LAC-MEGANTIC, LA GUERISON

Cinq ans après la ca­tas­trophe fer­ro­viaire, la re­cons­truc­tion de Lac-Mé­gan­tic avance, avec ses em­bûches, ses hé­si­ta­tions et ses suc­cès. Un re­por­tage de Da­niel Ger­main.

Les Affaires - - Front Page - Man­chette Da­niel Ger­main da­niel.ger­[email protected] C @@ da­niel_­ger­main

Fin mai, une pelle mé­ca­nique et un bull­do­zer s’af­fairent en­core au centre-ville de Lac-Mé­gan­tic, à l’en­droit où, il y a cinq ans, une cou­lée de pé­trole a fait son che­min, du lieu du dé­raille­ment du train jus­qu’au lac, à quelque 200 mètres de là.

Les ma­chines pré­parent le ter­rain sur le­quel se­ra amé­na­gé le fu­tur parc des Gé­né­ra­tions, que la Ville vou­drait pré­sen­table quand les mé­dias de la pro­vince conver­ge­ront une nou­velle fois dans la ré­gion, le 6 juillet, date d’an­ni­ver­saire de la ca­tas­trophe fer­ro­viaire qui a fait 47 vic­times.

Le parc se­ra tra­ver­sé d’un sen­tier qui re­lie­ra le plan d’eau em­blé­ma­tique à l’épi­centre de la tra­gé­die, là où se trou­vait l’an­cien Mu­si-Ca­fé. C’est là aus­si que se­ra ins­tal­lé l’Es­pace mé­moire, un lieu de com­mé­mo­ra­tion et de re­cueille­ment. Il consti­tue­ra l’étape culmi­nante d’une ac­ti­vi­té de tou­risme de pè­le­ri­nage, comme Com­pos­telle, un cré­neau sur le­quel table la ré­gion. « Une autre fonc­tion du parc est d’of­frir à la po­pu­la­tion une fe­nêtre sur le lac », dit Ma­rie-Claude Ar­guin, di­rec­trice gé­né­rale de la ville. Si les Mé­gan­ti­cois ont per­du leurs re­pères dans la ca­tas­trophe, ils ont trou­vé un peu de conso­la­tion dans le pa­no­ra­ma qu’ils ont re­çu en re­tour. Une fois le centre-ville ra­sé, ils ont en ef­fet dé­cou­vert un nou­veau point de vue sur le lac et les mon­tagnes, en ar­rière-plan.

Un nou­veau souffle

Lac-Mé­gan­tic, dans son mal­heur, in­com­men­su­rable, profite d’une oc­ca­sion unique de re­lance. De nom­breux pro­jets ont en ef­fet été mis en branle dans la fou­lée de la tra­gé­die. Cer­tains d’entre eux ont le po­ten­tiel d’in­suf­fler un nou­veau dy­na­misme à la ré­gion. Ils pour­raient aus­si ins­pi­rer d’autres ré­gions en ma­tière de par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne, d’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique, d’entreprene­uriat, de sé­cu­ri­té ci­vile et de san­té pu­blique.

De­puis 2013, la ville est en ef­fet le théâtre d’ex­pé­riences à échelle réelle où dé­ci­deurs, ac­teurs so­cioé­co­no­miques et ci­toyens re­dé­fi­nissent les as­sises de leur lo­ca­li­té. Étant don­né la na­ture de la ca­tas­trophe, les va­leurs sur les­quelles l’ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale a vou­lu re­bâ­tir le coeur de Mé­gan­tic, et aux­quelles a adhé­ré une bonne par­tie de la po­pu­la­tion, se sont vite im­po­sées. « La Ville vou­lait va­lo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne, l’ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale et, bien sûr, l’en­vi­ron­ne­ment, par la pro­mo­tion des éner­gies re­nou­ve­lables. Co­lette Roy La­roche [mai­resse au mo­ment de l’évé­ne­ment, jus­qu’à l’au­tomne 2015] te­nait à ces prin­cipes », ra­conte Ju­lie Mo­rin, mai­resse de Lac-Mé­gan­tic de­puis l’au­tomne der­nier, qui se re­ven­dique de cette même vi­sion.

