LA TECH­NO N’EST RIEN SANS VI­RAGE STRA­TÉ­GIQUE

Les Affaires - - Front Page - Pierre Thé­roux re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc

L’usine de Mé­ta­lus de­vien­dra sous peu com­plè­te­ment sans pa­pier. Ce qui n’est pas une mince tâche pour cette en­tre­prise de Drum­mond­ville, spé­cia­li­sée dans la trans­for­ma­tion du mé­tal en feuille, qui pro­duit no­tam­ment plus de 1 000 bons de tra­vail par se­maine.

« On a une per­sonne qui tra­vaillait à temps plein seule­ment pour im­pri­mer et dis­tri­buer les bons de tra­vail et la do­cu­men­ta­tion. C’était même sou­vent un goulot d’étran­gle­ment qui ra­len­tis­sait la pro­duc­tion. Elle pour­ra main­te­nant ac­com­plir d’autres tâches à plus grande va­leur ajou­tée », dit Syl­vain Au­det, pré­sident de cette en­tre­prise de 160 em­ployés qui a ré­cem­ment amor­cé ce vi­rage vers l’usine 4.0 en nu­mé­ri­sant la pro­duc­tion de dif­fé­rents do­cu­ments.

Au­jourd’hui, les postes de tra­vail de sou­dure, de sa­blage et d’assemblage dans l’usine de Mé­ta­lus sont mu­nis d’un écran tac­tile qui trans­met les ins­truc­tions de tra­vail pour chaque étape de fa­bri­ca­tion.

La nu­mé­ri­sa­tion de do­cu­ments com­mer­ciaux, comme les ins­truc­tions de tra­vail, les bons de com­mande, les bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion ou en­core les spé­ci­fi­ca­tions de pro­duits, per­met non seule­ment d’éco­no­mi­ser temps et ar­gent, mais aus­si de ré­duire les er­reurs cau­sées par des don­nées er­ro­nées. C’est pour­quoi la PME Fa­bel­ta s’af­faire elle aus­si à rendre son usine sans pa­pier.

« Avant, nos me­su­reurs qui se ren­daient chez un client no­taient sur pa­pier toutes les in­for­ma­tions qui étaient en­suite re­trans­crites à l’in­terne. Il y avait une perte de temps et des risques d’er­reur », note Syl­vie Des­roches, co­pro­prié­taire avec son conjoint de Fa­bel­ta, une en­tre­prise de concep­tion et de fa­bri­ca­tion de fe­nêtres de Ter­re­bonne qui em­ploie 90 per­sonnes.

Ni­veau de ma­tu­ri­té ar­ti­sa­nal

En­vi­ron les trois quarts des di­ri­geants d’en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières voient dans l’usine 4.0 une oc­ca­sion d’amé­lio­rer leurs pro­ces­sus de pro­duc­tion (74 %) ou de ges­tion (72 %), in­dique une en­quête réa­li­sée en 2016 par le Centre fa­ci­li­tant la re­cherche et l’innovation dans les or­ga­ni­sa­tions (Cefrio). Mais bien que l’in­ten­tion soit là, les en­tre­prises qué­bé­coises ont du che­min à par­cou­rir avant de rendre leurs usines en­core plus in­tel­li­gentes.

La plu­part des en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières sont en ef­fet gé­rées à l’aide de pro­ces­sus de pro­duc­tion ma­nuels, ce qui les si­tue à un de­gré de ma­tu­ri­té dit ar­ti­sa­nal, in­dique en­core l’en­quête du Cefrio. De plus, elles sont en­core une mi­no­ri­té à s’être do­tées d’un plan ou d’une stra­té­gie nu­mé­rique lié à l’in­dus­trie 4.0.

« Le concept est main­te­nant mieux connu et un plus grand nombre d’en­tre­prises s’y in­té­ressent et voient les avan­tages. Il y a tou­te­fois en­core beau­coup de sen­si­bi­li­sa­tion à faire », constate Ge­ne­viève Le­febvre, qui as­sume au Cefrio la di­rec­tion de PME 2.0, une me­sure adop­tée en 2012 vi­sant à fa­vo­ri­ser le pas­sage au nu­mé­rique des en­tre­prises qué­bé­coises.

Or, le Québec a beau­coup à perdre s’il ne réus­sit pas le vi­rage vers l’usine 4.0, aver­tit Louis Du­ha­mel, conseiller stra­té­gique de la firme De­loitte. « Le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier re­pré­sente plus de 70 % des ex­por­ta­tions du Québec. S’il ne s’en­gage pas da­van­tage dans la dé­marche 4.0, l’économie du Québec en souf­fri­ra », pré­cise-t-il.

