Jean-Paul Ga­gné

Trump a ren­du la so­cié­té amé­ri­caine plus in­to­lé­rante, plus in­égale et plus in­juste. C’est émi­nem­ment dan­ge­reux sur le plan so­cial.

Les Affaires - - Sommaire - Jean-Paul Ga­gné jean-paul.gagne@tc.tc Chro­ni­queur | C @@ ga­gne­jp

Le tra­vail de dé­mo­li­tion de Trump : dan­ge­reux à plus d’un titre

Pas fa­cile de dé­chif­frer Do­nald Trump. La rai­son: il ne se com­porte pas comme le com­mun des mor­tels.

En plus d’être at­teint du trouble de la per­son­na­li­té nar­cis­sique, le pré­sident du plus im­por­tant pays du monde se com­porte comme un mâle al­pha, une ex­pres­sion uti­li­sée par les pri­ma­to­logues pour dé­crire le mâle do­mi­nant dans une co­lo­nie de singes. Bien en­ten­du, ce concept s’ap­plique aus­si aux hu­mains. Le mâle al­pha est un lea­der fort, do­mi­nant, cha­ris­ma­tique, com­ba­tif et craint. Il s’at­tri­bue des pri­vi­lèges et il est tou­jours prêt à se battre agres­si­ve­ment pour main­te­nir son sta­tut. Il a une confiance in­ébran­lable en lui.

Vla­di­mir Pou­tine, que Trump vient de ren­con­trer en tête à tête, en a aus­si les ca­rac­té­risques. Ayant mis à sa main l’ar­mée, les ser­vices de ren­sei­gne­ment (Pou­tine a pas­sé 16 ans au KGB et un an comme di­rec­teur du FSB) et l’Église or­tho­doxe, qui est en pleine ex­pan­sion, le pré­sident russe est ad­mi­ré par la po­pu­la­tion.

Trump et Pou­tine gèrent leur pays comme s’il leur ap­par­te­nait. Par­tant de l’idée que ce­lui-ci a été mal gé­ré et qu’il a été vic­time des autres na­tions, ils veulent lui re­don­ner sa gran­deur, d’où leur ap­proche na­tio­na­liste, in­ter­ven­tion­niste et agres­sive chaque fois que l’oc­ca­sion leur est don­née. En plus de cher­cher à af­fai­blir les pays concur­rents, ils ne lé­sinent pas sur les moyens pour étendre leur do­mi­na­tion.

Les deux s’at­taquent ain­si à l’Union eu­ro­péenne (UE), qui, avec ses 28 membres, est de­ve­nue une grande force éco­no­mique. Alors que Trump qua­li­fie l’Eu­rope de « dan­ge­reuse » et d’« en­ne­mie » sur le plan com­mer­cial (« Il y a trop de Mer­cedes-Benz dans Man­hat­tan », dit-il) et qu’il sou­tient le Brexit, qui af­fai­bli­ra le Royaume-Uni, Pou­tine en a contre le fait que l’UE a in­té­gré plu­sieurs pays de l’Eu­rope de l’Est, qui étaient des sa­tel­lites de la dé­funte URSS. De plus, six ex-ré­pu­bliques so­vié­tiques sont membres du « par­te­na­riat orien­tal », une étape en at­ten­dant leur en­trée dans l’UE. Pour Pou­tine, il s’agit là d’un « en­cer­cle­ment » in­ac­cep­table de son pays, d’où son sou­tien mi­li­taire aux sé­pa­ra­tistes rus­so­phones de l’est de l’Ukraine et l’an­nexion de la Cri­mée. À cause de cet em­pié­te­ment, des sanc­tions com­mer­ciales ont été im­po­sées à la Rus­sie, qui fut ex­pul­sée du G8.

