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Les com­mu­nau­tés au­toch­tones du Qué­bec

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Au­toch­tones inc., un mar­ché émergent à l’in­té­rieur du Qué­bec

Phi­lippe Sioui Du­rand, un Hu­ron-Wen­dat de 34 ans, fraî­che­ment di­plô­mé de HEC Mon­tréal en ges­tion de l’in­no­va­tion, ne manque pas d’am­bi­tion. Sa start-up Yän­da­ta’ n’a pas en­core un an qu’il rêve dé­jà de faire de sa jeune mai­son de pro­duc­tion le « Vice au­toch­tone ».

Fon­dé à Mon­tréal en 1994 et re­con­nu pour son ton pro­vo­ca­teur, Vice est un groupe mé­dia pro­duc­teur de conte­nu (culture ur­baine, art, mu­sique, etc.) pré­sent dans plus de 30 pays, et ce, sur le web, le mo­bile, les ré­seaux so­ciaux et à la té­lé­vi­sion.

« Le but, c’est de conti­nuer à faire des pro­jets com­man­dés et d’en­tre­prises, mais avec de plus en plus en plus de conte­nus ori­gi­naux comme Vice », ex­plique l’en­tre­pre­neur qui cu­mule 10 ans d’ex­pé­rience en post­pro­duc­tion so­nore et qui dit aus­si s’ins­pi­rer des ma­ga­zines mont­réa­lais Ur­ba­nia et Be­side.

La mis­sion de Yän­da­ta’ est de « trans­mettre le sa­voir au­toch­tone », mais aus­si de faire connaître, entre autres, les en­tre­prises et les ar­tistes amé­rin­diens.

Comme Yän­da­ta’ est une start-up, ses re­ve­nus sont mo­destes pour l’ins­tant, à 30000$. Pour réa­li­ser ses contrats, M. Sioui Du­rand s’ap­puie sur des pi­gistes. L’en­tre­pre­neur sou­haite tou­te­fois em­bau­cher du per­son­nel dès qu’il en au­ra les moyens.

« Mon dé­fi est de trou­ver du fi­nan­ce­ment pour sou­te­nir la crois­sance de l’en­tre­prise et aus­si de trou­ver un men­tor », confie ce­lui qui a no­tam­ment été mixeur so­nore pour la chaîne fran­co­phone TV5Monde, en 2014 et 2015.

Le ré­seau­tage est un autre dé­fi pour les en­tre­pre­neurs au­toch­tones, sur­tout pour les femmes, af­firme Mé­la­nie Paul, pré­si­dente d’Inuk­shuk Sy­ner­gie, une PME en dé­mar­rage in­nue de Ma­sh­teuiatsh, au Lac-Saint-Jean, qui aide les com­mu­nau­tés et les en­tre­prises dans le Nord qué­bé­cois à rem­pla­cer leur consom­ma­tion de die­sel par des gra­nules de bois.

« Ce­la dit, les portes sont de plus en plus ou­vertes pour se rap­pro­cher, com­prendre et tra­vailler avec les en­tre­prises au­toch­tones », sou­ligne la jeune en­tre­pre­neure de 42 ans, pre­mière femme au­toch­tone di­plô­mée de l’École d’en­tre­pre­neur­ship de Beauce.

Tra­vailleuse so­ciale de for­ma­tion, Mme Paul dit réa­li­ser son rêve d’ai­der les com­mu­nau­tés au­toch­tones grâce à la créa­tion d’Inuk­shuk Sy­ner­gie, en 2016, en par­te­na­riat avec deux en­tre­prises in­nues, Gra­nules LG (le pré­sident Alain Paul est son père) et le Groupe Al­co-Tmi. « L’en­tre­pre­neu­riat per­met de créer des em­plois lo­caux et d’ai­der les gens à sor­tir de la pau­vre­té », dit-elle.

Mme Paul est aus­si co­pré­si­dente de Sha­man Ex­trac­tion, une autre PME en dé­mar­rage de Ma­sh­teuiatsh, qui veut of­frir des pro­duits san­té na­tu­rels à par­tir de plantes et de pe­tits fruits. Ses par­te­naires sont le Groupe ADL et Si­liCycle, une en­tre­prise (non au­toch­tone) de chi­mie fine de Qué­bec.