En­ga­ge­ment des di­ri­geants

Les en­tre­prises qui hé­sitent à faire le pas sont celles qui n’y voient pas en­core les avan­tages. « Des en­tre­prises en crois­sance bougent moins, parce que la si­tua­tion va bien, jus­te­ment. Ça prend sou­vent un en­jeu, comme l’aug­men­ta­tion des coûts ou l’ar­ri­vée d’un concur­rent, pour dé­clen­cher la dé­marche », dit Mme Le­febvre. Or, pour réus­sir l’im­plan­ta- tion d’une usine 4.0, il faut d’abord l’en­ga­ge­ment de la di­rec­tion. « La ré­vo­lu­tion 4.0 passe d’abord par les mo­dèles d’en­tre­prise, af­firme Mme Le­febvre. Il y a un dan­ger de se lais­ser dis­traire avant tout par le vo­let tech­no­lo­gique. Il faut com­men­cer par la pla­ni­fi­ca­tion stra­té­gique de l’en­tre­prise. »

Viennent en­suite le diag­nos­tic et l’adop­tion d’un plan d’ac­tion. « L’en­tre­prise doit mettre en place une équipe qui exa­mi­ne­ra com­ment le vi­rage nu­mé­rique lui per­met­tra no­tam­ment de sou­te­nir plus ef­fi­ca­ce­ment la so­cié­té dans le dé­ve­lop­pe­ment de pro­duits et de ser­vices », conseille Mme Le­febvre.

Chez Fa­bel­ta, c’est le contrô­leur fi­nan­cier qui, ap­puyé par la di­rec­tion et en­tou­ré de dif­fé­rents co­mi­tés réunis­sant cadres et em­ployés, « a dé­fi­ni le plan stra­té­gique et les grandes orien­ta­tions de la dé­marche 4.0 », in­dique Mme Des­roches.

Achats d’équi­pe­ments

La tran­si­tion vers l’usine 4.0 passe évi­dem­ment par l’ac­qui­si­tion de lo­gi­ciels et d’équi­pe­ments de pro­duc­tion au­to­ma­ti­sés. Mé­ta­lus s’est tour­née vers CMP, un autre fa­bri­cant qué­bé­cois de tôle, qui a mis au point le lo­gi­ciel Vi­sual Know­ledge Share pour ses propres be­soins et l’a en­suite com­mer­cia­li­sé.

« Au dé­but, on pen­sait dé­ve­lop­per un lo­gi­ciel avec nos propres tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion, mais on en a trou­vé un sur le mar­ché qui cor­res­pon­dait à nos be­soins », ex­plique M. Au­det, qui sou­haite main­te­nant pas­ser à une autre étape. « On com­mence à connec­ter nos équi­pe­ments avec nos lo­gi­ciels pour avoir des don­nées de performance en temps réel », pré­cise-t-il.

L’en­tre­prise vient d’in­jec­ter 4 mil­lions de dol­lars pour la modernisation et l’agran­dis­se­ment de son usine. Cet in­ves­tis­se­ment a no­tam­ment per­mis l’ajout de nou­veaux équi­pe­ments, dont une plieuse à com­mande nu­mé­rique de der­nière gé­né­ra­tion et un com­bo punch la­ser à fibre com­plè­te­ment au­to­ma­ti­sé.

Fa­bel­ta sou­haite aus­si au­to­ma­ti­ser da­van­tage sa pro­duc­tion. Ses di­ri­geants se rendent d’ailleurs ré­gu­liè­re­ment en Al­le­magne afin de vi­si­ter des usines et des sa­lons d’équi­pe­ments consa­crés à l’in­dus­trie des portes et fe­nêtres. « On re­vient tou­jours avec plein de do­cu­men­ta­tion sur les nou­veau­tés tech­no­lo­giques et d’idées sur l’au­to­ma­ti­sa­tion des usines », sou­ligne Mme Des­roches.

Par ailleurs, il n’est ha­bi­tuel­le­ment pas in­dis­pen­sable d’au­to­ma­ti­ser com­plè­te­ment la ligne de pro­duc­tion. « Il faut d’abord voir les équi­pe­ments cri­tiques et dé­ter­mi­ner les prin­ci­paux gains à faire », pré­cise Ge­ne­viève Le­febvre.

D’au­tant que le vi­rage vers l’usine 4.0 est un tra­vail de longue ha­leine. « Une en­tre­prise n’est ja­mais en­tiè­re­ment 4.0. Il y a tou­jours des chan­ge­ments à faire », dit Mme Des­roches, qui prône la pa­tience. « Quand un in­for­ma­ti­cien te dit que ça va prendre trois mois, il faut mul­ti­plier par trois. C’est comme les coûts d’une en­tre­prise », sou­ligne-t-elle, sou­rire en coin.

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La plu­part des en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières qué­bé­coises sont gé­rées à l’aide de pro­ces­sus de pro­duc­tion ma­nuels, ce qui les si­tue à un de­gré de ma­tu­ri­té dit ar­ti­sa­nal.

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