In­dif­fé­rent face à ces sanc­tions et dé­si­reux de plaire à Pou­tine, Trump a de­man­dé au G7 de ré­ad­mettre la Rus­sie. Trump se garde bien de cri­ti­quer Pou­tine, alors qu’il af­fiche une agres­si­vi­té in­ex­cu­sable à l’en­droit d’An­ge­la Mer­kel, chan­ce­lière de l’Al­le­magne. Il a aus­si été très condes­cen­dant à l’en­droit de Jus­tin Tru­deau, qu’il a qua­li­fié de « faible », et de The­re­sa May, qui ne suit pas ses conseils sur le Brexit.

La do­mi­na­tion à tout prix

Trump s’at­taque aus­si aux al­liances que ses pré­dé­ces­seurs ont contri­bué à créer, telles que l’ALÉNA et l’OTAN, et qui consti­tuent des an­crages dans l’ordre mon­dial. Adepte du double dis­cours, il souffle le chaud et le froid face aux autres lea­ders du monde libre sans se rendre compte qu’il mine sa cré­di­bi­li­té dans l’en­semble des ca­pi­tales étran­gères et dans son propre pays. En trois jours, il a chan­gé trois fois sa ver­sion de ce qu’il au­rait dit à Pou­tine sur l’in­ter­fé­rence de la Rus­sie dans les der­nières élec­tions amé­ri­caines lors de leur ren­contre à Hel­sin­ki.

Igno­rant la ma­jo­ri­té des ex­perts et les mi­lieux d’af­faires, Trump a dé­clen­ché une guerre com­mer­ciale avec des ré­gions ou pays al­liés (Eu­rope, Ca­na­da, Mexique, etc.), mais aus­si avec la Chine. Il s’en sui­vra des rup­tures dans les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, des pertes d’em­plois et des prix plus éle­vés. Il veut ain­si plaire aux « dé­plo­rables » qui forment sa base élec­to­rale, mais qui ne com­prennent rien aux ques­tions com­mer­ciales.

Iso­la­tion­nisme et dé­cons­truc­tion

On gère comme on est, dit-on, et Trump ne fait pas ex­cep­tion à cette maxime. Mal­heu­reu­se­ment, les dé­fauts as­so­ciés à son tem­pé­ra­ment en font un di­ri­geant très dan­ge­reux pour la sta­bi­li­té de son pays et l’ordre mon­dial.

Fort de l’ap­pui de 40% des élec­teurs amé­ri­cains et s’es­ti­mant su­pé­rieur à tout le monde sur la pla­nète, Trump a pris le contrôle du Par­ti ré­pu­bli­cain, qui, après avoir été vic­time du Tea Par­ty sur le plan fis­cal, s’avère main­te­nant in­ca­pable de ré­sis­ter aux vel­léi­tés pro­tec­tion­nistes du pré­sident et à son manque de res­pect pour la dé­mo­cra­tie, les lois, les li­ber­tés et les bonnes pra­tiques dans la gou­ver­nance de l’État.

Avec ses at­taques contre l’Oba­ma­care, sa ré­forme fis­cale, qui avan­tage les riches, sa po­li­tique d’im­mi­gra­tion (il chasse les im­mi­grants et il a sé­pa­ré des en­fants de leurs fa­milles), ses no­mi­na­tions de juges conser­va­teurs, son mé­pris pour la science et la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, ses com­pres­sions dans le fi­nan­ce­ment de pro­grammes so­ciaux, sa to­lé­rance face aux su­pré­ma­cistes et son ap­pui au lob­by des armes à feu, Trump a ren­du la so­cié­té amé­ri­caine plus in­to­lé­rante, plus in­égale et plus in­juste. C’est émi­nem­ment dan­ge­reux sur le plan so­cial.

Ajou­té à la mon­tée du po­pu­lisme que plu­sieurs au­to­crates ex­ploitent pour as­seoir leur pou­voir et im­po­ser leurs va­leurs ré­tro­grades, le tra­vail de sape de Trump est aus­si dan­ge­reux pour l’ordre mon­dial. Il faut es­pé­rer que son manque de cré­di­bi­li­té li­mite son in­fluence réelle, que les élec­teurs aillent vo­ter et que les élec­tions de no­vembre dé­bouchent sur un Con­grès plus équi­li­bré et plus fonc­tion­nel.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.