Prête-moi ton em­ployé

Les Affaires - - Sommaire - Sté­phane Rol­land ste­phane.rol­land@tc.tc C @@ srol­land_­la

Fi­dé­li­ser un bon em­ployé sai­son­nier ou à temps par­tiel re­lève par­fois de l’ex­ploit quand les tra­vailleurs ont l’em­bar­ras du choix. Des en­tre­prises ont trou­vé une so­lu­tion ori­gi­nale pour les gar­der dans leur gi­ron: par­ta­ger leurs sa­la­riés pour qu’ils re­viennent lors­qu’elles au­ront be­soin de leurs ser­vices.

Fran­çois Le­fort, di­rec­teur des res­sources hu­maines de Mé­tal Sar­ti­gan, avait un pin­ce­ment au coeur lors­qu’ar­ri­vait la sai­son morte d’hi­ver. C’était le mo­ment où l’en­tre­prise de Saint-Georges, en Beauce, qui fa­brique des bâ­ti­ments d’acier, met­tait ses em­ployés au chô­mage avec l’es­poir qu’ils se­raient dis­po­nibles lorsque vien­drait le temps de les rap­pe­ler.

« Je trou­vais ça épou­van­table, ra­conte-t-il. Si vous sa­viez tous les ef­forts qu’a dé­ployés la di­rec­tion pour faire la pro­mo­tion de nos bâ­ti­ments d’acier en hi­ver afin de te­nir oc­cu­pés nos em­ployés à l’an­née. C’est tou­jours plus dif­fi­cile de faire des ventes lorsque les clients ne coulent pas les fon­da­tions. »

Il y a six ans, M. Le­fort a eu une idée: pour­quoi ne pas pla­cer tem­po­rai­re­ment ses em­ployés dans une autre en­tre­prise? Mé­tal Sar­ti­gan a ten­té l’ex­pé­rience avec Es­tam­pro, une en­tre­prise spé­cia­li­sée dans la trans­for­ma­tion du mé­tal. En forte crois­sance, Es­tam­pro était en me­sure de faire tra­vailler les em­ployés de Mé­tal Sar­ti­gan pen­dant l’hi­ver. « C’était une opé­ra­tion ris­quée, re­con­naît-il. Il fal­lait avoir confiance qu’on ne nous vo­le­rait pas nos meilleurs em­ployés. »

Le pro­jet, qui porte le nom de Coop-RH jobs à l’an­née, a été un franc suc­cès, juge le di­rec­teur des res­sources hu­maines. Le re­grou­pe­ment com­prend main­te­nant huit em­ployeurs. Les craintes sur le ma­rau­dage ne se sont pas concré­ti­sées. « Sur une pé­riode de cinq ans, nous avons par­ta­gé 30 em­ployés. Un seul a émis le sou­hait d’al­ler tra­vailler chez l’em­ployeur d’ac­cueil, sou­hait qu’on a res­pec­té. »

Des condi­tions qui fa­vo­risent la ré­ten­tion

L’équipe de PME MTL Est-de-l’Île a vu poindre, il y a un an, la pé­nu­rie de main-d’oeuvre et ses im­pacts sur les en­tre­pre­neurs qu’elle ac­com­pagne. À la re­cherche d’une so­lu­tion, l’or­ga­nisme a eu l’idée, l’hi­ver der­nier, de mettre en re­la­tion Stu­dio Ar­te­fact, un fa­bri­cant de dé­co­ra­tions de Noël qui connaît une pé­riode d’ac­cal­mie après les fêtes, et USD Glo­bal, un dis­tri­bu­teur de dé­chets dont les ac­ti­vi­tés s’in­ten­si­fient au prin­temps, afin qu’ils par­tagent des tra­vailleurs.

Le pre­mier cycle d’échange est ter­mi­né et neuf em­ployés y ont par­ti­ci­pé. Les deux en­tre­prises et l’or­ga­nisme jugent que l’opé­ra­tion a été un

suc­cès. « On pense que d’autres en­tre­prises ont les mêmes be­soins, avance An­nie Bour­goin, di­rec­trice gé­né­rale de PME MTL Est-de-l’Île. Deux en­tre­prises pour­raient se joindre au duo ini­tial et on a des dis­cus­sions avec deux autres qui en­vi­sagent de conclure une en­tente. »

