BIEN­TÔT LA GRÈVE DES DON­NÉES

Les Affaires - - LA UNE - Oli­vier Sch­mou­ker oli­vier.sch­mou­[email protected] C @OSch­mou­ker

Le jour où Ja­me­son Wet­more s’est ache­té Room­ba, il l’a re­gar­dé al­ler et ve­nir li­bre­ment dans sa mai­son, à la dé­cou­verte de chaque re­coin où la pous­sière pou­vait se ca­cher. Le pe­tit ro­bot as­pi­ra­teur lui sem­blait fou de joie de par­cou­rir ain­si son nou­veau ter­rain de jeu, ce qui fai­sait bien son af­faire puis­qu’il n’au­rait dé­sor­mais plus à se sou­cier de pas­ser l’as­pi­ra­teur.

Mais voi­là, M. Wet­more est pro­fes­seur agré­gé à la School for the Fu­ture of In­no­va­tion in So­cie­ty de l’Uni­ver­si­té d’État de l’Ari­zo­na, à Tempe. Sa pas­sion: pe­ser le pour et le contre des nou­velles tech­no­lo­gies, ce qui l’a ame­né à en­quê­ter sur le fonc­tion­ne­ment de Room­ba et, sur­tout, à dé­cou­vrir que le ro­bot – qu’il avait connec­té à Alexa, l’as­sis­tant per­son­nel in­tel­li­gent d’Ama­zon, afin de le com­man­der à dis­tance – avait en­voyé un plan dé­taillé de sa mai­son au géant du com­merce en ligne!

« À mon in­su, Ama­zon a ain­si gla­né une foule de don­nées sur ma vie pri­vée, a-t-il dit en mai lors de l’évé­ne­ment C2 Mon­tréal. Pour faire quoi? Al­lez sa­voir. Peut-être bien pour me bom­bar­der de pu­bli­ci­tés vi­sant à mo­der­ni­ser cer­tains de mes équi­pe­ments, je pense, no­tam­ment, à ma vieille té­lé... »

Der­rière son trait d’hu­mour, M. Wet­more dis­si­mu­lait une pro­fonde in­quié­tude: le prix à payer pour bé­né­fi­cier des der­nières avan­cées tech­no­lo­giques est-il la sup­pres­sion de nos vies pri­vées? Et donc, le don de toutes nos don­nées per­son­nelles à qui juge bon de les ex­ploi­ter?

« C’est simple, nous sommes tous de­ve­nus des vaches à lait. Nous avons fi­ni par ac­cep­ter de nous lais­ser traire jour après jour, sans dis­con­ti­nuer, par le Big Tech – Google, Apple, Fa­ce­book... –, en échange d’une vie do­cile et fa­cile », a lan­cé Brent Hecht, pro­fes­seur d’in­ter­ac­tion hu­main-al­go­rithme à l’Uni­ver­si­té Nor­th­wes­tern, à Evans­ton (États-Unis), lors du même évé­ne­ment.

La ques­tion saute aux yeux: le pro­ces­sus est-il d’ores et dé­jà ir­ré­ver­sible? L’in­va­sion des al­go­rithmes est-elle iné­luc­table?

C’est jus­te­ment ce qu’a te­nu à sa­voir M. Hecht, en s’as­so­ciant à deux autres cher­cheurs, Ni­cho­las Vincent et Shi­lad Sen. En­semble, ils ont concoc­té un mo­dèle de cal­cul per­met­tant d’éva­luer l’im­pact d’une « grève de don­nées » sur un mo­teur de re­cherche des­ti­né à pro­duire des re­com­man­da­tions à ses uti­li­sa­teurs. Pre­nons le