Celle-ci s’est tra­duite en 2014 par une vaste dé­marche de par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne bap­ti­sée « Réin­ven­ter la ville ». Du­rant 15 mois, une quin­zaine d’ac­ti­vi­tés pu­bliques ont été mises en place afin que la po­pu­la­tion contri­bue à l’éla­bo­ra­tion d’un plan d’amé­na­ge­ment et de re­cons­truc­tion. Cer­taines as­sem­blées or­ga­ni­sées dans le cadre de cette ini­tia­tive ont at­ti­ré des cen­taines de par­ti­ci­pants.

L’une de ces ac­ti­vi­tés, la Char­rette d’ar­chi­tec­ture et de de­si­gn, est de­puis de­ve­nue an­nuelle. Elle met à con­tri­bu­tion des pro­fes­sion­nels et des étu­diants de l’École na­tio­nale su­pé­rieure d’ar­chi­tec­ture de Lyon et de la Fa­cul­té d’ar­chi­tec­ture de l’Uni­ver­si­té La­val qui ex­plorent, avec les ci­toyens, des concepts d’amé­na­ge­ment ur­bain.

Re­le­ver le taux de mo­bi­li­sa­tion

« Les ci­toyens sont les co­con­cep­teurs du nou­veau centre-ville », af­firme Sté­phane La­val­lée, un ex­pa­trié de la ré­gion ren­tré au ber­cail après l’ac­ci­dent. L’an­cien édi­teur du Groupe Les Af­faires a joué un rôle pré­pon­dé­rant dans l’opé­ra­tion « Réin­ven­ter la ville ». Il en est res­sor­ti un plan d’ac­tion et, pour le mettre en oeuvre, le Bureau de re­cons­truc­tion, di­ri­gé par l’ex-jour­na­liste jus­qu’au prin­temps 2017.

Le dé­fi consiste main­te­nant à re­le­ver le taux de mo­bi­li­sa­tion, se­lon la mai­resse MmeMo­rin, dans la mi-tren­taine. Après cinq ans de re­cons­truc­tion, dont deux consa­crés à la dé­con­ta­mi­na­tion des sols, les ré­sul­tats visibles res­tent mo­destes. Le centre-ville de­meure en grande par­tie un vaste ter­rain vague, tra­ver­sé par une rue à l’as­phalte lisse et lon­gé par de larges trot­toirs de bé­ton im­ma­cu­lé. Sur les abords de cette ar­tère prin­ci­pale, la rue Fron­te­nac, ont pous­sé trois im­meubles com­mer­ciaux car­rés qui contrasten­t avec le style boom­town qui fai­sait ja­dis le charme de l’en­droit. Comme té­moins du pas­sé, il ne reste plus que l’église avec son im­mense vi­trail en ogive et la jo­lie gare pa­tri­mo­niale.

On se de­mande si les an­nées pour­ront in­suf­fler un peu d’âme aux nou­veaux édi­fices. « Il y a des doutes sur le type d’amé­na­ge­ment et l’ar­chi­tec­ture re­te­nus pour le nou­veau centre-ville. Est-ce que ça vieilli­ra bien? Il fau­dra du temps pour s’ap­pro­prier les lieux », croit Ré­mi Trem­blay, qui di­rige de­puis plus de trois dé­cen­nies l’Écho de Fron­te­nac, le jour­nal lo­cal dont les bu­reaux sont si­tués à un jet de pierre des nou­velles bâ­tisses.

Juste à cô­té, près du lac, trois mai­sons ul­tra­mo­dernes des­si­nées par l’ar­chi­tecte Pierre Thi­bault ont été construite­s sur le bou­le­vard des Vé­té­rans. Se­lon le pro­jet d’amé­na­ge­ment, plu­sieurs autres ha­bi­ta­tions iden­tiques doivent sor­tir de terre. Leur prix ne se­rait tou­te­fois pas en phase avec les moyens des tra­vailleurs de la ré­gion, ce qui ra­len­tit le dé­ve­lop­pe­ment du sec­teur et donne l’im­pres­sion que les meilleures loges pour ob­ser­ver le lac sont hors de por­tée du monde or­di­naire.

Paul Dos­tie, pas­sion­né de sa ville, fait gra­tui­te­ment vi­si­ter les en­vi­rons aux tou­ristes. Il est aus­si scep­tique par rap­port aux construc­tions cu­biques qui ap­pa­raissent sur les lieux de la ca­tas­trophe. « Mais vous sa­vez, ce qu’il y avait avant, ce n’était pas tou­jours beau non plus. On fi­ni­ra bien par s’ha­bi­tuer », dit, jo­vial, l’homme de 71 ans.

