Oli­vier Sch­mou­ker

S’agit-il d’une nou­velle mode pour at­ti­rer les ta­lents, en cette pé­riode de pé­nu­rie pla­né­taire de main-d’oeuvre qua­li­fiée ? D’un bête ar­ti­fice, comme les fa­meuses tables de ping-pong et de ba­by-foot ? Eh bien non. Mille fois non.

Les Affaires - - Billet | Sommaire - Oli­vier Sch­mou­ker oli­vier.sch­mou­[email protected] Chro­ni­queur | C @OSch­mou­ker

Cul­ti­vons notre bien-être !

Àl’oc­ca­sion de la 22e édi­tion du Par­le­ment éco­lier, la classe de 6e an­née d’An­na-Belle Beau­doin, de l’école Saint-En­fant-Jé­sus à Mon­tréal, a pré­sen­té, en mai, un projet de loi pour le moins ori­gi­nal : l’obli­ga­tion pour les écoles pri­maires du Qué­bec de consa­crer une par­tie de leur cour à… un po­ta­ger! L’idée était simple : re­con­nec­ter les en­fants à la na­ture, avec tous les bien­faits que ce­la sup­pose (ap­pren­tis­sage lu­dique de la bio­lo­gie, plai­sir de jar­di­ner, col­la­bo­ra­tion à un projet com­mun, etc.). Et sur­tout, elle était loin d’être sau­gre­nue, si j’en crois la ten­dance ac­tuelle au ver­dis­se­ment des lieux de tra­vail…

Sa­viez-vous, par exemple, que Google s’ap­prête à bâ­tir un vaste cam­pus pour en­tre­pre­neurs en plein coeur de Londres, le­quel se­ra do­té d’un toit de 300 mètres de long en­tiè­re­ment couvert de vé­gé­ta­tion ain­si que de ter­rasses ri­che­ment four­nies en plantes vertes? Que le tout nou­veau siège so­cial d’Apple, l’Apple Park de Cu­per­ti­no, en Ca­li­for­nie, res­pecte la pro­por­tion 20/80, à sa­voir 20 % de bâ­ti­ments et 80 % de na­ture, dont un bois de 9000 arbres? Ou en­core, que le siège so­cial de SAS, à Ca­ry, en Ca­ro­line du Nord, est si­tué au beau mi­lieu d’une im­mense fo­rêt abri­tant lacs et cerfs?

La ques­tion saute aux yeux : s’agit-il d’une nou­velle mode pour at­ti­rer les ta­lents, en cette pé­riode de pé­nu­rie pla­né­taire de main-d’oeuvre qua­li­fiée? D’un bête ar­ti­fice, comme le furent, un temps, les fa­meuses tables de ping-pong et de ba­by-foot? Eh bien non. Mille fois non. Je m’ex­plique…

Dans son livre Les Huit

pé­chés ca­pi­taux de notre

ci­vi­li­sa­tion, le prix No­bel de mé­de­cine au­tri­chien Kon­rad Lo­renz dé­non­çait dès 1973 notre er­reur col­lec­tive consis­tant à « nous cou­per de la beau­té de la na­ture [à coups] de blocs d’im­meubles for­més de ran­gées de stalles pour bêtes de somme hu­maines ». « L’éle­vage de poules pondeuses dans des sé­ries de cages mi­nus­cules est consi­dé­ré, à juste titre, comme une tor­ture pour ces vo­la­tiles et comme une pra­tique in­digne d’un pays ci­vi­li­sé. En re­vanche, on trouve par­fai­te­ment li­cite d’at­tendre de l’être hu­main qu’il ac­cepte un pa­reil trai­te­ment, alors qu’il est jus­te­ment le moins pré­pa­ré à sup­por­ter ce­la », s’of­fus­quai­til. « Dans les grands en­sembles, on trouve très souvent des pa­rois de sé­pa­ra­tion entre les bal­cons, his­toire de rendre in­vi­sibles ses voi­sins, pour­sui­vait-il. Ré­sul­tat? Cha­cun souffre dès lors d’atro­phie d’au­trui, la­quelle est né­faste pour la san­té mo­rale et psy­chique de l’être hu­main. »