Créer des em­plois pro­cure autre chose, dit l’en­tre­pre­neure: la fier­té de sa culture et de ses ra­cines. « Lorsque j’étais jeune, j’ai été vic­time de ra­cisme et de pré­ju­gés qui ont fait en sorte que j’avais honte d’être au­toch­tone. Au­jourd’hui, en tant que femme d’af­faires, être au­toch­tone, pour moi, n’est pas une contrainte, mais une iden­ti­té. »

Plus de 1000 PME au­toch­tones au Qué­bec

Les cas de M. Sioui Du­rand et de Mme Paul sont loin d’être uniques. De­puis des an­nées, des Au­toch­tones fondent et gèrent des cen­taines en­tre­prises par­tout au Qué­bec, no­tam­ment dans le Nord, où le dé­ve­lop­pe­ment hy­dro­élec­trique et les pro­jets mi­niers ont créé et créent tou­jours des oc­ca­sions d’af­faires pour les en­tre­pre­neurs au­toch­tones.

Au­jourd’hui, le Qué­bec et le La­bra­dor abritent plus de 1100 en­tre­prises au­toch­tones (sur ré­serve et en bonne par­tie de celles si­tuées hors ré­serve), se­lon la Com­mis­sion de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique des Pre­mières Na­tions du Qué­bec et du La­bra­dor (CDEPNQL), si­tuée à Wen­dake (la Na­tion hu­ronne-wen­dat).

Dans le sec­teur des trans­ports, on peut ci­ter les cas d’Air Cree­bec, une en­tre­prise crie fon­dée en 1982 qui ef­fec­tue des vols ré­gio­naux et no­li­sés au Qué­bec ou en On­ta­rio, ou In­nu­ko­ptères, une PME in­nue lan­cée en 2010 dont les ser­vices ont dé­jà été uti­li­sés par des so­cié­tés comme Hy­dro-Qué­bec, Rio Tin­to et SNC-La­va­lin.

Cer­taines en­tre­prises de­meurent des se­crets bien gar­dés, du moins pour les Al­loch­tones du Qué­bec (les non-Au­toch­tones). Par exemple, le troi­sième trans­por­teur aé­rien au Ca­na­da en ce qui concerne le nombre de des­ti­na­tions après Air Ca­na­da et WestJet est First Air, une en­tre­prise on­ta­rienne fon­dée en 1946 et ra­che­tée en 1990 par la So­cié­té Ma­ki­vik, une or­ga­ni­sa­tion inuite pro­prié­taire de grandes en­tre­prises.

Qui sait, en outre, que le plus im­por­tant ma­nu­fac­tu­rier de marches d’es­ca­liers au Ca­na­da est Pré­mon­tex, une en­tre­prise fa­mi­liale fon­dée en 1987 à Wen­dake?

Au Qué­bec, Wen­dake est d’ailleurs l’une des na­tions amé­rin­diennes les plus ac­tives sur le plan du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, se­lon le Ré­seau d’af­faires des Pre­mières Na­tions du Qué­bec (RAPNQ).

On y trouve en­vi­ron 120 en­tre­prises, dont plu­sieurs sont ex­ploi­tées par des femmes. On re­tien­dra dans ce cas des noms comme Ata (arts au­toch­tones), On­qua­ta (fa­bri­ca­tion de pa­gaies) ou Bas­tien in­dus­tries (fa­bri­ca­tion de mo­cas­sins). Un nombre gran­dis­sant de femmes au­toch­tones se lancent en af­faires.

Ef­fer­ves­cence sur le ter­rain

Même s’il n’existe pas de sta­tis­tiques pour quan­ti­fier le phé­no­mène pour l’ins­tant, Mi­ckel Ro­bert­son, di­rec­teur gé­né­ral de la CDEPNQL, af­firme que l’en­tre­pre­neu­riat au­toch­tone est en ef­fer­ves­cence au Qué­bec. On ob­serve deux ten­dances sur le ter­rain: des conseils de bande gèrent des en­tre­prises dans de grands sec­teurs (construc­tion, fo­res­te­rie, res­sources) et des par­ti­cu­liers de­viennent des tra­vailleurs au­to­nomes ou fondent des en­tre­prises pri­vées.

