CANADIAN TIRE : BAN­QUIER PLUS QUE COM­MER­ÇANT

Les Affaires - - LA UNE - Stéphane Rol­land stephane.rol­[email protected] srol­land_­la

La nos­tal­gie est par­fois un puis­sant ve c t e u r d’in­fla­tion. Pre­nez ce vieux billet d ’ ar­gent Canadian Tire qui traîne dans le fond de votre ti­roir. Il pour­rait va­loir bien plus que le mon­tant qui y est ins­crit.

Il existe un en­goue­ment pour ce bout de pa­pier, dont les pre­mières coupures ont été mises en cir­cu­la­tion par le dé­taillant to­ron­tois en 1958. En 2017, un rare billet de 2$ émis en 1989 a été ven­du aux enchères pour la somme de 3 000$, se­lon le magazine Ma­clean’s.

L’his­toire est ex­cep­tion­nelle, mais une vi­site sur le site d’eBay per­met de voir un billet de 50 cents émis en

1972 en vente pour un plus rai­son­nable mon­tant de 8$, en plus des frais de li­vrai­son. Il n’y a pas de quoi par­tir dans le sud, mais ce ren­de­ment de 16 fois est tout de même une sa­tis­fai­sante ré­com­pense pour avoir fait son mé­nage de prin­temps.

À l’ère de l’ar­gent nu­mé­rique, ces his­toires de col­lec­tion­neurs sont l’écho du pas­sé glo­rieux de ce qu’on consi­dé­rait il n’y a pas si long­temps comme la « deuxième de­vise canadienne ». Le re­trait de la cir­cu­la­tion de ces billets n’a pas mis fin au pro­gramme de fi­dé­li­té de Canadian Tire. Au contraire, ce der­nier n’a ja­mais été aus­si im­por­tant et contri­bue au­jourd’hui à une part sub­stan­tielle du bé­né­fice de la so­cié­té mère.

Le pro­gramme de fi­dé­li­té Tri­angle compte 11 mil­lions de membres. Les re­mises qu’il verse aux clients re­pré­sentent la ver­sion nu­mé­rique de l’ar­gent Canadian Tire.

Tri­angle fait par­tie du mo­dèle d’af­faires de la di­vi­sion Ser­vices fi­nan­ciers Canadian Tire, connue aus­si sous le nom de « Banque Canadian Tire ». Celle-ci émet les cartes de cré­dit liées au pro­gramme de fi­dé­li­té. Les achats réa­li­sés avec ces cartes per­mettent aux clients d’accumuler plus ra­pi­de­ment des re­mises qu’avec un simple abon­ne­ment à Tri­angle. Plus de deux mil­lions de Ca­na­diens ont une de ces cartes dans leur por­te­feuille.

Pour la so­cié­té mère, c’est très payant. La Banque Canadian Tire gé­nère un ren­de­ment su­pé­rieur aux ac­ti­vi­tés tra­di­tion­nelles de com­merce de dé­tail me­nées par ses en­seignes Canadian Tire, Sports Ex­perts et l’Équi­peur. En 2018, elle a pro­duit 9% des re­ve­nus de Canadian Tire (CTC.A, 145,80$) et 29% de son bé­né­fice avant im­pôt, in­té­rêts et amor­tis­se­ment (BAIIA). En com­pa­rai­son, les ventes au dé­tail ne four­nissent que la moi­tié du BAIIA, bien qu’elles comptent pour 90% des re­ve­nus. Les ser­vices fi­nan­ciers connaissen­t éga­le­ment une forte ex­pan­sion. La créance moyenne brute, soit le mon­tant moyen par compte, a aug­men­té de 10,7%, tou­jours en 2018.

Le suc­cès de la fi­liale est ce­pen­dant un cou­teau à double tran­chant. D’un cô­té, l’ex­pan­sion des ser­vices fi­nan­ciers amène une aug­men­ta­tion des bé­né­fices, et ce, avec un meilleur ren­de­ment que les ac­ti­vi­tés de dé­tails. Par contre, plus de créances amènent une plus grande ex­po­si­tion aux risques de cré­dit.

Cer­tains se de­mandent si les ex­cès des mé­nages ca­na­diens n’af­fec­te­ront pas la Banque Canadian Tire. C’est à cette ques­tion qu’a ten­té de ré­pondre Pe­ter Sk­lar, de BMO Mar­ché des ca­pi­taux, qui a réa­li­sé un test de ré­sis­tance ( stress test) sur son por­te­feuille de cartes de cré­dit.