Quant à l’ac­ti­vi­té com­mer­ciale qui ani­mait la rue Fron­te­nac avant l’ac­ci­dent, elle a été ra­pi­de­ment re­lo­ca­li­sée sur une ar­tère construite en pa­ral­lèle, de l’autre cô­té des voies fer­rées, sur la rue Pa­pi­neau. « Il fal­lait agir vite, les com­mer­çants al­laient rou­vrir aux quatre coins de la ville. Pour main­te­nir l’acha­lan­dage et concen­trer l’ac­ti­vi­té au centre-ville, on a dû réa­li­ser cette so­lu­tion sans tar­der », af­firme Mme Ar­guin, an­cienne mi­li­taire spé­cia­li­sée dans les si­tua­tions de crise, que le sens du de­voir a ra­me­née dans la ré­gion.

Sti­mu­ler la mixi­té

La re­lo­ca­li­sa­tion, fi­nan­cée par Qué­bec, de­vait être tem­po­raire. Comme les coûts étaient les mêmes que pour un dé­mé­na­ge­ment per­ma­nent, il a été dé­ci­dé que les com­mer­çants, dont le dé­sor­mais my­thique Mu­si-Ca­fé, al­laient s’ins­tal­ler pour de bon sur la rue Pa­pi­neau. Seule­ment, on les ame­nait dans des « condos com­mer­ciaux », sans uni­té ré­si­den­tielle au-des­sus. L’ab­sence de mixi­té fait au­jourd’hui en sorte que Lac-Mé­gan­tic se re­trouve avec un centre com­mer­cial ex­té­rieur dé­ser­té en de­hors des heures d’ou­ver­ture. Ce­la a aus­si pour consé­quence qu’il fau­dra des an­nées avant que la rue Fron­te­nac puisse se den­si­fier à nou­veau de com­merces.

Tout de même, on y com­men­ce­ra bien­tôt la

Cinq ans après la ca­tas­trophe fer­ro­viaire, la re­cons­truc­tion de Lac-Mé­gan­tic re­pré­sente un vaste champ d’ex­pé­riences, avec ses em­bûches, ses hé­si­ta­tions et quelques suc­cès. Nous sommes al­lés voir sur le ter­rain.

construc­tion du pro­jet Con­cer­to, sans doute la plus belle in­car­na­tion du nou­veau Mé­gan­tic, un bâ­ti­ment cer­ti­fié Leed, qui abri­te­ra des lo­ge­ments abor­dables, un CPE à ho­raires aty­piques et un es­pace de pa­role ci­toyenne, entre autres. Son ar­chi­tec­ture néo-in­dus­trielle, avec sa brique rouge et ses grandes fe­nêtres en arche, a toutes les chances de faire consen­sus.

Une éco­no­mie vieillis­sante

Si Lac-Mé­gan­tic a vou­lu ten­ter de nou­velles ex­pé­riences, c’est que l’an­cienne for­mule était sté­rile de­puis long­temps dé­jà. Éco­no­mi­que­ment, la ré­gion stagne et la po­pu­la­tion vieillit. Au­jourd’hui, on trouve moins de 6 000 ré­si­dents dans cette mu­ni­ci­pa­li­té, un nombre en dé­clin de­puis les an­nées 1960, mais suf­fi­sant pour en faire la plus grande ville de toute la MRC du Gra­nit, si­tuée aux confins de l’Es­trie, entre la ré­gion de l’amiante, la Beauce et l’État du Maine.

Dé­ve­lop­pée grâce au trans­port fer­ro­viaire au 19e siècle, Lac-Mé­gan­tic se trouve hors de l’or­bite des grands centres. L’ag­glo­mé­ra­tion d’im­por­tance la plus proche est Sher­brooke, si­tuée à près d’une heure de voi­ture par des routes se­con­daires. « On ne passe pas par Mé­gan­tic, ré­pète-t-on ici. Il faut une rai­son pour s’y rendre. »

L’éco­no­mie de la ré­gion re­pose en grande par­tie sur le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier, l’in­dus­trie du bois no­tam­ment. Comp­tant plus de 300 sa­la­riés, Ta­fi­sa Ca­na­da est le plus im­por­tant em­ployeur du coin. Si­tuée juste au bord de la ri­vière Chau­dière, l’en­tre­prise fa­brique des pan­neaux de par­ti­cules dont l’un des pre­neurs est nul autre qu’Ikea.