Et d’en­fon­cer le clou avec une image ter­rible : « Lors­qu’on com­pare la coupe his­to­lo­gique d’une tu­meur can­cé­reuse, avec sa struc­ture aus­si ru­di­men­taire qu’uni­forme, à la vue aé­rienne d’une ban­lieue mo­derne, avec ses ha­bi­ta­tions toutes iden­tiques pla­cées à peu près tou­jours de la même fa­çon, on se met à déses­pé­rer. Elles se res­semblent tant… »

Vous l’avez no­té par vous-mêmes, le pa­ral­lèle avec nos bu­reaux est trou­blant : si Kon­rad Lo­renz avait pu as­sis­ter à l’épi­dé­mie de cu­bi­cules, sui­vie de celle des es­paces de tra­vail à aire ou­verte où cha­cun s’isole des autres à l’aide de ses écou­teurs et se fait muet comme une carpe pour ne dé­ran­ger per­sonne, il au­rait sû­re­ment vi­li­pen­dé cette « tu­meur ma­na­gé­riale ». J’en veux d’ailleurs pour preuve le nombre crois­sant d’études scien­ti­fiques à ce su­jet, et en par­ti­cu­lier les tra­vaux de Ka­le­vi Kor­pe­la, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie à l’Uni­ver­si­té de Tam­pere, en Fin­lande.

Le cher­cheur fin­lan­dais a ob­ser­vé pen­dant deux an­nées des cen­taines d’em­ployés de bu­reau qui étaient plus ou moins en con­tact avec la na­ture dans le cadre de leur tra­vail. C’est ain­si qu’il a dé­cou­vert que plus on tra­vaillait dans un mi­lieu riche en ver­dure, plus on ga­gnait « en to­nus, en éner­gie, en créa­ti­vi­té et en bon­heur » ; bref, plus on ga­gnait « en bien-être ». « Il suf­fit d’être ré­gu­liè­re­ment en con­tact avec la na­ture sur la seule heure du lunch pour no­ter une nette amé­lio­ra­tion de notre san­té phy­sique et psy­chique », in­dique-t-il.

Ce n’est pas tout. Yue Deng, une étu­diante en ar­chi­tec­ture à l’Uni­ver­si­té de Wa­shing­ton, a ré­cem­ment sou­te­nu sa thèse sur le « de­si­gn bio­phi­lique », plus pré­ci­sé­ment sur l’im­pact de la lu­mière na­tu­relle, de la ven­ti­la­tion na­tu­relle et autres plantes vertes sur la pro­duc­ti­vi­té des em­ployés de bu­reau. Elle y montre que plus une en­tre­prise adopte la bio­phi­lie, plus ses em­ployés se montrent « calmes, mo­ti­vés et ef­fi­caces », et sou­ligne un bond du bien-être (+23 %) et une chute de la fa­tigue (-37 %) des in­di­vi­dus lors­qu’on amé­liore les es­paces en ce sens.

Ses sug­ges­tions sont mul­tiples : ce­la va de la salle de réunion vi­trée à 100 % sans mo­bi­lier, mais pour­vue d’herbe sur la­quelle on s’ins­talle as­sis en tailleur, à la serre sur le toit dans la­quelle cha­cun cultive des fleurs et des herbes aro­ma­tiques, en pas­sant par le po­ta­ger com­mun dans un coin du sta­tion­ne­ment. Ins­pi­rant, n’est-ce pas? De toute évi­dence, nous ga­gne­rions tous à pro­fi­ter de cet été pour culti­ver notre bien-être au tra­vail.

Main­te­nant, qu’est-il ad­ve­nu du projet de loi des éco­liers mon­tréa­lais, à votre avis? Nos chers élus, qui avaient un droit de ve­to, l’ont re­je­té du re­vers de la main. Une lourde er­reur, car l’im­pact d’un po­ta­ger sur la sco­la­ri­té des en­fants est in­dé­niable. Mais bon, qu’à ce­la ne tienne, Pa­trick Wat­son a or­ga­ni­sé un concert-bé­né­fice au pro­fit du projet des éco­liers, si bien que leur po­ta­ger ver­ra bel et bien le jour l’an pro­chain. Chan­ceux!

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