Per­son­na­li­té in­ter­na­tio­nale

– An­toine Ber­nard de Saint-Af­frique,

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An­toine Ber­nard de Saint-Af­frique, PDG, Bar­ry Cal­le­baut : « Nous vou­lons que 100 % de notre cho­co­lat soit du­rable en 2025 »

DIANE BÉRARD – Qui sont les clients de Bar­ry Cal­le­baut? A. BER­NARD DE SAINT-AF­FRIQUE

– Nos clients sont des en­tre­prises. Nous ven­dons aus­si bien à de pe­tits ar­ti­sans cho­co­la­tiers qu’à des chefs qui tiennent des res­tau­rants, à des confi­seurs et à des bou­lan­gers qu’à des mul­ti­na­tio­nales. Au Qué­bec, par exemple, nous ven­dons à la chaîne Cho­co­lats Fa­vo­ris.

D.B. – Fa­bri­quez-vous des pro­duits trans­for­més? A.B.S.A.

– Non, nous ven­dons notre cho­co­lat uni­que­ment sous forme li­quide ou sous forme de pa­lettes.

D.B. – Un en­jeu fon­da­men­tal de votre in­dus­trie est la pro­duc­ti­vi­té des pro­duc­teurs de ca­cao. Quelle est la si­tua­tion? A.B.S.A.

– Les plan­ta­tions les plus im­por­tantes, qui se si­tuent toutes en Afrique, sont vieillis­santes. Le Gha­na, la Côte d’Ivoire et le Ca­me­roun four­nissent 70% de la pro­duc­tion mon­diale. C’est une pro­duc­tion de pe­tits fer­miers qui ex­ploitent des fermes de 3 à 5 hec­tares [N.D.L.R. : au Qué­bec, la su­per­fi­cie moyenne d’une ferme est de 114 hec­tares], dont les arbres ont été plan­tés il y a très long­temps. En moyenne, la pro­duc­ti­vi­té des fermes afri­caines est très basse. Le ren­de­ment est de 300 à 400 ki­lo­grammes/ hec­tare. En Équa­teur, par exemple, une ferme fa­mi­liale bien gé­rée pro­duit jus­qu’à 907 ki­lo­grammes/ hec­tare.

D.B. – Cet en­jeu de pro­duc­ti­vi­té n’est pas nou­veau. Qu’est-ce qui a chan­gé dans votre fa­çon de l’abor­der? A.B.S.A

– Nous avons dé­sor­mais des ob­jec­tifs et des échéances, grâce au pro­gramme Fo­re­ver Cho­co­late, lan­cé en 2016. Chaque ob­jec­tif est as­sor­ti d’in­di­ca­teurs. Nous vou­lons qu’en 2025, notre cho­co­lat soit 100% du­rable. Ce­la si­gni­fie que le ca­cao a pous­sé en res­pec­tant des normes comme celles de Rain Fo­rest Al­liance et UTZ. Pour at­teindre cet ob­jec­tif, nous tra­vaillons for­cé­ment sur le re­ve­nu des fer­miers. Pas de pro­duc­tion du­rable sans un re­ve­nu dé­cent. D’ici 2025, nous sou­hai­tons ti­rer 500000 pro­duc­teurs de ca­cao de la pau­vre­té en dou­blant leur re­ve­nu. Pour l’ins­tant, la plu­part d’entre eux gagnent moins de 1,90$ US par jour. Ce qui se si­tue sous le seuil de pau­vre­té de la Banque Mon­diale. Notre in­di­ca­teur fi­nal de per­for­mance se­ra le nombre de pro­duc­teurs ga­gnant plus de 1,90$ US par jour. Nos me­sures com­plé­men­taires sont le nombre d’hec­tares re­plan­tés et la pro­duc­ti­vi­té par hec­tare. Nous vou­lons aus­si éra­di­quer le tra­vail des en­fants, une consé­quence de l’ab­sence de re­ve­nus des fer­miers. Les pa­rents font tra­vailler leurs en­fants plus que de na­ture, faute de re­ve­nus pour re­cru­ter du per­son­nel. Nous es­ti­mons que deux mil­lions d’en­fants tra­vaillent dans les fermes de ca­cao en Côte d’Ivoire et au Gha­na. Nous me­su­re­rons la pro­por­tion de co­opé­ra­tives de pro­duc­teurs qui ont des sys­tèmes en place pour pré­ve­nir, suivre et éli­mi­ner le tra­vail des en­fants. Nous comp­tons aus­si af­fi­cher un bi­lan car­bone et un bi­lan fo­res­tier po­si­tifs. Nos me­sures se­ront l’em­preinte car­bone de notre chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ain­si que le nombre d’hec­tares de fo­rêt ré­gé­né­rés. Comme me­sures com­plé­men­taires, nous com­pa­re­rons l’évo­lu­tion du CO2 émis par tonne de cho­co­lat pro­duite, ain­si que la pro­por­tion de ma­tière pre­mière pro­ve­nant de fo­rêt sans dé­fo­res­ta­tion.

D.B. – Af­fir­mer qu’on va sor­tir 500000 fer­miers de la pau­vre­té, c’est énorme. Comment al­lez-vous dé­mon­trer que vous y êtes ar­ri­vés? A.B.S.A.