Dans le sec­teur pu­blic, les pe­tites mu­ni­ci­pa­li­tés vivent les mêmes dif­fi­cul­tés que les PME. La MRC de Ma­ria-Chap­de­laine, où se trouve la ville de Dol­beau-Mis­tas­si­ni, dans la ré­gion du Sa­gue­nay–Lac-Saint-Jean, mène une étude afin d’éva­luer la meilleure ma­nière que les mu­ni­ci­pa­li­tés de son ter­ri­toire puissent par­ta­ger leurs em­ployés dans les ser­vices d’ali­men­ta­tion en eau po­table et en trai­te­ment des eaux. Dans les plus pe­tites mu­ni­ci­pa­li­tés du ter­ri­toire, les tech­ni­ciens sont em­bau­chés à temps par­tiel, ex­plique Ch­ris­tian Bou­chard, di­rec­teur gé­né­ral par in­té­rim. Or, la plu­part des tra­vailleurs veulent un jour oc­cu­per un em­ploi à temps plein. « Une for­ma­tion peut coû­ter presque 5000$ lors­qu’on tient compte des dé­pla­ce­ments, ex­plique-t-il. Si vous em­bau­chez la res­source à temps par­tiel pour quelques mois et que l’em­ployé est em­bau­ché par le sec­teur pri­vé ou Hy­dro-Qué­bec, ça com­mence à coû­ter cher. C’est pour ça qu’on doit leur of­frir des condi­tions qui fa­vo­risent une plus grande ré­ten­tion. »

La mise en com­mun d’em­ployés se pra­tique dé­jà de­puis une ving­taine d’an­nées dans le sec­teur agri­cole par des co­opé­ra­tives d’uti­li­sa­tion de main-d’oeuvre par­ta­gée (CUMO) ou d’une co­opé­ra­tive d’uti­li­sa­tion de ma­té­riel agri­cole (CUMA). Il s’agit de co­opé­ra­tives que des pro­duc­teurs agri­coles mettent sur pied. La co­opé­ra­tive em­bau­che­ra des ou­vriers agri­coles qui tra­vaille­ront pour ses membres, qui la fi­nancent, ex­plique Chan­tal St-Laurent, ré­pon­dante pro­vin­ciale CUMA/CUMO au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture, des Pê­che­ries et de l’Ali­men­ta­tion du Qué­bec (MAPAQ). Dans l’air du temps, des co­opé­ra­tives ont éga­le­ment com­men­cé à em­bau­cher des tra­vailleurs pour fa­ci­li­ter la conci­lia­tion tra­vail-fa­mille de ses membres. « On voit des co­opé­ra­tives qui ont em­bau­ché des aides mé­na­gères ou des per­sonnes pour ai­der à faire les de­voirs. »

Des va­leurs com­munes

Mme Bour­goin et M. Le­fort éta­blissent des condi­tions si­mi­laires pour fa­vo­ri­ser le suc­cès d’une en­tente de par­tage d’em­ployés. Les en­tre­prises doivent s’en­ga­ger à res­pec­ter le lien d’em­ploi d’ori­gine. Elles doivent par­ta­ger des va­leurs com­munes. Leurs be­soins doivent être com­plé­men­taires en ce qui concerne l’ex­per­tise et les pé­riodes où l’échange au­ra lieu. Les lieux de tra­vail doivent être à proxi­mi­té pour évi­ter un trop long dé­pla­ce­ment aux em­ployés. « C’est im­por­tant de prendre le temps de se connaître et de bâ­tir un lien de confiance », in­siste Mme Bour­goin.

Avoir la com­bi­nai­son ga­gnante pour mettre en place un pro­gramme de par­tage d’em­ployés n’est pas tou­jours une mince af­faire, constate Pas­cal Na­taf, vice-pré­sident de la Guilde des dé­ve­lop­peurs de jeux vi­déo in­dé­pen­dants du Qué­bec.

Lorsque la Guilde a été mise sur pied en 2016, ses membres ont en­vi­sa­gé de mettre en place un pro­gramme d’échange de main-d’oeuvre. Il exis­tait un be­soin, car la pro­duc­tion d’un stu- dio va­rie se­lon l’avan­ce­ment de la concep­tion du jeu. L’idée a fi­na­le­ment été aban­don­née. Cer­tains membres concluent des échanges à la pièce en com­mu­ni­quant sur le groupe Google de la Guilde, mais au­cun pro­gramme éta­bli n’a été mis en place. « Quand on a fon­dé la Guilde, ça a été por­té par des bé­né­voles », in­dique M. Na­taf, qui est aus­si le co­fon­da­teur d’Af­for­dance Stu­dio.

« On s’est ren­du compte que sans em­ployé, sans struc­ture, ce se­rait im­pos­sible de gé­rer un pro­gramme de cette en­ver­gure. On pense tou­jours que c’est une bonne idée, mais on a dû prio­ri­ser des dos­siers plus fa­ciles à gé­rer. »

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