Ne­mas­ka à 30 % d’un por­te­feuille : le dan­ge­reux mi­rage du ren­de­ment

Le dan­ger se trouve am­pli­fié quand il im­plique une en­tre­prise dont l’ave­nir re­pose sur un projet d’en­ver­gure qui n’a tou­jours pas fran­chi le stade de com­mer­cia­li­sa­tion après neuf ans d’éla­bo­ra­tion.

Les Affaires - - Billet | Sommaire - Yan­nick Clé­rouin re­dac­tion­le­saf­[email protected]

Vous vous fiez uni­que­ment au ren­de­ment pour éva­luer les ser­vices de votre conseiller fi­nan­cier? Grave er­reur. Votre por­te­feuille pour­rait être truf­fé de bombes à re­tar­de­ment qui risquent de mi­ner la fa­cul­té de vous en­ri­chir à long terme.

Une ana­lyse de por­te­feuille réa­li­sée par Me­di­ci à la de­mande d’un épar­gnant qui s’in­ter­ro­geait sur les ca­pa­ci­tés de son conseiller nous en a four­ni une preuve élo­quente.

À pre­mière vue, le ren­de­ment an­nua­li­sé du por­te­feuille au cours des quatre der­nières an­nées pa­rais­sait éle­vé. En ou­vrant le ca­pot, nous avons tou­te­fois ra­pi­de­ment dé­ce­lé les mo­teurs spé­cu­la­tifs qui ont éle­vé sa per­for­mance. En ef­fet, 30% du por­te­feuille était concen­tré dans le titre de Ne­mas­ka Li­thium (Tor., NMX).

Même s’il s’agis­sait d’une so­cié­té ex­cep­tion­nelle, il se­rait mal avi­sé d’ex­po­ser un por­te­feuille à une telle concen­tra­tion. Le dan­ger s’en trouve gran­de­ment am­pli­fié quand il im­plique une en­tre­prise dont l’ave­nir re­pose sur un projet d’en­ver­gure qui n’a tou­jours pas fran­chi le stade de com­mer­cia­li­sa­tion après neuf ans d’éla­bo­ra­tion.

La mi­nière de Qué­bec, qui vise à ex­traire et à trans­for­mer le li­thium d’un gi­se­ment si­tué sur le ter­ri­toire Eeyou Ist­chee/Baie-James, ne gé­nère pas de re­ve­nus. Elle n’a pas en­core dé­mon­tré sa ca­pa­ci­té à pro­duire à un coût de re­vient concur­ren­tiel le li­thium ti­ré de son gi­se­ment.

Pour at­teindre le stade com­mer­cial, Ne­mas­ka doit réunir 800 mil­lions de dol­lars. La di­rec­tion a sou­te­nu dans son rap­port an­nuel de 2017 que son plan d’af­faires ro­buste avait at­ti­ré de nom­breux in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels et per­mis à son titre de plus que dou­bler.

Le vent a tou­te­fois tour­né de fa­çon abrupte en 2018, no­tam­ment en rai­son de la hausse du coût de fi­nan­ce­ment. Elle a an­non­cé à la fin mai une émis­sion d’ac­tions de 322 M$ à un cours net­te­ment in­fé­rieur à ce­lui où se trou­vait le titre il y a quelques mois à peine. Ré­sul­tat, les ac­tion­naires exis­tants ont été vic­times d’une im­por­tante di­lu­tion.

La pré­pon­dé­rance d’une so­cié­té aus­si ris­quée que Ne­mas­ka dans le por­te­feuille met en re­lief une pra­tique pro­fes­sion­nelle trou­blante, sur­tout quand elle se fait à l’in­su du client. Même si le conseiller a in­for­mé ce der­nier de la forte pré­sence de titres spé­cu­la­tifs dans son por­te­feuille, il est l’ul­time res­pon­sable des dé­ci­sions de pla­ce­ment.

