Mar­chés en ac­tion

– Ga­briel Bou­chard-Phil­lips,

Les Affaires - - Sommaire - Ta­har Man­sour re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc Bourse Mar­chés en ac­tion

« IPL et MAV sont deux nou­velles oc­ca­sions de crois­sance sur les­quelles nous avons sau­té »

Lorsque vient le temps d’éva­luer une en­tre­prise, on doit exa­mi­ner scru­pu­leu­se­ment dif­fé­rents élé­ments: l’état de l’éco­no­mie na­tio­nale et in­ter­na­tio­nale, l’état de l’in­dus­trie dont l’en­tre­prise fait par­tie, les pers­pec­tives de crois­sance de l’in­dus­trie et de l’en­tre­prise et, fi­na­le­ment, les don­nées fon­da­men­tales de l’en­tre­prise elle-même. Idéa­le­ment, lorsque la si­tua­tion le per­met, ces ana­lyses doivent être com­pa­ra­tives et non dans l’ab­so­lu.

L’in­dus­trie des dé­pan­neurs est bien par­ti­cu­lière en ce sens qu’elle des­sert uni­que­ment les ci­toyens d’un pays, voire d’une ré­gion, chaque ma­ga­sin des­ser­vant son quar­tier et se trou­vant re­la­ti­ve­ment à l’abri des tur­bu­lences in­ter­na­tio­nales qui ne l’af­fectent que par ri­co­chet. L’in­dus­trie de l’ali­men­ta­tion en gé­né­ral (ce qu’est en bonne par­tie l’in­dus­trie des dé­pan­neurs, si l’on ne tient pas compte de l’es­sence) est en outre une in­dus­trie dé­fen­sive en elle-même. Elle ne re­cule que lé­gè­re­ment pen­dant une pé­riode de baisse cy­clique des mar­chés parce que les em­plettes de nour­ri­ture sont moins vo­la­tiles que les autres dé­penses de consom­ma­tion. Mieux en­core, les dé­pan­neurs sont des ma­ga­sins de conve­nance (leur nom an­glais) et non des ma­ga­sins où on fait son épi­ce­rie. Or, ou­blier un ou plu­sieurs items lors­qu’on fait son épi­ce­rien est plu­tôt la règle que l’ex­cep­tion chez l’être hu­main. D’où la né­ces­si­té des dé­pan­neurs.

C’est dans ce mi­lieu qu’a choi­si de tra­vailler Alain Bou­chard en fon­dant, dans les an­nées 1980, Ali­men­ta­tion Couche-Tard (ATD.B, 60,56 $). Il a com­men­cé avec un dé­pan­neur Per­rette. Trente ans plus tard, il est à la tête d’une en­tre­prise qui contrôle au-de­là de 10800 dé­pan­neurs dans le monde, dont plus de 8 000 sont des ma­ga­sins d’en­tre­prise (le reste est en fran­chises). Couche-Tard est le deuxième plus im­por­tant ex­ploi­tant mon­dial de dé­pan­neurs après l’ex-amé­ri­caine 7-ele­ven, au­jourd’hui contrô­lée par la ja­po­naise 7-ele­ven Ja­pan.

Couche-Tard est pré­sente un peu par­tout dans le monde sauf en Aus­tra­lie et en Eu­rope (pays scan­di­naves ex­clus). Cette en­tre­prise a at­ti­ré mon at­ten­tion pour deux rai­sons.

La pre­mière est que ses chiffres sont bons. L’en­tre­prise semble être bien gé­rée.

C’est sur­tout la deuxième rai­son qui m’a ce­pen­dant pous­sé à m’y at­tar­der: sa pers­pec­tive de crois­sance. M. Bou­chard a quit­té la ges­tion ac­tive de l’en­tre­prise, même s’il est en­core pré­sident exé­cu­tif, pour se concen­trer sur les oc­ca­sions d’in­ves­tis­se­ment. Il l’a dit lui-même, il y a un an : il y a des oc­ca­sions énormes en Eu­rope. Je pense que la di­rec­tion de l’en­tre­prise cible cette par­tie du monde pour sa crois­sance et en par­ti­cu­lier l’Eu­rope de l’Est, où il y a en­core beau­coup à faire en ma­tière de dé­ve­lop­pe­ment.