On trouve aus­si dans la MRC une forte fi­lière de la trans­for­ma­tion du gra­nit, d’où son nom, et sub­siste en­core quelques en­tre­prises dans le sec­teur du tex­tile, dont Royer, re­con­nue pour ses bottes de tra­vail.

Ses deux parcs na­tio­naux, son sta­tut de ré­serve de ciel étoi­lé et l’As­tro­lab du Mont-Mé­gan­tic en font aus­si une des­ti­na­tion tou­ris­tique pri­sée des ama­teurs de plein air.

Comme d’autres ré­gions, ce n’est pas le chô­mage qui af­fecte la MRC du Gra­nit, mais la ra­re­té de la main-d’oeuvre. « [Le fa­bri­cant de pan­neaux de contre­pla­qué] Ma­so­nite a af­fi­ché 60 postes ré­cem­ment. Avec notre bas­sin de po­pu­la­tion, c’est im­pos­sible à pour­voir », constate Gi­nette Isa­bel, di­rec­trice gé­né­rale de la So­cié­té d’aide au dé­ve­lop­pe­ment des col­lec­ti­vi­tés (SADC) de la ré­gion de Mé­gan­tic.

Le pro­blème n’est pas ré­cent. Dès 2010, la SADC s’est lan­cée à la re­cherche de so­lu­tions pour at­ti­rer des tra­vailleurs. Elle a entre autres réa­li­sé une vi­déo fai­sant la pro­mo­tion de la qua­li­té de vie dans la ré­gion. « On y voyait le centre-ville de Lac-Mé­gan­tic, avec ses ter­rasses ani­mées. Juste avant de la dif­fu­ser, en 2013, tout ce sur quoi on mi­sait était dé­truit », ra­conte Mme Isa­bel, en­core émue.

Deux ans plus tard, les di­vers ac­teurs de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la ré­gion ont ac­cou­ché d’un plan, le Dé­fi 2025, dont l’ob­jec­tif est d’at­ti­rer 2025 per­sonnes dans la ré­gion d’ici l’an 2025. Ce­lui-ci consiste à faire la pro­mo­tion de la ré­gion, à ai­der les en­tre­prises à re­cru­ter à l’ex­té­rieur et à dé­ve­lop­per des po­li­tiques de res­sources hu­maines sé­dui­santes.

« Bonne chance! » s’ex­clame M. Trem­blay, de l’Écho de Fron­te­nac, pour qui l’ob­jec­tif pa­raît am­bi­tieux. Oui, c’est am­bi­tieux, re­con­naît So­nia Du­mont, char­gée des com­mu­ni­ca­tions au Bureau de re­cons­truc­tion. Avec ses routes val­lon­neuses, ses jo­lis vil­lages, ses lacs et ses mon­tagnes, la ré­gion ne manque pas d’at­traits. Mais si les tou­ristes ré­pondent à l’ap­pel, c’en est au­tre­ment des jeunes fa­milles qu’on vou­drait voir s’ins­tal­ler ici. « Les sa­laires dans la ré­gion ne sont pas su­per éle­vés, et quand une fa­mille dé­cide de ve­nir, il faut qu’il y ait un poste pour le conjoint, ce qui n’est pas évident. D’où l’im­por­tance de di­ver­si­fier notre éco­no­mie. Il faut dé­ve­lop­per d’autres sec­teurs que nos fi­lières tra­di­tion­nelles », sou­ligne Mme Du­mont, une na­tive de la ré­gion qui, après avoir été co­opé­rante au Cam­bodge, en Irak et au Ko­so­vo, est re­ve­nue elle aus­si à Lac-Mé­gan­tic pour prê­ter main-forte.

Du ren­fort

La tra­gé­die n’a pas seule­ment ra­me­né quelques ex­pa­triés. Pro­fi­tant d’une vague de sym­pa­thie, elle a aus­si at­ti­ré du sang neuf qui porte en lui le germe de la di­ver­si­fi­ca­tion tant dé­si­rée.

