Olivier Sch­mou­ker

Les Affaires - - BILLET SOMMAIRE - Olivier Sch­mou­ker olivier.sch­mou­[email protected] Chro­ni­queur | @OSch­mou­ker

« Que vou­lez-vous qu’on fasse ? »

«Que vou­lez-vous qu’on fasse ? Au­jourd’hui, plus per­sonne n’est ten­té de tra­vailler dans ChaudièreA­ppalaches pour fa­bri­quer des jeans, des bi­cy­clettes ou des portes-fenêtres. Plus per­sonne… » Ce­lui qui me confiait son désar­roi, en marge de la Jour­née res­sources hu­maines en Beauce, avait des san­glots dans la voix. Sa ré­gion, il l’a ta­touée sur le coeur et il se­rait prêt à tous les sa­cri­fices pour la voir grandir et em­bel­lir. Mais voi­là, elle ne cesse de dé­pé­rir sous ses yeux éber­lués, et il se sent im­puis­sant de­vant le dé­sastre.

C’est que Chau­dière-Ap­pa­laches est au coeur de la tor­nade. La ré­gion af­fiche le taux de postes va­cants le plus éle­vé du Québec, à 4,1%, se­lon les don­nées de Sta­tis­tique Ca­na­da. Il s’agit là d’un bond de 1,3 point de pour­cen­tage en un an, le plus haut du Ca­na­da, à éga­li­té avec Ca­ri­boo (Co­lom­bie-Bri­tan­nique). En ce mo­ment même, 6755 em­plois sont à pour­voir, ce qui cor­res­pond à la po­pu­la­tion de Beau­ce­ville.

Oui, ima­gi­nez Beau­ce­ville vide du jour au len­de­main, et vous au­rez une idée du fléau éco­no­mique qui s’abat sur ChaudièreA­ppalaches. Et vous vous de­man­de­rez, comme moi par rap­port à ce mon­sieur déses­pé­ré, pour­quoi la pé­nu­rie frappe plus fort ici que par­tout ailleurs au Ca­na­da.

La ré­ponse? Elle est dure à en­tendre, mais il m’est im­pos­sible de la taire: en vé­ri­té, il n’y a pas tant pé­nu­rie de main-d’oeuvre que pé­nu­rie de… bons em­ployeurs. Ex­pli­ca­tion.

Ju­lia Pos­ca est cher­cheuse à l’Ins­ti­tut de re­cherche et d’in­for­ma­tions so­cioé­co­no­miques (Iris). Elle s’est pen­chée sur le pro­blème et a dé­cou­vert que les sec­teurs d’ac­ti­vi­té les plus tou­chés au Québec étaient ceux qui of­fraient les moins bonnes condi­tions de tra­vail. Un exemple frap­pant est le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier (taux de postes va­cants: 4%), victime de sa­laires « lé­gè­re­ment au-des­sus de la moyenne de tous les sec­teurs d’ac­ti­vi­té » et d’em­plois « peu va­lo­ri­sés ». Idem pour l’hé­ber­ge­ment et la res­tau­ra­tion (taux de postes va­cants: 4,7%), où « il est évident que le sa­laire est en cause (12,74$ de l’heure, en moyenne), tout comme les condi­tions de tra­vail (pé­ni­bi­li­té, ho­raires aty­piques…) ».

Sa conclu­sion : « Le plus ju­di­cieux pour

fa­ci­li­ter le re­cru­te­ment dans ces sec­teurs se­rait de mi­ser sur l’amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail, à com­men­cer par le sa­laire », note Mme Pos­ca dans son étude. Soit dit en pas­sant, la moyenne du sa­laire ho­raire, à Chau­dière-Ap­pa­laches, a… re­cu­lé en un an de 30 cents, à 17,35 $, ce qui cor­res­pond à la plus faible moyenne du Québec, d’après Sta­tis­tique Ca­na­da.

