La po­li­tique mi­gra­toire de la CAQ est du bri­co­lage dé­ma­go­gique

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ap­pé­tit in­sa­tiable des po­li­ti­ciens pour le pou­voir les amène par­fois à prendre des en­ga­ge­ments ir­réa­listes, trom­peurs et même stu­pides.

Le cham­pion en la ma­tière est évi­dem­ment Do­nald Trump, qui ment comme il res­pire. En tou­chant les cordes sen­sibles d’un bon nombre de de­plo­rables, il a pu s’em­pa­rer du pou­voir. Il a en­core l’ap­pui de 40% de la po­pu­la­tion (80% des ré­pu­bli­cains) mal­gré le fait qu’il a ac­cu­mu­lé 4713 men­songes et de­mi-vé­ri­tés pen­dant ses pre­miers 592 jours de pré­si­dence. Comme quoi, un po­li­ti­cien peut faire beau­coup de che­min en mé­pri­sant la vé­ri­té. Heu­reu­se­ment, nous n’avons pas en­core ce genre de po­li­ti­cien au Ca­na­da, quoi­qu’on ne puisse ju­rer de rien pour l’ave­nir.

Chez nous, c’est la ques­tion iden­ti­taire qui ex­cite les po­li­ti­ciens. Parce qu’elle est une source de ma­laise pour plu­sieurs ci­toyens, l’im­mi­gra­tion ap­pa­raît comme un le­vier pour sé­duire cette frange de l’élec­to­rat.

La dé­funte Charte des va­leurs du Par­ti qué­bé­cois vi­sait cette clien­tèle. Elle s’est ré­vé­lée une ca­tas­trophe et elle a même di­vi­sé les in­dé­pen­dan­tistes. C’est ce qui ex­plique en par­tie que, se­lon un son­dage d’Ip­sos- La Presse réa­li­sé au­près de 1 501 adultes, 54% des pé­quistes croient qu’il y a trop d’im­mi­grants au Qué­bec, alors que seule­ment 25% des par­ti­sans de Qué­bec So­li­daire par­tagent cette opi­nion.

Par­mi l’en­semble des Qué­bé­cois, 45% jugent qu’il y a trop d’im­mi­grants, mais 71% croient que l’im­mi­gra­tion est im­por­tante pour faire face à la pé­nu­rie de main-d’oeuvre. Ce pa­ra­doxe s’ex­plique par notre cô­té ra­tion­nel (be­soin éco­no­mique des im­mi­grants) et notre cô­té émo­tif (ma­laise par rap­port aux dif­fé­rences re­li­gieuses et cultu­relles).

Po­li­tique ir­réa­liste

Le chef de la CAQ, Fran­çois Le­gault, fait va­loir qu’il est inu­tile d’ac­cep­ter 50000 im­mi­grants par an­née puisque nous en per­dons 26%. En ef­fet, 74% des im­mi­grants ar­ri­vés entre 2006 et 2015 étaient en­core au Qué­bec en 2017, se­lon des don­nées du gou­ver­ne­ment du Qué­bec. D’où sa pro­po­si­tion d’en ac­cep­ter 40000 et, dit-il, de prendre les moyens pour les re­te­nir ici.

C’est un voeu pieux puisque toutes les pro­vinces perdent des im­mi­grants, ce qui est par­fai­te­ment nor­mal. Par contre, se­lon la base de don­nées lon­gi­tu­di­nales de Sta­tis­tique Ca­na­da, le taux de perte des im­mi­grés au Qué­bec après cinq ans se­rait plu­tôt de 16%, com­pa­ra­ti­ve­ment à 14% dans l’en­semble des pro­vinces (Fran­cis Vailles, La Presse, 27 juin 2018). Les pro­vinces de l’At­lan­tique en perdent plus que nous. C’est une ques­tion éco­no­mique.

Si l’on de­vait di­mi­nuer le nombre d’im­mi­grants de 20%, soit à 40000, dès 2019 comme le pro­pose la CAQ, nous en per­drions quand même au fil des ans, ce qui au­rait un im­pact très né­ga­tif sur nos be­soins de main-d’oeuvre, qui sont criants. À cet égard, il est in­té­res­sant de consta­ter que c’est la ré­gion de Qué­bec, où le taux de chô­mage est très bas, qui se montre la plus ou­verte quant à l’im­mi­gra­tion (un ef­fet Ré­gis La­beaume?) alors qu’elle pa­raît plus conser­va­trice à l’égard d’autres ques­tions. Il faut se mé­fier des per­cep­tions.

Se­lon la doc­trine ca­quiste, la ré­duc­tion de 20% de l’im­mi­gra­tion vise les trois ca­té­go­ries: les im­mi­grés éco­no­miques (en­vi­ron 60%), ceux is­sus de la réuni­fi­ca­tion des fa­milles (en­vi­ron 23%) et les de­man­deurs d’asile (en­vi­ron 17%). Le Qué­bec sé­lec­tionne ses im­mi­grés éco­no­miques, mais les autres ca­té­go­ries re­lèvent du fé­dé­ral. Le sort des ré­fu­giés est dé­ci­dé par un tri­bu­nal in­dé­pen­dant.

Une as­tuce odieuse

La CAQ pro­pose de dé­cer­ner un cer­ti­fi­cat d’ac­com­pa­gne­ment tran­si­toire pour une pé­riode de trois ans, au-de­là de la­quelle les im­mi­grants de­vraient su­bit un test de va­leurs (les­quelles?) et un exa­men de fran­çais. En cas d’échec, la CAQ vou­drait qu’ils soient re­tour­nés dans leur pays. C’est naïf et trom­peur. Non seule­ment c’est un pou­voir que le Qué­bec n’a pas, mais il n’y au­rait pas de meilleur moyen de faire fuir les nou­veaux ve­nus vers les autres pro­vinces, qui se­raient bien contentes de les ac­cueillir. Ce mé­ca­nisme est une farce, puisque le fé­dé­ral n’ac­cep­te­ra ja­mais de cé­der ce pou­voir à une pro­vince. D’ailleurs, on peut dou­ter que ce bri­co­lage re­çoive un ap­pui en­thou­siaste de son fu­tur cau­cus.

Clai­re­ment, M. Le­gault de­vrait se pré­pa­rer à mettre de l’eau dans son vin sur cette ques­tion, comme il l’a fait pour les 22000 postes de fonc­tion­naires qu’il vou­lait cou­per, chiffre qu’il vient de ra­me­ner à 5 000.

La der­nière as­tuce de M. Le­gault est de pré­sen­ter l’im­mi­gra­tion comme une me­nace pour le fran­çais. C’est odieux.

Qu’il aille consta­ter sur place la langue que parlent les élèves des écoles se­con­daires mul­tieth­niques de plu­sieurs villes de la ré­gion de Mon­tréal. Il ver­ra qu’ils ont ap­pris le fran­çais et qu’ils le parlent, preuve que le sys­tème d’édu­ca­tion rem­plit la mis­sion qu’il a re­çue de la loi 101. D’ailleurs, le fran­çais de ces élèves est sou­vent plus ras­su­rant que le joual, le fran­glais et autre ba­ra­gouin qui inondent les té­lé­ro­mans et autres émis­sions po­pu­laires de nos mé­dias élec­tro­niques.

Oui, on n’en fait pas as­sez pour in­té­grer les im­mi­grants et il faut être réa­liste sur le taux at­tei­gnable. Mais ces­sons de les te­nir res­pon­sables de notre de­mi-suc­cès à cet égard.

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