Cé­cile Bran­co et Ber­nard d’Arche, comme bien d’autres, ont été ébran­lés par l’am­pleur de la dé­vas­ta­tion qui s’est abat­tue sur la pe­tite ville de l’Es­trie. En 2014, alors tous deux étu­diants à l’Uni­ver­si­té McGill, ils ont spon­ta­né­ment pen­sé à Lac-Mé­gan­tic lorsqu’il leur a été com­man­dé, dans le cadre d’un cours, la ré­dac­tion d’un plan d’af­faires pour re­vi­ta­li­ser une ré­gion ru­rale du Ca­na­da. Ils ont fait plus que leurs de­voirs. Ils sont par­tis en mis­sion. Les deux jeunes pas­sion­nés d’entreprene­uriat sont des­cen­dus à Lac-Mé­gan­tic comme deux anges sur un champ de ba­taille fu­li­gi­neux, avec l’in­ten­tion de chan­ger le monde. « Ils sont dé­bar­qués avec toute leur naï­ve­té, alors que le centre-ville était en­core une zone si­nis­trée. Ils vou­laient tout re­faire, comme s’il n’y avait ja­mais eu per­sonne ici pour s’oc­cu­per de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique », se sou­vient Mme Isa­bel, de la SADC.

Pour faire leur place, les deux étu­diants dé­marrent le Centre ma­gné­tique, dont l’ob­jec­tif, comme bien d’autres, est de sti­mu­ler la crois­sance éco­no­mique. Leur vi­sion est ba­sée sur la col­la­bo­ra­tion, l’entraide, la créa­ti­vi­té, la tech­no­lo­gie, bref tout ce qui com­pose le cre­do de l’entreprene­uriat so­cial.

Fille d’ar­tistes de Mon­tréal, Mme Bran­co en­tre­tient un pen­chant par­ti­cu­lier pour les mé­tiers d’art. Pour elle, la di­ver­si­fi­ca­tion passe par le maillage entre les ar­ti­sans et les en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières. Du Centre ma­gné­tique naît alors Quar­tier ar­ti­san, qui offre un pro­gramme de for­ma­tion de 80 heures dé­ve­lop­pé avec HEC Mon­tréal. Ap­pe­lé l’Ac­cé­lé­ra­teur, le pro­gramme per­met aux ar­ti­sans, des tra­vailleurs au­to­nomes, de ren­for­cer leur ré­seau pro­fes­sion­nel, de dé­ve­lop­per leur image de marque et leur stra­té­gie d’af­faires. La for­ma­tion est as­su­rée par des pro­fes­seurs aguer­ris dans un lo­cal si­tué au-des­sus de la Caisse Po­pu­laire de Lac-Mé­gan­tic, rue Sa­la­ber­ry. En deux ans, 18 ar­ti­sans de di­verses ré­gions du Qué­bec sont pas­sés par l’Ac­cé­lé­ra­teur. Une troi­sième co­horte se pré­pare. « On vise à créer du mou­ve­ment, du va-et-vient, de fa­çon à aug­men­ter le rayon­ne­ment et l’at­trac­ti­vi­té de la ré­gion », ex­plique Mme Bran­co.

Le pro­jet phare du Centre Ma­gné­tique a tou­te­fois du plomb dans l’aile. Cette en­tre­prise, qui consiste à conver­tir l’an­cienne usine Billot Sé­lect en une sorte de plaque tour­nante en­tre­pre­neu­riale où se­raient concen­trés un in­cu­ba­teur, un es­pace de co­wor­king et les or­ga­nismes de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, s’est en­li­sée dans la fou­lée de plu­sieurs chan­ge­ments de garde à l’Hô­tel de ville. Lac-Mé­gan­tic a connu deux élec­tions mu­ni­ci­pales de­puis 2015.

Le co­fon­da­teur du Centre Ma­gné­tique, Ber­nard d’Arche, a an­non­cé son dé­part au mois de mai tan­dis que Cé­cile Bran­co ré­vise son rôle dans l’or­ga­ni­sa­tion. « On cherche des gens pour prendre la re­lève », dit-elle. La mai­resse af­firme que la plaque tour­nante, qui né­ces­site le sou­tien de la Ville, est tou­jours dans les car­tons. « On y va pro­jet par pro­jet. On n’avance pas for­cé­ment au même rythme que leurs pro­mo­teurs. » Une nou­velle mi­cro­bras­se­rie a fait son ap­pa­ri­tion à Lac-Mé­gan­tic, rue La­val : Gare’ni­son. Ici, les bières mai­son portent des noms en l’hon­neur de ceux qui ont com­bat­tu l’in­cen­die. Iro­ni­que­ment, le bar pour­rait bien as­sé­ner le coup fa­tal au Mu­si-Ca­fé, sym­bole de la tra­gé­die, qui a dé­mé­na­gé dans un lo­cal sans âme, rue Pa­pi­neau. Il est à vendre.