La fibre en­tre­pre­neu­riale semble plus forte chez les Amé­rin­diens que dans l’en­semble du Qué­bec. Ain­si, deux fois plus d’Au­toch­tones que de Qué­bé­cois (14,3% com­pa­ra­ti­ve­ment à 7%) en­vi­sagent de créer leur en­tre­prise, se­lon la Fon­da­tion de l’en­tre­pre­neur­ship.

Pour M. Ro­bert­son, les condi­tions éco­no­miques pour­raient ex­pli­quer cette si­tua­tion.

« La plu­part des com­mu­nau­tés au­toch­tones ont un mar­ché de l’em­ploi peu dy­na­mique. C’est pour­quoi plu­sieurs per­sonnes dé­cident de créer leur em­ploi », dit cet an­cien di­rec­teur de compte com­mer­cial à la Banque Royale du Ca­na­da.

Plu­sieurs pro­grammes ou pro­jets existent pour sti­mu­ler l’en­tre­pre­neur­ship dans ces com­mu­nau­tés, dont l’Ini­tia­tive de la Fa­mille Mar­tin (IFM), lan­cée par l’an­cien pre­mier mi­nistre du Ca­na­da Paul Mar­tin.

« Nous of­frons des cours d’en­tre­pre­neu­riat aux jeunes Au­toch­tones du se­con­daire », ex­plique au bout du fil Paul Mar­tin.

Lan­cé en 2008, le pro­gramme Jeunes en­tre­pre­neurs au­toch­tones (JEA) en­seigne comment les en­tre­pre­neurs dé­ter­minent des oc­ca­sions d’af­faires, gé­nèrent des idées et or­ga­nisent leurs res­sources afin de créer des en­tre­prises fruc­tueuses. À ce jour, le pro­gramme JEA a for­mé plus de 2500 élèves dans près de 50 écoles se-

Par­tout au Qué­bec, de jeunes Amé­rin­diens se lancent en af­faires. Des ca­pi­tal-ris­queurs au­toch­tones les ac­com­pagnent et les fi­nancent. L’ef­fer­ves­cence est telle que la Banque de dé­ve­lop­pe­ment du Ca­na­da parle même d’un « mar­ché émergent » à l’in­té­rieur du Qué­bec.

condaires par­tout au Ca­na­da, et ce, en fran­çais et en an­glais. Au Qué­bec, il y a deux pro­jets, chez les Mo­hawks de Kah­na­wake (sur la rive sud de Mon­tréal) et au­près des Cris de Mis­tis­si­ni (au nord de Chi­bou­ga­mau).

Le pro­gramme offre même des bourses de 500 $ pour per­mettre aux jeunes de lan­cer des mi­croen­tre­prises, sou­ligne la di­rec­trice de l’ad­mi­nis­tra­tion et des opé­ra­tions d’IFM, Lu­cie San­to­ro. Elle se sou­vient entre autres d’une jeune Amé­rin­dienne qui avait fon­dé une pe­tite en­tre­prise qui ven­dait des brow­nies sur sa ré­serve. « Eh bien, cette jeune fille a par la suite pour­sui­vi ses études à l’uni­ver­si­té », sou­ligne Mme San­to­ro. Des ca­pi­tal-ris­queurs au­toch­tones Pour sti­mu­ler l’en­tre­pre­neu­riat, les Au­toch­tones se sont aus­si do­tés d’ins­ti­tu­tions de ca­pi­tal de risque comme In­ves­tis­se­ment Pre­mières Na­tions du Qué­bec (IPNQ), fon­dé en 2001 par cinq par­te­naires. On y re­trouve Des­jar­dins et le Fonds de so­li­da­ri­té FTQ, de même que trois so­cié­tés au­toch­tones, soit la So­cié­té de cré­dit com­mer­cial au­toch­tone, la Cor­po­ra­tion de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique mon­ta­gnaise et le Ré­gime des bé­né­fices au­toch­tones, une caisse de re­traite pri­vée.