Le por­te­feuille en ques­tion a en­re­gis­tré un ren­de­ment an­nua­li­sé de 19,5% en quatre ans, se­lon nos es­ti­ma­tions. Le conseiller ne s’est cer­tai­ne­ment pas van­té du fait que ce seul titre ris­qué était res­pon­sable… de 67% du ren­de­ment.

Cette his­toire sert une le­çon im­por­tante à tout épar­gnant: le ren­de­ment peut être une dan­ge­reuse illu­sion. Seul, il ne per­met pas d’éva­luer les ca­pa­ci­tés de la per­sonne qui gère votre argent. Le ren­de­ment de votre por­te­feuille doit non seule­ment être com­pa­ré à un ba­rème ap­pro­prié, mais éga­le­ment être ex­pli­qué de fa­çon trans­pa­rente par le conseiller.

Manque de trans­pa­rence

Non seule­ment notre épar­gnant était-il ex­po­sé à un titre hau­te­ment spé­cu­la­tif, mais il n’était pas en me­sure de connaître la per­for­mance glo­bale de son por­te­feuille avec les ren­sei­gne­ments qui lui étaient four­nis.

C’est mal­heu­reu­se­ment une la­cune que l’on constate trop souvent dans le cadre de nos éva­lua­tions de por­te­feuilles: les ren­de­ments sont pré­sen­tés par comptes (comp­tant, CELI, REER…) comme l’exigent les règles des au­to­ri­tés en va­leurs mo­bi­lières, mais pas de fa­çon conso­li­dée.

Mal­heu­reu­se­ment, une telle pra­tique peut ame­ner l’épar­gnant à conclure qu’il a ob­te­nu un ren­de­ment adé­quat en s’ar­rê­tant sur le ré­sul­tat éle­vé de son CELI, par exemple, sans se de­man­der si le por­te­feuille dans son en­semble a en­re­gis­tré une bonne per­for­mance. Or, le rende- ment d’un compte dans le­quel vous dé­te­nez 100000$ ne re­vêt pas la même im­por­tance que ce­lui réa­li­sé par un compte dont la va­leur s’élève à 1 M$.

Les éva­lua­tions de por­te­feuilles nous montrent aus­si que trop de conseiller­s omettent de pré­sen­ter l’en­semble des frais en­ga­gés.

Les frais ex­ces­sifs que l’on ob­serve dans bien des por­te­feuilles sont de vé­ri­tables en­ne­mis de l’ac­crois­se­ment de votre ca­pi­tal. Ils prennent di­verses formes: frais à l’achat et à la vente qui s’ajoutent aux frais de ges­tion de cer­tains fonds com­muns, frais de tran­sac­tions, épar­pille­ment des ac­tifs dans un nombre in­cal­cu­lable de titres, coûts opaques de cer­tains pro­duits comme les billets à ca­pi­tal ga­ran­ti, etc.

Le ren­de­ment est un car­bu­rant es­sen­tiel, mais ne le lais­sez pas vous aveu­gler, car il pour­rait se ré­vé­ler un coû­teux mi­rage. Ima­gi­nez ce qui ar­ri­ve­rait à un por­te­feuille bour­ré de titres spé­cu­la­tifs dans une pé­riode trouble en Bourse.

N’hé­si­tez donc pas à ques­tion­ner votre conseiller afin de mieux com­prendre la lo­gique sous-ja­cente à la com­po­si­tion de votre por­te­feuille. Après tout, c’est la stra­té­gie de pla­ce­ment qui est ga­rante de votre en­ri­chis­se­ment à long terme. Il est du de­voir du conseiller de consen­tir tous les ef­forts né­ces­saires pour as­su­rer votre réus­site fi­nan­cière, tout en fai­sant preuve de la plus grande trans­pa­rence pos­sible.

L’usine de trans­for­ma­tion de Ne­mas­ka Li­thium, à Sha­wi­ni­gan

Yan­nick Clé­rouin est conseiller fi­nan­cier chez Ges­tion de por­te­feuille stra­té­gique Me­di­ci.

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