Il est en­ten­du que les ha­bi­tudes et cou­tumes eu­ro­péennes sont dif­fé­rentes de celles nord-amé­ri­caines, mais si l’en­tre­prise a réus­si en Eu­rope du Nord, je ne vois pas pour­quoi elle ne réus­si­rait pas en Eu­rope de l’Est ou dans le conti­nent eu­ro­péen tout court.

L’autre par­tie du monde où l’en­tre­prise est ab­sente est l’Aus­tra­lie et la Nou­velle-Zé­lande. Étant don­né les am­bi­tions de crois­sance par ac­qui­si­tions de l’en­tre­prise, il y a tout lieu de croire que si une oc­ca­sion se pré­sen­tait dans ce coin du monde, elle y in­ves­ti­rait.

Une chose est cer­taine: Couche-Tard croî­tra. Soit par la crois­sance de ses mar­chés ac­tuels, soit par ac­qui­si­tions. Il est dif­fi­cile de com­pa­rer les stra­té­gies de crois­sance, puisque des concur­rentes de Couche-Tard dont les ac­tions sont ins­crites en Bourse sont plu­tôt rares. On peut ce­pen­dant pen­ser que la crois­sance in­terne se­ra dic­tée par la crois­sance de la po­pu­la­tion et l’éta­le­ment ur­bain.

Pour sa­tis­faire ses be­soins de crois­sance, l’en­tre­prise a be­soin de fonds. En ef­fet, Couche-Tard dis­pose de quelque 550 mil­lions de dol­lars de li­qui­di­tés et af­fiche un flux fi­nan­cier libre de 630 M$, mais pa­ral­lè­le­ment, la so­cié­té a une dette de 9,2 mil­liards de dol­lars. La ques­tion se pose alors: la di­rec­tion de Couche-Tard choi­si­ra-t-elle la voie de l’en­det­te­ment pour fi­nan­cer ses ac­qui­si­tions fu­tures ou pro­cé­de­ra-t-elle à une émis­sion d’ac­tions, ce qui pour­rait di­luer la po­si­tion des ac­tion­naires ac­tuels? La di­rec­tion pen­se­ra peut-être à une émis­sion de dé­ben­tures conver­tibles puisque les condi­tions s’y prêtent bien. Cô­té cré­dit, les taux sont faibles et, du cô­té de l’en­tre­prise, le prix de l’ac­tion a re­cu­lé par rap­port à son ni­veau re­cord, ce qui est pro­pice à une conver­sion for­cée au bout de trois à cinq ans.

Il peut sem­bler y avoir une ombre au ta­bleau. M. Bou­chard ne se­ra pas pré­sident éter­nel­le­ment. D’au­tant que les ac­tions à droit de vote mul­tiple, qui per­mettent aux fon­da­teurs de gar­der le contrôle de l’en­tre­prise, ne se­ront plus à vote mul­tiple vers 2021. Qu’ar­ri­ve­ra-til alors à Couche-Tard? Je di­rais que lorsque la beau­té est là, les pré­da­teurs et les pré­ten­dants rôdent au­tour.

Pour du long terme, Couche-Tard est cer­tai­ne­ment un ex­cellent pla­ce­ment, qui a sa place dans un por­te­feuille pru­dent. Avec un mul­tiple des bé­né­fices de 22 fois, un bê­ta de -0,45 et un ren­de­ment de l’avoir des ac­tion­naires de 22,77%, con­si­dé­rant la na­ture de l’en­tre­prise, l’in­ves­tis­seur n’a pas grand-chose à craindre.