Plus près du centre-ville, un trai­teur, où l’on peut aus­si man­ger à l’une des dix tables, fait la fier­té des ha­bi­tants. Ins­tal­lé dans une an­cienne mai­son de­puis quatre ans, Mange ta main offre une cui­sine à la page, mais sans pré­ten­tion dans un dé­cor ré­con­for­tant. « Les gens en avaient be­soin », dit son pro­prié­taire, por­tant la barbe, la cas­quette et le ta­blier de de­nim. Les al­lu­sions à la ca­tas­trophe sont par­tout, dans le nom des nou­veaux com­merces comme dans les sous-en­ten­dus.

Les ha­bi­tants ne se dé­fi­nissent pas par l’ac­ci­dent, mais ce der­nier est tout de même en­tré avec fra­cas dans le code gé­né­tique de la col­lec­ti­vi­té. La po­pu­la­tion a su­bi un vé­ri­table choc post-trau­ma­tique. C’est ce sur quoi tra­vaille Mé­lis­sa Gé­né­reux, mé­de­cin spé­cia­liste en san­té pu­blique, avec son équipe de proxi­mi­té.

La Dre Gé­né­reux ve­nait à peine d’être nom­mée

Il y a là aus­si le ré­sul­tat d’un choc des men­ta­li­tés. « On est dans une ré­gion ru­rale qui n’est pas ha­bi­tuée à ce type d’in­no­va­tion. Le mi­lieu, aus­si, est en train de se soi­gner. Quar­tier ar­ti­san est un su­per pro­jet qui se se­rait dé­ve­lop­pé plus fa­ci­le­ment dans un autre contexte », croit M. La­val­lée qui, avec ses trois fils, a conver­ti en salle de spec­tacle une pe­tite cha­pelle si­tuée tout près du centre-ville.

« Pour em­bar­quer dans cette vi­sion de Lac-Mé­gan­tic, il faut être jeune, dit M. Trem­blay. Il y a des scep­tiques dans la place qui at­tendent l’ef­fet "wow !" »

Une fu­ture vi­trine tech­no­lo­gique

L’ef­fet « wow ! » pour­rait bien ve­nir dès l’an­née pro­chaine grâce à l’im­plan­ta­tion du pro­jet de mi­cro­ré­seau élec­trique d’Hy­droQué­bec. Cette idée a ger­mé dans la tête d’un in­gé­nieur re­trai­té de la so­cié­té d’État, qui l’a pro­po­sée à Lac-Mé­gan­tic. « Elle cor­res­pon­dait tel­le­ment à ce que nous vou­lions dé­ve­lop­per, le cré­neau de l’éner­gie re­nou­ve­lable. Nous avons dé­jà une ex­per­tise avec le parc d’éo­liennes (à Saint-Ro­bert-Bel­lar­min, 30 km à l’est). Le centre-ville étant à re­cons­truire, on pou­vait of­frir à Hy­dro-Qué­bec une page blanche », ra­conte Mme Du­mont, du Bureau de re­cons­truc­tion.

Lac-Mé­gan­tic s’est alors tour­née vers Hy­dro-Qué­bec pour pro­po­ser le pro­jet. « Nous n’avions pas vrai­ment de plan pour ex­pé­ri­men­ter un mi­cro­ré­seau élec­trique, mais la si­tua­tion par­ti­cu­lière de la ville re­pré­sen­tait une oc­ca­sion unique de s’y lan­cer », dit Vincent-Mi­chel Du­val, in­gé­nieur res­pon­sable du pro­jet chez Hy­dro-Qué­bec.

