De­main est dé­jà là

Les Affaires - - Front Page - Chro­nique

De­main est dé­jà là pour qui sait re­gar­der. Le pro­blème, c’est qu’il y a de quoi s’alar­mer pour l’hu­ma­ni­té. Ex­pli­ca­tion.

Com­men­çons par quelques si­gnaux faibles, ré­vé­la­teurs des bou­le­ver­se­ments à ve­nir…

Avez-vous dé­jà mis les pieds au ma­ga­sin de sport Dé­cath­lon de Bros­sard? Si tel est le cas, j’ima­gine que vous avez écar­quillé les yeux au mo­ment de pas­ser à la caisse: plus be­soin de nu­mé­ri­ser dé­li­ca­te­ment chaque pro­duit, il suf­fit de lais­ser tom­ber tous vos achats dans une grosse boîte pour connaître aus­si­tôt le mon­tant à payer; chaque ar­ticle est do­té d’une éti­quette d’iden­ti­fi­ca­tion par ra­dio­fré­quence (RFID), la­quelle est ai­sé­ment lue à dis­tance, y com­pris au mi­lieu d’un tas d’ob­jets en vrac.

Avec un tel sys­tème, le client gagne en temps, et le ven­deur, en lo­gis­tique (il suf­fit, après la fer­me­ture, de par­cou­rir vite fait les rayons du ma­ga­sin avec un lec­teur RFID pour sa­voir im­mé­dia­te­ment ce qui a été ven­du, et donc ce qu’il faut com­man­der de nou­veau sans tar­der). Une avan­cée tech­no­lo­gique qui amène à s’in­ter­ro­ger sur l’ave­nir des cais­sières, voire des gé­rants, dont les tâches pour­raient être ro­bo­ti­sées à brève échéance.

Avez-vous dé­jà en­ten­du par­ler de la Fu­tu­reC­raft 4D? Il s’agit d’une chaus­sure in­ven­tée par Adi­das et Car­bon, qui est im­pri­mée en 3D. Il suf­fi­ra bien­tôt au client de nu­mé­ri­ser ses pieds en bou­tique pour avoir sa paire ajus­tée au mil­li­mètre près, trente mi­nutes plus tard. Une prouesse tech­no­lo­gique sus­cep­tible de chan­ger la donne dans le com­merce de dé­tail: plus be­soin de stock, plus be­soin de ven­deur non plus, puisque le client au­ra tou­jours la chaus­sure par­faite pour lui.

En­fin, avez-vous eu vent de l’opé­ra­tion Yoo­make d’Au­chan? La chaîne fran­çaise de su­per­mar­chés in­vi­tait ses clients à res­ter de­bout dans une ca­bine, le temps que 71 ap­pa­reils pho­to nu­mé­riques les mi­traillent sous tous les angles, his­toire de re­cueillir toutes leurs don­nées cor­po­relles. À ga­gner: un « Mi­ni -Me », une fi­gu­rine ré­duite d’eux-mêmes, im­pri­mée en 3D.

Ri­go­lo, n’est-ce pas? À ce­ci près qu’on peut ima­gi­ner d’autres ap­pli­ca­tions de cette in­ven­tion. Par exemple, Au­chan pour­rait très bien ar­rê­ter la vente de vê­te­ments pour vendre, à la place, les don­nées cor­po­relles de leurs clients à dif­fé­rentes marques, les­quelles se char­ge­raient de leur vendre en ligne des vê­te­ments sur me­sure. Au­tre­ment dit, il n’y au­rait plus be­soin de pro­duits en ma­ga­sin.

En trois exemples concrets, que ve­nons-nous de voir? Que les com­merces peuvent d’ores et dé­jà se pas­ser des em­ployés, des stocks et même des pro­duits, tout en conti­nuant de rou­ler sur l’or. Et ce, tout sim­ple­ment parce que l’or de de­main, ce sont les don­nées.

