VIVE LE PHÉ­NO­MÈNE TAN­GUY

Les Affaires - - LA UNE - Oli­vier Sch­mou­ker oli­vier.sch­mou­[email protected] @OSch­mou­ker

Je rou­lais cet été sur de pe­tites routes de Croa­tie aux pay­sages à cou­per le souffle, riches en vil­lages rus­tiques ni­chés sur les hau­teurs et en val­lons bu­co­liques ayant ser­vi de dé­cor à la té­lé­sé­rie Game of Th­rones. Et j’ai fi­ni par no­ter quelque chose de cu­rieux : im­pos­sible de faire cent mètres sans voir une pan­carte « Apart­mant ». Il y avait des con­dos à louer ab­so­lu­ment par­tout, y com­pris dans les bourgs les plus re­cu­lés.

L’ex­pli­ca­tion? Le tourisme re­pré­sente au­jourd’hui 20 % du pro­duit in­té­rieur brut (PIB) de la Croa­tie, se­lon les don­nées d’Eu­ro­stat. Chaque Croate en­tend bien ti­rer pro­fit de cette manne, le moyen le plus ai­sé étant de louer une par­tie de son do­mi­cile aux visiteurs de pas­sage. « Du­rant la belle sai­son, nous nous pri­vons de notre chez-nous pour les tou­ristes. Nous leur laissons les belles pièces, tan­dis que nous nous ins­tal­lons ailleurs. Car c’est clai­re­ment une source de re­ve­nus non né­gli­geable », m’a dit San­ja, l’une de mes lo­geuses (c’est au mo­ment de ré­gler ma note que j’ai dé­cou­vert qu’elle s’en­tas­sait avec sa pe­tite fa­mille dans un sous-sol sans fe­nêtre pen­dant que j’oc­cu­pais, in­sou­ciant, leur lo­ge­ment).

Au­tre­ment dit, la pé­nu­rie de lo­ge­ments – cau­sée en par­tie par le tourisme – oblige les Croates à co­ha­bi­ter, la plu­part des foyers hé­ber­geant trois gé­né­ra­tions sous le même toit. Ré­sul­tat? C’est en Croa­tie que le « phé­no­mène Tan­guy » frappe le plus fort en Europe : en gé­né­ral, les gar­çons quittent le foyer fa­mi­lial à l’âge ca­no­nique de 32ans, et les filles, de 30 ans, d’après Eu­ro­stat.

L’en­fer au quo­ti­dien, me di­rez-vous! Et pour­tant, je peux vous ga­ran­tir que je n’ai croi­sé que des Croates heureux de vivre, pour qui la vie de fa­mille est ce qui compte le plus au monde. Ce qui m’a ame­né à m’in­ter­ro­ger sur notre pho­bie gé­né­ra­li­sée des Tan­guy : et si vivre long­temps avec ses en­fants pré­sen­tait des avan­tages in­soup­çon­nés ?

Pour m’en faire une juste idée, j’ai re­gar­dé ce qui pous­sait vrai­ment les jeunes Croates à de­meu­rer ain­si chez pa­pa et ma­man. Outre la pé­nu­rie de lo­ge­ments, c’est le chô­mage. Le tiers d’entre eux n’ont pas de tra­vail : le taux de chô­mage des moins de 25 ans est de 24 %. Et le ha­lo du chô­mage – soit l’en­semble des

per­sonnes qui veulent bien tra­vailler, mais qui ne sont pas prêtes à ac­cep­ter le pre­mier em­ploi qui leur est of­fert ou qui ne sont pas en re­cherche ac­tive d’un em­ploi – est l’un des plus éle­vés en Europe pour les jeunes, à hau­teur de 7,7%, tou­jours d’après Eu­ro­stat.