« Il faut que les em­ployeurs s’adaptent. Le rap­port de force n’est plus le même: dans cer­tains sec­teurs, ce sont les can­di­dats qui passent l’em­ployeur en en­tre­vue afin de jau­ger les condi­tions de tra­vail qu’il offre », a dit à la mi-mai Jean Bou­let, le mi­nistre du Tra­vail, de l’Em­ploi et de la So­li­da­ri­té so­ciale, lors d’une confé­rence de presse au cours de la­quelle il a sou­li­gné qu’il était de­ve­nu « in­con­tour­nable d’amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail, comme les sa­laires, les ho­raires et les avan­tages so­ciaux ».

Le mi­nistre a créé un pro­gramme pour in­ci­ter les em­ployeurs à de­ve­nir de « bons em­ployeurs », in­ti­tu­lé la Grande cor­vée 2.0. Mais voi­là, ce­lui-ci consiste en dif­fé­rentes me­sures fis­cales vi­sant à en­cou­ra­ger le main­tien et même le re­tour au tra­vail… des seuls ba­by-boo­mers. Le hic, c’est que cette ini­tia­tive ne ré­pond pas aux be­soins réels des en­tre­prises.

Lors­qu’on re­garde de près le pro­fil des postes va­cants, on voit que la moi­tié (53 %) d’entre eux exigent moins d’un an d’ex­pé­rience et que quatre postes sur cinq (80 %) né­ces­sitent moins de trois ans d’ex­pé­rience. Par ailleurs, 35% des postes va­cants ne re­quièrent au­cune sco­la­ri­té mi­ni­male et 23%, un di­plôme équi­valent ou in­fé­rieur à un DES. « En ré­su­mé, la ma­jo­ri­té des postes va­cants au Québec visent des per­sonnes peu qua­li­fiées », note Mme Pos­ca. Ce qui n’est au­cu­ne­ment le pro­fil des ba­by-boo­mers.

Quelle est alors la so­lu­tion? In­no­ver ra­di­ca­le­ment en ma­tière de re­cru­te­ment. À l’image du Pa­villon du coeur Beauce-Et­che­min et du res­tau­rant Sha­ker, à Saint-Georges:

Sé­duire au­tre­ment. Le Pa­villon offre des ser­vices de mieux-être aux en­tre­prises, l’idée étant qu’in­ves­tir dans la santé des sa­la­riés, c’est in­ves­tir dans celle de l’or­ga­ni­sa­tion. « Des études montrent que des em­ployés en meilleure santé sont plus heu­reux et plus pro­duc­tifs, et que l’em­ployeur gagne ain­si en image et en ré­ten­tion du per­son­nel », dit Catherine Mo­rin, ki­né­sio­logue, du Pa­villon, en in­di­quant que de plus en plus d’em­ployeurs de la ré­gion – « Boa-Franc, Ma­tiss, Ca­nam… » – faisaient ap­pel à eux et en faisaient même « un atout pour re­cru­ter ».

Re­gar­der ailleurs. « L’au­tomne der­nier, nous sommes al­lés jus­qu’en Co­lom­bie pour dé­ni­cher le chef dont nous avions be­soin. C’est en fai­sant pas­ser des tests à des élèves co­lom­biens en hô­tel­le­rie que nous avons dé­ni­ché la perle rare. Au­jourd’hui, Os­car nous donne plei­ne­ment sa­tis­fac­tion », ra­conte Marie-Claude Gré­goire, cheffe exé­cu­tive du Sha­ker, à Saint-Georges, convain­cue que le suc­cès ac­tuel du res­tau­rant ré­sulte de son re­cours au­da­cieux à l’im­mi­gra­tion.

Bref, le gou­ver­ne­ment Le­gault fait fausse route en boos­tant le nombre des ba­by-boo­mers au tra­vail et en sa­brant dans ce­lui des im­mi­grants. Les em­ployeurs ont, au contraire, be­soin de sang neuf pour ga­gner en vi­ta­li­té, en créa­ti­vi­té et en pro­duc­ti­vi­té. Chau­dière-Ap­pa­laches en est une splen­dide illustrati­on.

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