Si­tué à Wen­dake, IPNQ res­semble un peu à In­ves­tis­se­ment Qué­bec, le bras fi­nan­cier du gou­ver­ne­ment du Qué­bec, sou­ligne le di­rec­teur gé­né­ral de ce fonds de ca­pi­tal de risque, Has­kan Sioui.

« On veut être une bou­gie d’al­lu­mage grâce à des taux d’in­té­rêt très concur­ren­tiels pour gé­né­rer des re­tom­bées éco­no­miques chez les Pre­mières Na­tions », ex­plique le jeune fi­nan­cier de 38 ans qui a no­tam­ment été conseiller fi­nan­cier chez PwC.

La so­cié­té offre trois types de prêts: di­rects, par­ti­ci­pa­tifs et mez­za­nines (su­bor­don­nés à la dette). Outre le fi­nan­ce­ment, elle offre aus­si des ser­vices-conseils.

À ce jour, IPNQ a in­ves­ti plus de 15 mil­lions de dol­lars dans plus de 40 pro­jets au Qué­bec, no­tam­ment dans l’Hô­tel-Mu­sée Pre­mières Na­tions, à Wen­dake, et dans la Scie­rie Opit­ci­wan, si­tuée sur la ré­serve at­ti­ka­mek d’Obed­ji­wan, en Haute-Mau­ri­cie.

M. Sioui sent aus­si l’ef­fer­ves­cence en­tre­pre­neu­riale sur le ter­rain. « À nos bu­reaux, le té­lé­phone sonne sou­vent. Les gens veulent se lan­cer en af­faires et être par­ties pre­nantes du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique sur leur ter­ri­toire. » L’ar­ticle de loi qui « freine » l’en­tre­pre­neu­riat En règle gé­né­rale, IPNQ ap­plique un taux d’in­té­rêt lé­gè­re­ment su­pé­rieur aux grandes banques ca­na­diennes. « Nous pre­nons plus de risques, car il y a peu ou pas de ga­ran­ties quand nous prê­tons à un en­tre­pre­neur. »

En ver­tu de l’ar­ticle89de la Loi sur les In­diens, un Amé­rin­dien ne peut pas hy­po­thé­quer la mai­son qu’il ha­bite, car les membres des Pre­mières Na­tions sont pri­vés du droit de pro­prié­té sur les ré­serves.

« C’est un frein ma­jeur à l’en­tre­pre­neu­riat, car les Au­toch­tones ont de la dif­fi­cul­té à le­ver de l’équi­té », ex­plique M. Sioui. De plus, se­lon la Loi sur les In­diens, seul un Au­toch­tone peut sai­sir les biens d’un Au­toch­tone, pré­cise-t-il.

C’est pour­quoi les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières hé­sitent à fi­nan­cier des en­tre­pre­neurs au­toch­tones qui vivent sur des ré­serves, car ils ne peuvent pas sai­sir des ac­tifs en cas d’in­sol­va­bi­li­té d’une en­tre­prise.

Une si­tua­tion qui a don­né bien des maux de tête à Be­noit Au­dette, le fon­da­teur de Mis­kau Construc­tion, une PME in­nue si­tuée sur la ré­serve de Ma­ni-ute­nam, près de Sept-Îles. L’en­tre­pre­neur a créé l’en­tre­prise en 2006 avec des par­te­naires blancs. C’est quand il a vou­lu ra­che­ter leurs parts en 2009 qu’il a eu beau­coup de dif­fi­cul­tés. « À l’époque, per­sonne ne vou­lait nous prê­ter de l’ar­gent, car nous étions sur une ré­serve », pré­cise-t-il.