Des si­gnaux en­core plus trou­blants

Pour­sui­vons main­te­nant à l’aide de si­gnaux fluets, plus minces et plus trou­blants…

Lors de l’évé­ne­ment CHI 2018qui s’est te­nu en avril, à Mon­tréal, j’ai ren­con­tré des cher­cheurs à la fine pointe de l’in­ter­ac­tion entre l’hu­main et la tech­no­lo­gie, et j’ai été frap­pé par deux in­ven­tions qui fonc­tionnent. Je l’ai vu, de mes yeux vu: Nou­ra Ho­well, de Ber­ke­ley (États-Unis), a fa­bri­qué des vê­te­ments in­tel­li­gents ca­pables de dé­co­der nos émois et de les dé­voi­ler à tout le monde: des fils in­té­grés au tis­su changent de cou­leur en fonc­tion de l’émo­tion res­sen­tie (ex. : orange pour la frus­tra­tion, vert pour la sa­tis­fac­tion, etc.). Adi­tya She­khar Nit­ta­la, de l’Uni­ver­si­té de la Sarre (Al­le­magne), a mis au point une se­conde peau bour­rée de tech­no­lo­gie. Celle-ci s’en­file au­tour du poi­gnet et per­met, par simple pres­sion, de contrô­ler à dis­tance le vo­lume so­nore d’une chaîne haute fi­dé­li­té, la lu­mi­no­si­té d’une pièce ou en­core sa boîte de cour­riels.

Les deux mènent, au fond, à la ma­té­ria­li­sa­tion des don­nées. Mieux: leur in­té­gra­tion à l’in­di­vi­du lui-même. De­main, nous fe­rons lit­té­ra­le­ment corps avec nos don­nées; celles-ci nous se­ront es­sen­tielles pour vivre plei­ne­ment.

« Nous ne le réa­li­sons pas vrai­ment, mais nous pé­né­trons dans un nou­vel âge de l’hu­ma­ni­té, m’a confié le pros­pec­ti­viste Jean Staune, à l’oc­ca­sion de l’Ideo­thon, ré­cem­ment or­ga­ni­sé à Mon­tréal par le Club Ideo. Nous pas­sons d’un monde li­néaire – simple et pré­vi­sible –, où l’agri­cul­teur sa­vait ce que don­ne­raient ses cultures, et l’in­dus­triel, ses pro­duc­tions, à un monde chao­tique – com­plexe et im­pré­vi­sible–, où l’agri­cul­teur ne peut plus se fier à la mé­téo et où l’in­dus­triel peut se faire sup­plan­ter par une start-up en moins de six mois. »

Et d’ajou­ter: « C’est Ilya Pri­go­gine, le prix No­bel de chi­mie, qui di­sait que plus nous aug­men­tons les in­ter­ac­tions au sein d’un sys­tème, plus nous ac­crois­sons la com­plexi­té, et par suite la vo­la­ti­li­té, de ce­lui-ci. Au­jourd’hui, les don­nées fusent de par­tout et semblent se mul­ti­plier d’elles-mêmes – re­gar­dez Twit­ter –, si bien qu’il est de­ve­nu im­pos­sible de s’y re­trou­ver. Notre monde est en train de de­ve­nir hy­per­com­plexe, et donc hy­per-dan­ge­reux. »

Voi­là. Nous fi­lons droit vers un uni­vers com­po­sé avant tout de don­nées, les­quelles sont cen­sées nous fa­ci­li­ter la vie. Le hic, c’est que sous la pro­messe d’un monde meilleur se dis­si­mule, en vé­ri­té, un monde nu­mé­ri­sé, com­plexi­fié, ha­sar­deux. Bref, un monde hor­ri­ble­ment déshu­ma­ni­sé.

Est-ce vrai­ment ce que nous vou­lons pour nos en­fants et nos pe­tits-en­fants? Hum… Et si, tous en­semble, nous ar­rê­tions de nour­rir la Bête des don­nées dont elle se nour­rit ? Et si, pour com­men­cer, nous or­ga­ni­sions une Jour­née zé­ro don­née, dé­nuée de toute tech­no­lo­gie nu­mé­rique?

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