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DO­MI­NIQUE BEAUCHAMP – Vous êtes avant tout des chas­seurs de so­cié­tés en crois­sance, mais comment le contexte ac­tuel vous in­fluence-t-il? GA­BRIEL BOU­CHARD-PHIL­LIPS

– La toile de fond est en­cou­ra­geante, vu la crois­sance de 4% de l’éco­no­mie mon­diale et la hausse pré­vue de 11% des bé­né­fices du S&P/TSX et de 18% de ceux du S&P 500 en 2018. La consom­ma­tion et la de­mande in­dus­trielle sont as­sez fortes aus­si. En re­vanche, les ta­rifs sur l’acier, les droits de douane entre les États-Unis et la Chine, et même les ten­sions entre le Ca­na­da et l’Ara­bie saou­dite sont de nou­veaux risques pour de nom­breuses en­tre­prises. Nous sommes donc sé­lec­tifs à court terme et mi­sons sur des en­tre­prises de qua­li­té peu tou­chées par cette conjonc­ture.

D.B. – Quels types de so­cié­tés ont ré­cem­ment at­ti­ré votre at­ten­tion? G.B-P.

– Le re­tour en Bourse de Plas­tiques IPL (IPLP, 12,04$) nous a four­ni l’oc­ca­sion d’ache­ter à bon prix un fa­bri­cant mon­dial de conte­nants de plas­tique ri­gide, dans une in­dus­trie frag­men­tée qui nous est fa­mi­lière. Si IPL était en­trée en Bourse dans une conjonc­ture plus stable, nous n’au­rions pas eu la chance de par­ti­ci­per à ce prix et de bâ­tir un bloc d’un peu plus de 10%. Les di­ri­geants ex­pé­ri­men­tés de­vront faire leurs preuves, bien sûr, mais IPL a plu­sieurs axes de crois­sance de­vant elle dans les bacs de re­cy­clage et l’ali­men­ta­tion, entre autres. Elle in­ves­tit aus­si dans ses usines et réa­lise des ac­qui­si­tions ci­blées. La Caisse de dé­pôt et pla­ce­ment du Qué­bec, avec 28 % des ac­tions, est éga­le­ment un bon al­lié.

D.B. – Vous avez aus­si par­ti­ci­pé à l’en­trée en Bourse de MAV Beau­ty Brands? G.B-P.

– Nous n’avons pas l’ha­bi­tude d’ache­ter lors d’ap­pels pu­blics à l’épargne, mais la crois­sance ra­pide du pro­prié­taire on­ta­rien de la marque de pro­duits ca­pil­laires Marc An­tho­ny et son cré­neau du luxe abor­dable sont at­trayants. Émis au cours de 14$ en juillet, le titre de MAV Beau­ty (MAV, 13,00$) est loin d’être une au­baine, pré­sen­tant un mul­tiple d’éva­lua­tion de 17 fois son bé­né­fice d’ex­ploi­ta­tion. Par contre, la crois­sance an­nuelle vi­sée de 25% et son mo­dèle de fa­bri­ca­tion par des tiers lui pro­curent un pro­fil unique. À long terme, MAV Beau­ty veut élar­gir son por­te­feuille de marques com­plé­men­taires, qu’elle peut of­frir aux dé­taillants dans 25 pays, comme en té­moigne l’achat de Ren­pure et de Cake Beau­ty.

D.B. – Votre por­te­feuille com­prend de 40 à 45 pla­ce­ments. Il est concen­tré. Comment faites-vous de la place pour de nou­veaux ve­nus? G.B-P.

– Nous avons un peu d’en­caisse, mais es­sen­tiel­le­ment, nous re­cy­clons notre ca­pi­tal en di­mi­nuant cer­tains pla­ce­ments qui ont par­ti­cu­liè­re­ment bien per­for­mé. C’est le cas de WSP Glo­bal (WSP, 70,99$), qui a plus que dou­blé de­puis mars 2016. C’est une su­perbe en­tre­prise mon­diale qui a fra­cas­sé toutes les at­tentes – et nous res­tons ac­tion­naires –, mais son ap­pré­cia­tion a fait en­fler son éva­lua­tion à plus de 21 fois le bé­né­fice pré­vu.

