L’ILLUSION DE L’IN­TÉ­RÊT COM­PO­SÉ

Les Affaires - - LA UNE - Stéphane Rol­land ste­phane.rol­[email protected] srol­land_­la

Si vos ren­de­ments futurs sont moins gé­né­reux, vous de­vrez épar­gner da­van­tage pour at­teindre vos ob­jec­tifs. Au pire, si vos ren­de­ments sont meilleurs que pré­vu, vous n’en sor­ti­rez que plus riche.

Fai­sons un exer­cice ma­thé­ma­tique. Maude, 20 ans, dé­cide d’in­ves­tir 1000$ par an­née pour toutes les an­nées de sa ving­taine. Puis, elle laisse son ar­gent

fruc­ti­fier sans épar­gner da­van­tage afin de prio­ri­ser d’autres ob­jec­tifs fi­nan­ciers.

Du même âge, Sandrine choi­sit une dé­marche dif­fé­rente. La re­traite étant loin­taine, elle dé­cide de « pro­fi­ter de sa jeu­nesse », mais se met à l’épargne avec la même ré­gu­la­ri­té à par­tir de 30 ans. Elle in­ves­tit 1000$ par an­née pour les 35 pro­chaines an­nées. À un ren­de­ment an­nuel com­po­sé de 7%, le­quel des deux por­te­feuilles au­ra la plus grande va­leur lors­qu’elles au­ront 65 ans?

Ré­ponse: ce se­ra ce­lui de Maude. Elle au­ra 157843$ à 65 ans. Pour sa part, Sandrine au­ra ac­cu­mu­lé près de 10000$ de moins, soit 147913$. Cet exemple est très élo­quent sur les pou­voirs de la « ma­gie des in­té­rêts com­po­sés ». Maude, qui n’in­ves­tit que 10 ans de sa vie est plus riche que Sandrine qui a épar­gné du­rant 35 ans. On a beau sa­luer la clair­voyance de l’épargne précoce, on a presque en­vie de crier à l’in­jus­tice.

Cette fa­meuse « ma­gie des in­té­rêts com­po­sés » est une no­tion im­por­tante en in­ves­tis­se­ment. Or, tout bon ma­gi­cien vous di­ra qu’un tour réus­si est ba­sé sur une adroite illusion. Dans le cas qui nous concerne, on ne fait pas ré­fé­rence à la for­mule, mais bien aux es­poirs de ren­de­ments à long terme.

Nos es­poirs

L’idée est for­te­ment an­crée par­mi les in­ves­tis­seurs que, bon an, mal an, les ac­tions pro­cu­re­ront un ren­de­ment an­nuel com­po­sé de 7% à long terme. Or, ce scé­na­rio pour­rait être trop op­ti­miste à un mo­ment où les éva­lua­tions bour­sières sont éle­vées.

Même si l’écla­te­ment de la bulle tech­no et la crise fi­nan­cière de 2008 n’ont pas été des épi­sodes de tout repos, les in­ves­tis­seurs de longue date ont été ha­bi­tués à voir leur pa­tience gé­né­reu­se­ment ré­com­pen­sée à long terme, en dé­pit de la « dé­cen­nie per­due » des an­nées 2000. En te­nant compte du di­vi­dende et en sous­trayant l’ef­fet de l’in­fla­tion, le S&P 500 a af­fi­ché un ren­de­ment an­nuel com­po­sé réel de 8,4% dans les an­nées 1980 et de 14,4% dans les an­nées 1990, se­lon des don­nées de See­king Al­pha. Au 30 avril der­nier, le ren­de­ment réel était de 9,5% pour notre dé­cen­nie, presque ache­vée.

Un in­ves­tis­seur qui au­rait com­men­cé à in­ves­tir à 25 ans en 1980 au­rait 64 ans au­jourd’hui ; il au­rait ain­si évi­té les deux dé­cen­nies fa­mé­liques qu’ont été les an­nées 1960 et 1970 à la Bourse amé­ri­caine. Le mar­ché a af­fi­ché un ren­de­ment an­nuel com­po­sé de seule­ment 2,3% dans les an­nées 1960, tou­jours en te­nant compte du di­vi­dende et de l’in­fla­tion. Ces ren­de­ments modestes ont été sui­vis d’une des­truc­tion de va­leur an­nuelle de 6,2% dans les an­nées 1970, en rai­son no­tam­ment de l’in­fla­tion ga­lo­pante.

Au mo­ment où les éva­lua­tions sont éle­vées, un ra­len­tis­se­ment de la ca­dence n’est pas une idée far­fe­lue. Sans né­ces­sai­re­ment pré­voir un ren­de­ment réel né­ga­tif, bien des stra­tèges croient que les in­ves­tis­seurs de­vront se conten­ter de moins. C’est le cas de la firme Van­guard, no­tam­ment, qui s’at­tend à un ren­de­ment an­nuel com­po­sé de 3% à 5% pour les ac­tions amé­ri­caines au cours de la pro­chaine dé­cen­nie, sans te­nir compte du di­vi­dende et de l’in­fla­tion.

Avec un ren­de­ment de 3%, Maude au­rait at­teint l’âge de 65 ans avec un por­te­feuille de 33226$ au lieu de 157843$, dans notre exemple du dé­but. Sandrine, elle aus­si, se­rait moins riche, mais elle au­rait réus­si à rat­tra­per Maude avec un por­te­feuille de 66276$. C’est en­core un bel exemple du monde de dif­fé­rence que créer les in­té­rêts com­po­sés à long terme.