Bref, faute de res­sources, ils ne peuvent pas vo­ler de leurs propres ailes. Du moins, c’est ce qui saute aux yeux au pre­mier re­gard. L’ex­pli­ca­tion est, en vérité, plus sub­tile que ça…

Le pul­lu­le­ment des Tan­guy en Croa­tie dé­coule du fait que, lors­qu’on est un jeune adulte au chô­mage, la meilleure stra­té­gie pour s’en sor­tir consiste à… vivre chez ses pa­rents. Car ce­la per­met d’ap­prendre à mieux gé­rer ses fi­nances, puis de mieux re­bon­dir :

Les cher­cheurs Mi­chael J. Bent­ley et Vi­cki L. Bo­gan ont mis au jour le fait que les 15 % de mil­lé­niaux amé­ri­cains dans cette si­tua­tion se montrent plus éco­nomes et contracten­t moins de dettes que les autres.

Dans le cadre d’une étude de la Banque de ré­serve fé­dé­rale de Cle­ve­land, les éco­no­mistes Pa­trick Coate, Pa­wel Kro­li­kows­ki et Mike Za­bek ont dé­cou­vert que les pa­rents sont alors d’un pré­cieux se­cours : ils font no­tam­ment souvent jouer avec ef­fi­ca­ci­té leur ré­seau de contacts pour aider leur en­fant à dé­cro­cher un em­ploi, ce que ne font que ra­re­ment ceux dont la pro­gé­ni­ture vit sous un autre toit que le leur.

Un exemple frap­pant est ce­lui des chaus­sures Mi­ret. Do­ma­goj et Hr­voje sont deux frères dans la tren­taine qui ont vu l’usine de leur père Joža Bol­jar – 100 em­ployés, 100000 paires de chaus­sures par an fa­bri­quées et ven­dues sous la marque Mr. Jo­seph, des ex­por­ta­tions jus­qu’en Scan­di­na­vie – pé­ri­cli­ter au dé­but des an­nées 2010. Les chaus­sures croates, fa­bri­quées à la main en cuir vé­ri­table, ne par­ve­naient plus à concur­ren­cer celles à bas prix en pro­ve­nance de Chine. Le père a ac­cu­sé le coup, et est dé­cé­dé en 2015.

Les deux frères ont gran­di dans l’usine et ils ont tou­jours vé­cu à proxi­mi­té. Ils ne pou­vaient pas se per­mettre de tout lais­ser tom­ber, même s’ils n’avaient pas ter­mi­né leurs études. Alors, qu’ont-ils fait ? Ils ont in­no­vé en s’ap­puyant sur les fon­da­tions de l’en­tre­prise pa­ter­nelle. Ils ont re­lan­cé la pro­duc­tion, mais avec un tout nou­veau pro­duit hors du com­mun : des chaus­sures 100 % bio­dé­gra­dables! Les Mi­ret ne sont en ef­fet com­po­sées que de pro­duits na­tu­rels (chanvre, hé­véa, lin, ké­naf, laine bio et toile de jute re­cy­clée) qui se dé­com­posent d’eux­mêmes en l’es­pace de trois ans.

L’idée est aus­si simple que gé­niale : comme nous je­tons à pré­sent de toute fa­çon nos chaus­sures au bout d’une poi­gnée d’an­nées, au­tant que ce soit elles qui nous lâchent avant que nous nous en las­sions. Les ache­teurs se sont ré­cem­ment ar­ra­chés les toutes pre­mières paires de Mi­ret mises en vente dans la ville de Split. De toute évi­dence, le fu­tur leur tend les bras.

Comme quoi le phé­no­mène Tan­guy – ma­jeur à Mon­tréal, où 33 % des 20-34 ans vivent chez leurs pa­rents se­lon Sta­tis­tique Ca­na­da – n’a pas que du mau­vais, loin de là. Il peut au contraire per­mettre aux jeunes de fi­ler droit vers de tout nou­veaux ho­ri­zons… lors­qu’ils prennent fi­na­le­ment leur en­vol.

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