– Il faut être sys­té­ma­tique. Nous uti­li­sons des me­sures re­con­nues et uni­ver­selles ou nous tra­vaillons avec des spé­cia­listes qui nous en créent. Pour le re­ve­nu des fer­miers, nous sommes as­so­ciés avec l’Uni­ver­si­té de Wa­ge­ningue, aux Pays-Bas. Nous al­lons dé­ter­mi­ner une po­pu­la­tion dont nous no­te­rons la si­tua­tion fi­nan­cière au point de dé­part. En­suite, nous les ini­tie­rons à plu­sieurs manières de culti­ver en tes­tant di­verses mé­thodes d’ap­pren­tis­sage. Nous me­su­re­rons l’im­pact sur la pro­duc­ti­vi­té de leurs terres et leur re­ve­nu. Ce­la pour en ar­ri­ver à un mo­dèle re­pro­duc­tible. Nous mè­ne­rons ces tests dans plu­sieurs pays d’Afrique, d’In­do­né­sie et au Bré­sil, car les condi­tions va­rient d’une ré­gion à l’autre.

D.B. – Et comment fait-on croître cette pro­duc­ti­vi­té? A.B.S.A

– Par l’ac­cès au fi­nan­ce­ment, à l’équi­pe­ment et à la for­ma­tion. Par l’édu­ca­tion, aus­si. Il faut sur­mon­ter un en­jeu cultu­rel et émo­tif im­por­tant: l’émon­dage des arbres. Un arbre à ca­cao pro­duit après trois ans. Il at­teint sa pro­duc­ti­vi­té maxi­male à 15 ans. Bien en­tre­te­nu, il pro­duit pen­dant plu­sieurs an­nées. Mal en­tre­te­nu, sa pro­duc­tion dé­cline ra­pi­de­ment à par­tir de 20ans. Il faut l’émon­der ré­gu­liè­re­ment. Or, quand vous cou­pez une branche sur la­quelle il y a dé­jà des fleurs, vous cou­pez une cer­ti­tude au pro­fit d’un es­poir qui, lui, est in­cer­tain. Et puis, il faut ré­in­ves­tir et plan­ter des arbres. Un pro­verbe afri­cain dit « Le meilleur mo­ment pour plan­ter un arbre, c’était il y a 30 ans ou au­jourd’hui ».

D.B. – Quels ré­sul­tats ob­te­nez-vous? A.B.S.A.

– L’an­née der­nière, nous avons for­mé 157000 fer­miers. Nous tra­vaillons avec des co­opé­ra­tives et des fer­miers ré­fé­rents dans les vil­lages. Ces cen­taines de fer­miers ré­fé­rents sont pé­da­gogues et pas­sion­nés des ques­tions de pro­duc­ti­vi­té. Cha­cun peut dé­mon­trer l’im­pact sur son ex­ploi­ta­tion. Et puis, il vit dans le vil­lage. Il ne vient pas don­ner un cours pour re­tour­ner dans son pays en­suite. C’est une res­source per­ma­nente. Cette struc­ture était dé­jà en place avant le pro­gramme Fo­re­ver Cho­co­late. Nous avons in­ten­si­fié notre ac­tion de ma­nière consi­dé­rable de­puis.

D.B. – L’in­dus­trie du cho­co­lat n’a pas né­ces­sai­re­ment bonne presse pour ses pra­tiques d’af­faires. Comment ju­gez-vous votre sec­teur? A.B.S.A.

– L’in­dus­trie du ca­cao et du cho­co­lat est en che­min. La Ca­cao and Fo­rest ini­tia­tive est un bon exemple de par­te­na­riat entre les en­tre­prises, des ONG et des gou­ver­ne­ments sur des pro­blé­ma­tiques de fonds liés à l’agri­cul­ture et la dé­fo­res­ta­tion. L’in­dus­trie du ca­cao a été la pre­mière du sec­teur agri­cole à me­ner une telle ini­tia­tive.

D.B. – Bar­ry Cal­le­baut a-t-elle l’am­bi­tion de lan­cer un mou­ve­ment? A.B.S.A.

– Les en­jeux de du­ra­bi­li­té sont com­plexes: édu­ca­tion, in­fra­struc­tures, ac­cès au cré­dit, ac­cès aux té­lé­com­mu­ni­ca­tions... Mais notre taille nous donne la res­pon­sa­bi­li­té de fé­dé­rer les ac­teurs.

D.B. – En plus d’être ins­crit en Bourse, vous avez une fon­da­tion comme ac­tion­naire de ré­fé­rence. Qu’est-ce que ça change? A.B.S.A.

– La moi­tié de mes di­vi­dendes sont in­ves­tis dans l’édu­ca­tion. Plus je vends de cho­co­lat, plus il y a d’ar­gent consa­cré à l’édu­ca­tion. Ce­la rend mon mé­tier en­core plus mo­ti­vant, tout comme la pres­sion à pro­duire du ren­de­ment!

D.B. – Vous avez tra­vaillé pour le cham­pion toutes ca­té­go­ries de la du­ra­bi­li­té, Uni­le­ver. Comment com­pa­rez-vous votre dé­marche? A.B.S.A.

– Elle re­pose sur la même pré­misse: la du­ra­bi­li­té n’est pas an­ta­go­niste à la per­for­mance éco­no­mique.

D.B. – Les en­tre­prises tour­nées vers la du­ra­bi­li­té doivent-elles for­cé­ment tout au di­ri­geant? A.B.S.A.

– C’est da­van­tage le fruit de la culture de l’en­tre­prise, qui, elle, est is­sue du mé­lange de l’his­toire de l’or­ga­ni­sa­tion, des hommes et des femmes qui y ont contri­bué et du cycle de vie.

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