Dit sim­ple­ment, un mi­cro­ré­seau est un îlot qua­si au­to­nome en éner­gie. Ce­lui de Lac-Mé­gan­tic s’éten­dra sur une su­per­fi­cie 150 000 mètres car­rés, l’équi­valent de 20 ter­rains de soc­cer. Une tren­taine de bâ­ti­ments in­tel­li­gents, dont un nou­vel hô­tel, y se­ront connec­tés. Quelque mille pan­neaux so­laires se­ront ins­tal­lés, ain­si que des piles d’une ca­pa­ci­té de sto­ckage com­bi­née de 300 ki­lo­watts, soit la consom­ma­tion moyenne d’une au poste de di­rec­trice de san­té pu­blique de l’Es­trie quand le fu­neste convoi a fait son oeuvre. Dans son es­prit, comme dans ce­lui de tous ses col­lègues, le champ d’in­ter­ven­tion de san­té pu­blique se li­mi­tait aux maux phy­siques su­bis par la po­pu­la­tion. Jus­qu’à ce que Da­nielle Mal­tais, pro­fes­seure en tra­vail so­cial de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Chi­cou­ti­mi, l’ap­pelle. « Elle m’a de­man­dé si j’avais pen­sé à faire une étude ; le centre-ville fu­mait en­core. » L’en­quête en­vi­sa­gée avait pour but de me­su­rer l’état d’es­prit. Un an plus tard, un vaste son­dage a été me­né au­près de 800 adultes de Lac-Mé­gan­tic et de la ré­gion de l’Es­trie. « Les ré­sul­tats étaient fla­grants. La po­pu­la­tion de Lac-Mé­gan­tic mon­trait des signes de dé­tresse psy­cho­lo­gique », ra­conte Dre Gé­né­reux. Le constat a per­mis d’em­bau­cher de nou­velles res­sources pour in­ter­ve­nir au­près de la col­lec­ti­vi­té.

Au dé­part, la mé­de­cin était ré­ti­cente à se lan­cer dans cette en­quête. « J’hé­si­tais, car je n’avais au­cune idée quoi faire après. » Ce qui est ar­ri­vé : elle n’a pas su. Elle a re­gar­dé à l’in­ter­na­tio­nal, voir com­ment avaient ré­pon­du les au­to­ri­tés pu­bliques de­vant un diag­nos­tic de « trau­ma­tisme com­mu­nau­taire » ré­sul­tant d’une ca­tas­trophe. Elle a bien trou­vé quelques pistes, mais rien de suf­fi­sant. Elle mai­son ty­pique du­rant cinq jours.

Plu­sieurs mi­cro­ré­seaux existent dé­jà aux États-Unis et au Ca­na­da, mais au­cun n’a en­core été im­plan­té au Qué­bec. Lac-Mé­gan­tic compte uti­li­ser le pro­jet comme le­vier pour se po­si­tion­ner à titre de lea­der dans la fi­lière de l’éner­gie re­nou­ve­lable. La Ville dis­cute avec l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke, qui forme des in­gé­nieurs élec­triques et mé­ca­niques, et avec le Cé­gep de Beauce-Ap­pa­laches afin de dé­ve­lop­per ce fi­lon. On vou­drait ame­ner des jeunes à lan­cer dans la ré­gion des en­tre­prises dans le do­maine du lo­gi­ciel et de l’éner­gie.

L’ex­pé­rience d’Hy­dro-Qué­bec pour­rait aus­si de­ve­nir le nou­veau trem­plin d’un au­da­cieux pro­jet im­mo­bi­lier, le Co­li­bri, que cer­tains ap­pellent la « pe­tite tour Eif­fel de Lac-Mé­gan­tic » en rai­son de son po­ten­tiel à dé­fi­nir l’image de la ville. Il fait pen­ser da­van­tage à l’Opé­ra de Syd­ney, au bord de l’eau.

Ce concept vient d’un groupe de Fran­çais du Pôle In­no­va­tions construc­tives, dans la ré­gion de Lyon, qui en­tre­tient des liens d’ami­tié avec Lac-Mé­gan­tic de­puis plus de 10 ans. Né lui aus­si d’un élan de so­li­da­ri­té, le pro­jet de bâ­ti­ment, qui évoque la proue d’un ba­teau, se cherche ce­pen­dant une vo­ca­tion de­puis les pre­mières ébauches, en 2013. En plus d’hé­ber­ger la ca­pi­tai­ne­rie et un res­tau­rant, le Co­li­bri de­vait, se­lon les plans ini­tiaux, ac­cueillir un centre d’in­ter­pré­ta­tion et de ren­contres por­tant sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable.