Un ren­de­ment de 3% sur 45 ans peut sem­bler très pes­si­miste. Ce l’est ef­fec­ti­ve­ment pour les ac­tions, mais ce ne l’est pas tel­le­ment pour le dé­ten­teur d’un por­te­feuille équi­li­bré. L’Ins­ti­tut qué­bé­cois de la pla­ni­fi­ca­tion fi­nan­cière (IQPF) re­com­mande à ses membres de pré­voir un ren­de­ment de 4,99% avant les frais pour un por­te­feuille com­po­sé à 50% d’ac­tions et à 50% d’obli­ga­tions, se­lon leurs hy­po­thèses de ren­de­ment

2019 pu­bliées le 30 avril der­nier. En ajou­tant des frais de ges­tion de 1,25%, la pro­jec­tion est ré­duite à 3,74%. Cer­tains lec­teurs in­ves­tis­seurs aver­tis ar­gu­men­te­ront qu’ils sont en me­sure d’in­ves­tir à moindre coût et qu’ils ont une plus grande to­lé­rance au risque, ce qui leur per­met d’es­pé­rer de meilleurs ren­de­ments. Le pro­fil pré­sen­té par l’IQPF cor­res­pond tout de même à ce­lui de nom­breux épar­gnants.

Moins de le­viers?

Re­ve­nons au mar­ché bour­sier. Une ac­tion a trois le­viers pour en­ri­chir ses ac­tion­naires: l’aug­men­ta­tion du bé­né­fice par ac­tion (crois­sance réelle et/ou ra­chat d’ac­tions), le di­vi­dende et une aug­men­ta­tion du mul­tiple. Main­te­nant que les mul­tiples sont dé­jà éle­vés, un de ces trois le­viers a per­du de son ef­fi­ca­ci­té.

À cet égard, le ra­tio CAPE (Cy­cli­cal­ly ad­jus­ted price-to-ear­ning), créé par le pro­fes­seur d’éco­no­mie Ro­bert Shil­ler, laisse en­tendre que les mar­chés sont his­to­ri­que­ment chers. Cette me­sure com­pare le prix d’un ac­tif par rap­port aux bé­né­fices gé­né­rés du­rant les 10 an­nées pré­cé­dentes. L’idée est que le por­trait sur une dé­cen­nie écou­lée se­rait plus fi­dèle que le ra­tio cours/ bé­né­fice des 12 pro­chains mois, qui est par­fois em­bel­li par les pré­vi­sions op­ti­mistes des ana­lystes.

Le ra­tio CAPE avoi­si­nait les 30 fois à la mi-mai. C’est moins que les 44,2 fois d’avant la bulle tech­no, mais un seuil com­pa­rable aux

32,12 fois d’avant la crise de 2008 et de 32,56 fois d’avant la crise de 1929. La moyenne his­to­rique de­puis plus d’un siècle est de 16,6 fois.

Comme n’im­porte quel in­di­ca­teur fu­tur, le ra­tio CAPE est l’ob­jet de cri­tiques. Les dix an­nées pré­cé­dentes comptent en­core l’exer­cice 2009, une an­née hor­rible pour la ren­ta­bi­li­té des en­tre­prises. Quand 2009 ne se­ra plus comp­ta­bi­li­sée dans le ra­tio CAPE en 2020, le bé­né­fice des 10 der­nières an­nées se­ra plus éle­vé. Ce­la fe­ra en sorte que le prix du mar­ché pour­rait avoir l’air plus abor­dable que main­te­nant. Cer­tains cri­tiques af­firment aus­si que le bé­né­fice de­meure une me­sure im­par­faite et que des ajus­te­ments comp­tables peuvent venir faus­ser le por­trait. D’autres di­ront que le contexte de faible in­fla­tion fait en sorte qu’il est lé­gi­time de payer plus cher pour des bé­né­fices futurs.

S’il n’est pas in­faillible, le CAPE in­vite tout de même à la pru­dence. Si vos ren­de­ments futurs sont moins gé­né­reux, vous de­vrez épar­gner da­van­tage pour at­teindre vos ob­jec­tifs. Au pire, si vos ren­de­ments sont meilleurs que pré­vu, vous n’en sor­ti­rez que plus riche. Mieux vaut pré­ve­nir que gué­rir.

Ein­stein et les in­té­rêts com­po­sés

Petit apar­té. La lé­gende veut qu’Al­bert Ein­stein ait dé­jà dit que les taux d’in­té­rêt étaient la hui­tième mer­veille du monde, rien de moins. Or, nous n’avons trou­vé au­cune trace qui au­then­ti­fie la pa­ter­ni­té de cette ci­ta­tion. Spé­cia­listes des citations, Fred Sha­pi­ro, édi­teur du Yale Book of Quo­ta­tions, dit n’en avoir trou­vé au­cune trace, lui non plus, lors d’une en­tre­vue au Bos­ton Globe en 2016. Il doute ce­pen­dant que le cé­lèbre phy­si­cien ait eu le temps de ré­flé­chir à la ques­tion. Même si elle est faus­se­ment at­tri­buée à un des plus grands cer­veaux, la ci­ta­tion n’en de­meure pas moins brillante. Les in­té­rêts com­po­sés sont ef­fec­ti­ve­ment une chose mer­veilleuse pour l’épar­gnant qui re­nonce à cer­taines gra­ti­fi­ca­tions im­mé­diates pour mul­ti­plier la va­leur de son pa­tri­moine fu­tur.

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