vice-pré­sident aux in­ves­tis­se­ments du Fonds, rap­pelle que l’on voit as­sez ré­gu­liè­re­ment des cas comme ce­lui de la chaîne de res­tau­ra­tion St-Hu­bert, ven­due à l’on­ta­rienne Ca­ra en mars 2016 alors que la fille du pro­prié­taire avait na­guère été iden­ti­fiée comme sa suc­ces­seure.

Non pas que la re­prise par des ac­tion­naires étran­gers soit tou­jours une ca­tas­trophe. Le Fonds de so­li­da­ri­té était d’ailleurs de­ve­nu ac­tion­naire de Van Houtte lors de son ac­qui­si­tion par le fonds Lit­tle­john & Co, du Con­nec­ti­cut. Les nou­veaux ac­tion­naires ont ac­ti­ve­ment dé­ve­lop­pé l’en­tre­prise et créé plu­sieurs em­plois au Qué­bec avant de la re­vendre en 2010 à Green Moun­tain Cof­fee Roas­ters.

« Ce­pen­dant, nuance M. Choui­nard, tous les cas sont dif­fé­rents, et la vente à des étran­gers re­pré­sente gé­né­ra­le­ment une perte d’in­fluence et de pou­voir dé­ci­sion­nel pour l’en­tre­prise, ain­si qu’une perte de re­ve­nu in­di­recte pour le Qué­bec. »

Afin de pré­ve­nir ce­la, le Fonds s’in­té­resse no­tam­ment au trans­fert d’une en­tre­prise vers ses propres cadres di­ri­geants. C’est un chan­ge­ment pour le Fonds, qui mi­sait da­van­tage sur les trans­ferts fa­mi­liaux au dé­but des an­nées 2000. « Nous pou­vons jouer un rôle im­por­tant dans ce type de trans­fert, car les jeunes membres de la di­rec­tion n’ont pas tou­jours les moyens fi­nan­ciers de ra­che­ter l’en­tre­prise », ex­plique Nor­mand Choui­nard.

Le Fonds oeuvre donc da­van­tage du cô­té des re­pre­neurs, qu’il fi­nance lors­qu’ils adhèrent au plan de dé­ve­lop­pe­ment de l’en­tre­prise et sur­tout lors­qu’ils ont la ca­pa­ci­té de le me­ner à bien. L’or­ga­ni­sa­tion est très ac­tive en ré­gion. « Ces der­nières an­nées, nos fonds ré­gio­naux ont fi­nan­cé plus de 50 dos­siers de trans­fert d’en­tre­prise d’une va­leur de moins de trois mil­lions de dol­lars », pré­cise M. Choui­nard.

Se mettre à jour

Pour évi­ter les échecs des trans­ferts d’en­tre­prise, no­tam­ment fa­mi­liaux, et conser­ver nos sièges so­ciaux, il fau­dra aus­si nous mettre à la page et faire évo­luer nos in­ter­ven­tions au­près des cé­dants et des re­pre­neurs, af­firme De­nise Pa­ré-Julien, di­rec­trice du Centre des fa­milles en af­faires Des­chênes-Mol­son-Lesage de HEC Mon­tréal. Les en­tre­prises fa­mi­liales sont nom­breuses au Qué­bec et cer­taines sont très grandes. On peut pen­ser à Al­do, Bom­bar­dier, Vê­te­ment Peer­less, Sa­pu­to, Phar­mas­cience, etc.

Or, les tran­si­tions ne s’y passent plus comme avant. « Les chefs d’en­tre­prise veulent bien iden­ti­fier la re­lève, mais ils ne se per­çoivent pas né­ces­sai­re­ment comme des cé­dants, ex­plique De­nise Pa­ré-Julien. Ils tra­vaillent de plus en plus long­temps, de sorte que les en­tre­prises, plu­tôt que de pas­ser ra­pi­de­ment d’une gé­né­ra­tion à la sui­vante, res­tent long­temps mul­ti­gé­né­ra­tion­nelles. Les en­tre­pre­neurs veulent conser­ver un rôle et des parts dans l’en­tre­prise, alors que les plus jeunes veulent vite avoir des res­pon­sa­bi­li­tés et une part de la pro­prié­té. Si l’on veut contri­buer à des trans­ferts har­mo­nieux, il faut com­prendre comment ce­la se vit et quels sont les mo­dèles émer­gents. »

Par exemple, pour­suit-elle, les re­cherches montrent qu’en­vi­ron 40 % des chefs d’en­tre­prises fa­mi­liales en­vi­sagent de trans­fé­rer le pou­voir à une équipe de co­di­rec­tion plu­tôt qu’à un seul re­pre­neur. Elle cite l’exemple de Bio-K, co­pré­si­dée par Isa­bèle et Fran­çois-Pierre Che­va­lier, dont le père Claude Che­va­lier, le fon­da­teur, reste le pré­sident du conseil.

Le trans­fert peut aus­si pas­ser par une pé­riode de tran­si­tion, au cours de la­quelle un ges­tion­naire prend la di­rec­tion le temps que la gé­né­ra­tion sui­vante soit prête. Al­do, par exemple, avait em­bau­ché Pa­trik Frisk pour la di­ri­ger pen­dant quelques an­nées et pré­pa­rer l’ar­ri­vée à sa tête de Da­vid Ben­sa­doun, fils du fon­da­teur. Le pas­sage du flam­beau a eu lieu en avril 2017.

Bref, s’il est né­ces­saire d’in­ter­ve­nir et d’ac­com­pa­gner les en­tre­pre­neurs dans les pro­ces­sus de trans­fert d’en­tre­prise pour aug­men­ter les chances de conser­ver des pro­prié­tés qué­bé­coises, il faut le faire avec des ap­proches in­no­vantes cor­res­pon­dant aux nou­velles réa­li­tés vé­cues dans ces mi­lieux.

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