C’est l’in­ter­ven­tion de la Banque de dé­ve­lop­pe­ment du Ca­na­da (BDC), une so­cié­té d’État fé­dé­ral qui offre du fi­nan­ce­ment et des ser­vices-conseils aux en­tre­pre­neurs, qui a per­mis de dé­nouer l’im­passe et de fi­nan­cer le pro­jet, se­lon M. Au­dette.

« Ils ont conclu une en­tente tri­par­tite se­lon la­quelle c’est le conseil de bande qui sai­si­rait les biens de Mis­kau si ja­mais l’en­tre­prise fai­sait faillite », ex­plique l’en­tre­pre­neur.

Au­jourd’hui, Mis­kau Construc­tion est une en­tre­prise pros­père qui em­ploie jus­qu’à 80 em­ployés en pé­riode de pointe (la qua­si-to­ta­li­té est in­nue). L’en­tre­prise est pré­sente dans les sec­teurs ré­si­den­tiel, ins­ti­tu­tion­nel, com­mer­cial et in­dus­triel, de même que dans le sec­teur du gé­nie ci­vil. Au fil des ans, elle a réa­li­sé des contrats au­près de clients tels que Hy­dro-Qué­bec, Mine Ar­naud et SNC-La­va­lin.

Un « mar­ché émergent » à l’in­té­rieur du Qué­bec

L’in­ter­ven­tion de la BDC dans le dos­sier de Mis­kau Construc­tion n’est pas in­ha­bi­tuelle, car la Banque compte neuf di­rec­teurs de comptes au Ca­na­da qui se consacrent uni­que­ment aux en­tre­pre­neurs au­toch­tones.

De­puis le 31 mars 2017, elle a ac­cor­dé des prêts to­ta­li­sant 287 M $ à 508 clients au­toch­tones. La taille moyenne des prêts est in­fé­rieure à 250 000 $ et 24 % de ceux-ci ont été consen­tis à des start-up au­toch­tones – la BDC ne prend pas de par­ti­ci­pa­tion. Au Qué­bec seule­ment, on parle de prêts qui s’élèvent à 67 M $ ac­cor­dés à 66 clients, soit 23 % de l’en­semble des in­ter­ven­tions de la BDC au Ca­na­da.

Or, le Qué­bec n’abrite que 9,5 % des Au­toch­tones au Ca­na­da (Pre­mières Na­tions, Inuits et Mé­tis), soit 159 001 per­sonnes sur 1 673 785 au pays, se­lon le der­nier re­cen­se­ment de Sta­tis­tique Ca­na­da, en 2016. Ce qui illustre la vi­ta­li­té de l’en­tre­pre­neu­riat au­toch­tone du Qué­bec.

Pa­trick La­marre, le di­rec­teur de compte pour le Qué­bec à la BDC, qui compte 10 ans d’ex­pé­rience sur le ter­rain avec les en­tre­pre­neurs au­toch­tones, af­firme qu’il existe une belle ef­fer­ves­cence au Qué­bec.

Le ban­quier parle même d’un « mar­ché émergent » à l’in­té­rieur de la pro­vince.

Comme dans les pays émer­gents, les risques sont aus­si plus éle­vés (en rai­son des ga­ran­ties de prêts), mais le ren­de­ment des prêts ac­cor­dés aux en­tre­prises au­toch­tones « se com­pare » au ren­de­ment des prêts ré­gu­liers de la même taille, se­lon la BDC.

« Je tra­vaille de­puis long­temps dans les

com­mu­nau­tés au­toch­tones, et je ne connais per­sonne qui a per­du de l’ar­gent », af­firme Pa­trick La­marre. Des en­tre­prises ex­por­ta­trices Autre signe du dy­na­misme de l’en­tre­pre­neu­riat au­toch­tone : cer­taines en­tre­prises au­toch­tones sont de­ve­nues des ex­por­ta­trices dans plu­sieurs pays. C’est le cas de Gra­nules LG, un pro­duc­teur in­nu de gra­nules de bois et de bûches éco­éner­gé­tiques.