cas d’Ama­zon qui, chaque fois que vous consul­tez la fiche d’un livre, vous re­com­mande d’autres lec­tures en fonc­tion de vos centres d’in­té­rêt. À par­tir de quel mo­ment une grève de don­nées – par exemple, le fait de na­vi­guer ano­ny­me­ment sur le Web, ou en­core de cli­quer mas­si­ve­ment sur n’im­porte quel lien afin de dé­sta­bi­li­ser les don­nées re­cueillies vous concer­nant – peut-elle avoir un réel im­pact sur la per­for­mance du mo­teur de re­cherche d’Ama­zon? Au­tre­ment dit, quelles condi­tions doivent être rem­plies pour sa­bo­ter les don­nées d’un géant du Web et, par suite, son mo­dèle d’af­faires, sa­chant que 35% des ventes d’Ama­zon pro­viennent de ses re­com­man­da­tions et que c’est le cas pour 70% de celles de Net­flix, se­lon une étude du ca­bi­net-conseil McKin­sey & Com­pa­ny? La ré­ponse? Elle est in­croyable! Il se trouve qu’il est beau­coup plus ai­sé d’y par­ve­nir que ce qu’on ima­gine a prio­ri: Le chiffre ma­gique. Il suf­fit que 30% des uti­li­sa­teurs se mettent en même temps en grève de don­nées pour que ces der­nières soient gra­ve­ment cor­rom­pues; et donc, pour voir s’ef­fon­drer d’un coup le mo­dèle d’af­faires d’un Big Tech.

La force in­soup­çon­née de l’ho­mo­gé­néi­té des gré­vistes. Le pour­cen­tage peut être en­core moindre si la grève cible un point pré­cis et est me­née par les uti­li­sa­teurs les plus concer­nés par ce point. Ain­si, les trois cher­cheurs ont no­té que si les femmes se met­taient en grève à pro­pos, di­sons, de leurs don­nées per­son­nelles liées aux pro­duits de beau­té, l’im­pact se­rait dé­vas­ta­teur. En ef­fet, ce­la irait jus­qu’à pa­ra­si­ter le mo­teur de re­cherche des non-gré­vistes.

Par-de­là le boy­cott. Les gré­vistes de don­nées peuvent être cou­ron­nés de suc­cès dans leur lutte sans avoir à re­cou­rir au boy­cott: rien ne les em­pêche de conti­nuer à se ser­vir nor­ma­le­ment des ser­vices du Big Tech vi­sé, pour­vu que ce­la ne concerne pas di­rec­te­ment le do­maine qui fait l’ob­jet de la grève. Par exemple, une gré­viste peut très bien conti­nuer de faire ses courses en ligne sur Ama­zon, à condi­tion de ne cli­quer sur au­cun pro­duit de beau­té, le temps de la grève.

« Il est donc pos­sible d’avoir une réelle in­fluence sur les Big Tech, sans pour au­tant de­voir dé­cro­cher de la tech­no­lo­gie. Ça né­ces­site tout sim­ple­ment de se co­or­don­ner en ce sens. Ce qui va – qui sait? – ame­ner à la créa­tion pro­chaine de « syn­di­cats vir­tuels » et de grèves d’un tout nou­veau genre… », a dit M. Hecht.

« Au Ca­na­da, notre éco­no­mie est tel­le­ment ba­sée sur le nu­mé­rique qu’on ne peut pas se per­mettre de voir les gens cou­per le ro­bi­net de leurs don­nées. Les don­nées se­raient ten­dan­cieuses, ça frei­ne­rait l’in­no­va­tion. D’où l’ur­gence pour les Big Tech de res­tau­rer la confiance des uti­li­sa­teurs quant à l’ex­ploi­ta­tion de leurs don­nées, de trou­ver le moyen pour que cha­cun de nous en sorte ga­gnant. Donc, de tra­vailler – en­fin – non plus pour leur seul bien, mais pour ce­lui de tous », a d’ailleurs sou­li­gné à C2 Mon­tréal Nav­deep Singh Bains, le mi­nistre ca­na­dien de l’In­no­va­tion, des Sciences et du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique.

À bon en­ten­deur, sa­lut !

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