Afin de jau­ger les im­pacts d’un éven­tuel ra­len­tis­se­ment éco­no­mique, M. Sk­lar est re­tour­né en ar­rière me­su­rer les ef­fets de la der­nière crise fi­nan­cière sur le por­te­feuille de prêts de la Banque Canadian Tire. En 2009, les ra­dia­tions ont at­teint un som­met de 7,58% du por­te­feuille, com­pa­ra­ti­ve­ment à 5,76% en 2007. Au qua­trième tri­mestre 2018, les ra­dia­tions en rythme an­nua­li­sé étaient à 5,84%, un seuil com­pa­rable à ce­lui de 2007.

Le “pire scé­na­rio”

Pour ef­fec­tuer son test de ré­sis­tance, M. Sk­lar a sup­po­sé que les ra­dia­tions fran­chi­raient un nou­veau re­cord de 7,66% du por­te­feuille. « Même si la der­nière crise peut être consi­dé­rée comme le “pire scé­na­rio” en ce qui a trait à une ré­ces­sion, les fi­nances des mé­nages se sont as­su­ré­ment dé­té­rio­rées de­puis », jus­ti­fie l’ana­lyste.

Si cette hy­po­thèse se concré­ti­sait, le bé­né­fice avant im­pôt de la Banque Canadian Tire pour­rait chu­ter de 25%. L’ana­lyste juge que la di­vi­sion des ser­vices fi­nan­ciers vaut

9,6 fois son bé­né­fice (le mul­tiple qu’a payé la Banque Sco­tia quand elle a ac­quis une par­ti­ci­pa­tion de 20% en 2014). Avec une ré­ces­sion, ce mul­tiple pour­rait re­cu­ler d’un point de pour­cen­tage, es­time-t-il. En com­bi­nant ré­duc­tion du bé­né­fice et di­mi­nu­tion du mul­tiple, en­vi­ron 9,70$ de va­leur par ac­tion se­raient vo­la­ti­li­sés.

En tenant compte des pres­sions sur la ren­ta­bi­li­té de la di­vi­sion de com­merce de dé­tail et de la fi­du­cie de re­ve­nu im­mo­bi­lier, cette dé­pré­cia­tion pour­rait mon­ter à 14$. Au prix de 147,65$, ce­la re­pré­sente une baisse de 9,5%. « Une moins bonne per­for­mance des cartes de cré­dit ne se­rait pas aus­si dom­ma­geable que le craignent les in­ves­tis­seurs », constate l’ana­lyste, sans prendre le camp des op­ti­mistes ni des pes­si­mistes. Il juge que le mul­tiple a peu de chance d’aug­men­ter dans un contexte éco­no­mique morne.

La mo­ro­si­té pour­rait of­frir une oc­ca­sion aux in­ves­tis­seurs pa­tients. En ce mo­ment, le titre s’échange à 11,2 fois les pré­vi­sions de bé­né­fices des 12 pro­chains mois, com­pa­ra­ti­ve­ment à 17,5 fois pour les com­pa­rables, se­lon Reuters. En avril 2017, le ra­tio cours/ bé­né­fice des 12 pro­chains mois était à 16 fois. Irene Nat­tel, de RBC Marchés des Ca­pi­taux, pense que le mul­tiple pour­rait re­mon­ter « si les in­ves­tis­seurs se montrent plus en­thou­siastes en­vers les ser­vices fi­nan­ciers et que la di­rec­tion ré­pond aux at­tentes ».

Cette au­baine est ac­com­pa­gnée d’un risque. Comme le sou­ligne Pa­tri­cia Ba­ker, de Banque Sco­tia, le titre de Canadian Tire est un em­blème du sec­teur dis­cré­tion­naire au Ca­na­da, et quand l’humeur de­vient plus dé­fen­sive, il en fait gé­né­ra­le­ment les frais.

Pour re­ve­nir à la Banque Canadian Tire, elle se porte bien et rien n’in­dique que le por­te­feuille de prêts est fra­gi­li­sé, sou­ligne M. Sk­lar. Un pas­sage dans la note de l’ana­lyste de BMO Marchés des ca­pi­taux in­vite tou­te­fois à la ré­flexion. « Gé­né­ra­le­ment, la per­for­mance d’un por­te­feuille de cré­dit ne se détériore pas gra­duel­le­ment à me­sure que les dé­penses des consom­ma­teurs s’af­fai­blissent. En fait, le cré­dit de­meure fort jus­qu’à une ré­ces­sion. À ce point, la dé­té­rio­ra­tion est no­table et ra­pide. »

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