Cette PME a été fon­dée à Saint-Fé­li­cien en 1995. Elle y a tou­jours son usine, mais elle a trans­fé­ré son siège so­cial dans la com­mu­nau­té de Ma­sh­teuiatsh en 2016, à la suite d’une re­struc­tu­ra­tion. L’en­tre­prise fa­brique de 4 000 à 4 500 tonnes de gra­nules par an­née. Gra­nules LG réa­lise 60 % de son chiffre d’af­faires au Ca­na­da, tan­dis que les ventes aux États-Unis et en Eu­rope re­pré­sentent cha­cune 20 % des re­ve­nus.

Au Qué­bec, la PME in­nue réa­lise de 80 % à 85 % de ses re­ve­nus dans le sec­teur ré­si­den­tiel, tan­dis que de 15 % à 20 % pro­viennent du com­mer­cial, de l’in­dus­triel et de l’ins­ti­tu­tion­nel.

Ses prin­ci­paux four­nis­seurs de pla­nures de scie­rie (ré­si­dus qui servent à fa­bri­quer les gra­nules de bois) sont des en­tre­prises comme Pro­duits fo­res­tiers Ré­so­lu ain­si que les scie­ries Ba­rette et Ar­bec.

Au­jourd’hui, le chiffre d’af­faires de Gra­nules LG est d’en­vi­ron 20 M $.

Pour ac­croître ses re­ve­nus dans les pro­chaines an­nées, la PME mise en grande par­tie sur une plus grande uti­li­sa­tion de la gra­nule de bois au Ca­na­da, qui est beau­coup moins im­por­tante qu’en Eu­rope.

« On es­saie de sen­si­bi­li­ser les dif­fé­rents ordres de gou­ver­ne­ments et les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs, car les gra­nules de bois sont beau­coup moins pol­luantes que les bûches de foyers », dit le pré­sident de l’en­tre­prise, Alain Paul.

Le centre et l’est du Ca­na­da (On­ta­rio, Qué­bec et les Ma­ri­times) consomment en­vi­ron 350 000 tonnes de gra­nules par an­née, com­pa­ra­ti­ve­ment une consom­ma­tion os­cil­lant entre 16 et 17 mil­lions de tonnes par an­née en Eu­rope. La di­ver­si­fi­ca­tion, la clé de la crois­sance Les en­tre­prises au­toch­tones sont bien im­plan­tées dans leur com­mu­nau­té. Celles qui veulent ac­croître leurs chiffres d’af­faires doivent tou­te­fois né­ces­sai­re­ment di­ver­si­fier leur mar­ché géo­gra­phique.

« L’ex­pan­sion des en­tre­prises au­toch­tones passe par le mar­ché qué­bé­cois de huit mil­lions d’ha­bi­tants », in­siste Mi­ckel Ro­bert­son, de la CDEPNQL.

Elles doivent vendre leurs pro­duits ou leurs ser­vices à des clients dans leur ré­gion (Côte-Nord, Sa­gue­nay–Lac-Saint-Jean), mais aus­si éven­tuel­le­ment vi­ser les grands mar­chés comme la ré­gion de Qué­bec ou de Mon­tréal. Bref, il faut pla­cer la barre haut.

Gra­nules LG, Pré­mon­tex, Air Cree­bec en sont de bons exemples, sans par­ler de First Air, qui met main­te­nant les bou­chées doubles afin d’at­ti­rer des tou­ristes eu­ro­péens et asia­tiques dans le Grand Nord ca­na­dien et qué­bé­cois.

« On va faire un peu comme Air Tran­sat : on va vendre une des­ti­na­tion aux tou­ristes eu­ro­péens et asia­tiques », ex­plique Dan Va­lin, di­rec­teur du mar­ke­ting et des com­mu­ni­ca­tions du trans­por­teur inuit.

First Air a 17 avions. Ses deux prin­ci­pales ac­ti­vi­tés sont le trans­port de pas­sa­gers (en grande par­tie les em­ployés des mi­nières qui sont en ro­ta­tion entre le sud et le nord du pays) et le car­go (équi­pe­ments, nour­ri­tures, mé­di­ca­ments, etc.).

Tou­te­fois, ces deux seg­ments de mar­ché sont « as­sez stables », voire ma­tures.