Main­te­nant, l’ob­jec­tif est de l’ar­ri­mer au pro­jet de mi­cro­ré­seau et d’en faire la vi­trine : la Mai­son des éner­gies. Il de­vien­drait un centre d’at­trac­tion du do­maine de l’éner­gie re­nou­ve­lable, de l’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique et de l’ar­chi­tec­ture. De­meure tou­te­fois l’obs­tacle du fi­nan­ce­ment, qui per­siste de­puis le dé­but. « Le Co­li­bri doit vivre de ses ac­ti­vi­tés, comme le res­tau­rant et la ca­pi­tai­ne­rie », dit Fa­bienne Jo­ly, char­gée du pro­jet.

La jeune femme fai­sait par­tie des Fran­çais qui ont ac­cou­ru au che­vet de la mu­ni­ci­pa­li­té, en 2013. Elle s’est ins­tal­lée ici après son ar­ri­vée, avec en­fants et ma­ri, le­quel ex­ploite une pe­tite bou­lan­ge­rie au nom évo­ca­teur, Du pain sur la planche. Mme Jo­ly sai­sit tous les en­jeux aux­quels font face les per­sonnes in­ves­ties dans l’ef­fort de re­cons­truc­tion. « Il faut de la pa­tience », dit-elle.

M. La­val­lée par­tage cet avis. « Les at­tentes m’ont sou­vent sem­blé ir­réa­listes. Il faut plus que cinq ans pour se re­le­ver d’une telle ca­tas­trophe. »

C’est le tra­vail d’une gé­né­ra­tion. On n’en est qu’au dé­but.

la s’est alors tour­née vers les ci­toyens. Cette consul­ta­tion a dé­bou­ché sur une di­zaine d’ini­tia­tives vi­sant à don­ner la pa­role aux gens, à les ai­der à s’ap­pro­prier les nou­veaux lieux et à ai­mer leur ville. Elle a dé­bou­ché entre autres sur le pro­jet im­mo­bi­lier Con­cer­to et l’im­plan­ta­tion des Gree­ters, ces ha­bi­tants qui font dé­cou­vrir aux tou­ristes Lac-Mé­gan­tic, dont Paul Dos­tie, une pré­cieuse mé­moire de la ville.

Que s’est-il pas­sé ? La concep­tion du champ d’in­ter­ven­tion de la san­té pu­blique a chan­gé. Pour tou­jours. De­puis, Dre Gé­né­reux est invitée dans les congrès in­ter­na­tio­naux pour ra­con­ter cette par­celle d’his­toire de Lac-Mé­gan­tic et pour ex­pli­quer les ou­tils d’in­ter­ven­tion qu’ils ont dé­ve­lop­pés. Ré­cem­ment, son avis a été sol­li­ci­té quand un ac­ci­dent d’au­to­car a dé­ci­mé l’équipe de ho­ckey ju­nior de la pe­tite ville de Hum­boldt, en Sas­kat­che­wan.

Quatre autres son­dages ont été me­nés de­puis la tra­gé­die : le mo­ral s’amé­liore.

L’ac­ti­vi­té com­mer­ciale qui ani­mait la rue Fron­te­nac avant l’ac­ci­dent a été re­lo­ca­li­sée sur une ar­tère construite en pa­ral­lèle, de l’autre cô­té des voies fer­rées, sur la rue Pa­pi­neau. Fin mai, une pelle mé­ca­nique et un bull­do­zer s’af­fairent en­core au centre-ville de Lac-Mé­gan­tic sur les lieux du dé­raille­ment du train. un des lo­ge­ments abor­dables, un bâ­ti­ment qui abri­te­ra sous peu. pro­jet Con­cer­to, de­vrait com­men­cer La construc­tion du ci­toyenne, de et un es­pace de pa­role a toutes les chances CPE à ho­raires aty­piques en arche, le pro­jet et ses grandes fe­nêtres Avec sa brique rouge faire consen­sus. ville. mû­rissent au centre- de re­cons­truc­tions Plu­sieurs ini­tia­tives l’ex­plo­sion du train, la zone dé­vas­tée par En rouge, on peut voir re­pré­sen­tée par l’étoile.

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