D.B. – Quelle autre oc­ca­sion avez-vous dé­ni­chée ré­cem­ment? G.B-P.

– Nous avons ra­che­té des ac­tions ad­di­tion­nelles du spé­cia­liste de l’en­tre­tien d’im­meubles GDI (GDI, 18,75$) en avril pour la der­nière fois, por­tant notre bloc à 17,7%. Le titre est re­de­ve­nu bon mar­ché après un long pas­sage à vide. L’ac­tion était chè­re­ment éva­luée à son re­tour en Bourse en 2015, alors qu’au­jourd’hui elle ne re­flète pas toute la pro­gres­sion des trois der­nières an­nées. Son offre de ser­vices est com­plète. L’an­cien Groupe Dis­tinc­tion fa­brique même des pro­duits net­toyants. La ré­ces­sion al­ber­taine de 2016 et la hausse plus ré­cente du sa­laire mi­ni­mum lui ont don­né du fil à re­tordre, mais la so­cié­té a pris les me­sures pour s’y adap­ter.

Les consom­ma­teurs ont peu d’ap­pé­tit pour les hausses de prix, ana­lyse De­rek Les­sard, de Va­leurs mo­bi­lières TD. Piz­za Piz­za a ten­té d’aug­men­ter ses prix de 7 % sur un trio po­pu­laire, ce qui s’est tra­duit, croit-il, par une baisse de plus de 10 % de l’acha­lan­dage. La so­cié­té a beau être l’une des meilleures ex­ploi­tantes de l’in­dus­trie, ses ventes com­pa­rables se­ront pour un temps pla­fon­nées, juge M. Les­sard. Il main­tient sa re­com­man­da­tion « conser­ver », mais abaisse sa cible de 15 $ à 11,50 $. Leon Agha­za­rian, de la Fi­nan­cière Banque Na­tio­nale, éta­blit sa cible à 21 $ en ap­pli­quant un mul­tiple de 16 à son an­ti­ci­pa­tion pour le BAIIA en 2019. Il re­con­naît qu’il s’agit d’un mul­tiple éle­vé, mais sou­ligne que le titre se né­go­cie au ra­bais par rap­port à ses sem­blables de la mo­bi­li­té et de l’ac­ces­si­bi­li­té, alors que l’en­tre­prise est en voie de dou­bler ses ac­ti­vi­tés d’ici un an. L’ana­lyste main­tient une re­com­man­da­tion « sur­per­for­mance ». La stra­té­gie de­vrait conti­nuer de por­ter ses fruits, mais Qué­be­cor pour­ra dif­fi­ci­le­ment croître à un rythme plus ra­pide que ce­lui des en­tre­prises com­pa­rables d’ici 18 mois, juge Ma­her Ya­ghi, de Des­jar­dins Mar­ché des ca­pi­taux. Il pré­cise que de­puis le dé­but de 2018, le titre de Qué­be­cor a pro­gres­sé de plus de 20 %, alors que le sec­teur a re­cu­lé de 0,5 %. M. Ya­ghi abaisse sa re­com­man­da­tion à « conser­ver ». La cible est main­te­nue à 31,50 $. Pa­tri­cia Ba­ker, de la Banque Sco­tia, re­nou­velle sa re­com­man­da­tion « per­for­mance de sec­teur ». L’ana­lyste ré­duit ses pré­vi­sions pour 2018 de 11,40 $ à 11,11 $ par ac­tion après la pu­bli­ca­tion de ré­sul­tats in­fé­rieurs aux at­tentes au deuxième tri­mestre. Celles pour 2019 passent de 12,71 $ à 12,74 $. Mme Ba­ker note que le titre se né­go­cie ac­tuel­le­ment à 16,4 fois et à 14,3 fois les an­ti­ci­pa­tions de bé­né­fice pour 2018 et 2019, un taux su­pé­rieur à la moyenne de 10 ans, soit 12,6 fois. La cible est main­te­nue à 184 $.

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