First Air n’ira pas cher­cher les tou­ristes en Eu­rope et en Asie. L’en­tre­prise conclu­ra plu­tôt des en­tentes avec des com­pa­gnies aé­riennes eu­ro­péennes et asia­tiques, qui trans­portent de toute ma­nière de nom­breux tou­ristes au Ca­na­da.

Elle of­fri­ra en­suite des vols entre le sud et le nord à par­tir de villes comme Mon­tréal ou To­ron­to. « On pré­sen­te­ra cette des­ti­na­tion aux tou­ristes étran­gers comme une es­cale nor­dique dans leur iti­né­raire », sou­ligne M. Va­lin.

D’im­menses dé­fis, de nom­breuses oc­ca­sions

Les en­tre­pre­neurs au­toch­tones font face à d’im­menses dé­fis, à com­men­cer par le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises en dé­mar­rage. L’in­com­pré­hen­sion entre les Blancs et les Au­toch­tones est aus­si un en­jeu, sans par­ler de cer­taines formes de ra­cisme per­sis­tant.

Mal­gré tout, les choses se sont amé­lio­rées au cours des der­nières dé­cen­nies. L’en­tente hy­dro­élec­trique de la Baie-James et la Paix des braves (conclue en 2002) ont per­mis aux Cris d’ac­croître leur au­to­no­mie sur leur ter­ri­toire.

Que ce soit des mines à la fo­rêt en pas­sant par l’éner­gie, des PME au­toch­tones brassent de plus des af­faires avec de grandes en­tre­prises. Le pro­duc­teur de dia­mants Stor­no­way, qui ex­ploite une mine à la Baie-James, compte de nom­breux four­nis­seurs au­toch­tones.

Il y a aus­si des co­en­tre­prises BlancsAu­toch­tones. La Scie­rie Opit­ci­wan en est un bel exemple. Le Conseil des At­ti­ka­meks d’Opit­ci­wan dé­tient 55 % du ca­pi­tal de l’en­tre­prise alors que Pro­duits fo­res­tiers Ré­so­lu en pos­sède 45 %.

Mal­gré tous les dé­fis, M. Sioui, de IPNQ , est op­ti­miste pour l’ave­nir de l’en­tre­pre­neu­riat au­toch­tone au Qué­bec. « On a des ou­tils, on a des par­te­naires et on a des gens qui ont du coeur ! » af­firme le fi­nan­cier.

Le fon­da­teur de Yän­da­ta’ in­carne bien cette nou­velle gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs dy­na­miques, ex­pé­ri­men­tés, for­més, am­bi­tieux, avec un plan de match clair. « J’ai une stra­té­gie géo­gra­phique qui s’ar­ti­cule en trois axes », dit M. Sioui Du­rand.

Il veut d’abord s’at­ta­quer au mar­ché des ré­gions de Mon­tréal, de Trois-Ri­vières et de Qué­bec, où vivent res­pec­ti­ve­ment les Mo­hawks, les Abé­na­quis et les Hu­rons-Wen­dats. Ce qui in­clut aus­si les Au­toch­tones qui ha­bitent par exemple sur l’île de Mon­tréal.

Par la suite, le jeune en­tre­pre­neur vi­se­ra le centre du Qué­bec en of­frant entre autres les ser­vices de Yän­da­ta’ aux At­ti­ka­meks, aux In­nus et aux Nas­ka­pis.

En­fin, dans la troi­sième phase, M. Sioui Du­rand sou­haite faire des af­faires avec les na­tions du nord du Qué­bec, soit les Cris et les Inuits.

Et ses rêves ne s’ar­rêtent pas là. « Je ne ferme pas la porte à sor­tir du Qué­bec et à al­ler dans les autres pro­vinces. On ver­ra », dit-il.

Le dé­ve­lop­pe­ment de l’en­semble des en­tre­prises au­toch­tones se­ra aus­si à suivre dans les pro­chaines an­nées, car la lame de fond en­tre­pre­neu­riale qui s’est len­te­ment mise en marche au Qué­bec ne s’ar­rê­te­ra pas.

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