LA GRANDE CONVER­SION

LA GRANDE CONVER­SION

Les Affaires - - LA UNE - Da­niel Ger­main da­niel.ger­[email protected] C @@ da­niel_­ger­main

En dix ans, Sha­wi­ni­gan a ac­com­pli une vé­ri­table mu­ta­tion éco­no­mique. Un miracle opé­ré par un maire qui a su don­ner à ses ré­si­dents la foi en l’en­tre­pre­neu­riat.

Nous rou­lons dans l’Au­di A5 dé­ca­po­table du maire de Sha­wi­ni­gan en di­rec­tion du Centre d’en­tre­pre­neu­riat Al­phonse-Desjardins, un tra­jet de quatre mi­nutes de­puis l’hô­tel de ville que Michel An­gers peut faire les yeux fer­més. « On a ache­té ça, on va trou­ver quelque chose à faire avec », ré­vèle-t-il en poin­tant sur la gauche la gare de train pa­tri­mo­niale aux fe­nêtres pla­car­dées, alors qu’il s’en­gage à droite, dans l’en­trée de l’in­cu­ba­teur d’en­tre­prises. « Ha­bi­tuel­le­ment, c’est plein », dit-il voyant le sta­tion­ne­ment clair­se­mé, ce qui ne l’em­pêche pas de se ga­rer dans une place ré­ser­vée aux femmes en­ceintes, près de la porte prin­ci­pale.

Au­cun doute, il est ici chez lui.

Voi­là l’épi­centre du re­nou­veau éco­no­mique sha­wi­ni­ga­nais. Amé­na­gé en plu­sieurs phases dans l’édi­fice d’une an­cienne usine de tex­tile toute de briques rouges, au coût de 16 mil­lions de dol­lars, le Centre d’en­tre­pre­neu­riat Al­phonse-Desjardins abrite de­puis quelques an­nées la mi­cro­bras­se­rie Le Trou du diable, un in­cu­ba­teur d’en­tre­prises tra­di­tion­nelles, et le Di­giHub, une pé­pi­nière de jeunes pousses du sec­teur nu­mé­rique qui fait la fier­té du maire et de ses citoyens.

Avec rai­son. La conver­sion du vieil im­meuble de la Wa­bas­so est une réus­site in­con­tes­table. Les architecte­s, « des gens de la ré­gion », in­siste mon guide, ont créé un lieu fonc­tion­nel, convi­vial et mo­derne, tout en pré­ser­vant les élé­ments d’époque les plus évo­ca­teurs, comme les plan­chers de bois, les portes d’acier sur rail, les poutres à nu, les murs de briques et les fe­nêtres à car­reaux. Ce vieil écrin ren­ferme tout ce qu’on at­tend d’un ac­cé­lé­ra­teur nu­mé­rique: outre de la bande pas­sante en-veux-tu-en-v’là, il y a bien sûr l’es­pace de tra­vail par­ta­gé, la table de ba­by­foot, la glis­sade et le ba­ris­ta.

Plus d’une qua­ran­taine d’en­tre­prises en dé­mar­rage s’ac­tivent ici. Elles em­ploient quelque 250 per­sonnes aux­quelles s’ajou­te­ra une tren­taine d’em­ployés de Desjardins. La co­opé­ra­tive a an­non­cé l’an­née der­nière un in­ves­tis­se­ment de 25 M$ et l’éta­blis­se­ment ici d’une équipe consa­crée au dé­ve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion.

L’édi­fice ré­no­vé n’est pas seule­ment la ma­ni­fes­ta­tion concrète de la trans­for­ma­tion éco­no­mique de l’an­cienne Company Town; il est aus­si le rouage cen­tral d’une ma­chine à chan­ger les men­ta­li­tés. Il s’est pour ain­si dire sub­sti­tué à l’église d’an­tan en ins­tau­rant une cer­taine co­hé­sion so­ciale au­tour d’un pro­jet com­mun. Il vise tout le monde, mais plus par­ti­cu­liè­re­ment leles jeunes. On y pro­page la foi en l’ave­nir; on y enen­seigne les ver­tus de l’es­prit d’ini­tia­tive, de la pris­prise de risque, de l’in­no­va­tion, de la créa­ti­vi­té.

La nnou­velle re­li­gion, ici, c’est l’en­tre­pre­neu­riat.

Une U men­ta­li­té en­ra­ci­née

C’est toute une conver­sion pour une col­lec­ti­vi­té qui a tou­jours re­po­sé sur les em­plois ma­nu­fac­tu­riers. Du­rant des dé­cen­nies, à moins d’oeu­vrer dans une pro­fes­sion li­bé­rale ou de te­nir un commerce, on a tra­vaillé en usine de père en fils.

En­tre­prendre, ici, a long­temps été dé­cou­ra­gé, du moins fu­tile. Pour­quoi se dé­me­ner pour lan­cer son af­faire et créer des em­plois moins payants que ce qu’of­frait abon­dam­ment la grande en­tre­prise?

Tout le monde a au moins va­gue­ment en­ten­du par­ler du pas­sé glo­rieux de Sha­wi­ni­gan, ne se­rait-ce que par la sé­rie his­to­rique Les Filles de Ca­leb, quand un Ovi­la Pro­no­vost tout droit sor­ti du bois vient tra­vailler « en ville » et découvre le nec plus ul­tra de la tech­no­lo­gie de l’époque, l’éclai­rage élec­trique.

C’est l’his­toire par­mi d’autres de ces pe­tites villes in­dus­trielles riches et flo­ris­santes du mi­lieu du 20e siècle qui, après avoir tou­ché leur apo­gée, glissent sur la pente plus ou moins raide du dé­clin. Par­tout, le même ca­ne­vas, à quelques dé­tails près: des en­tre­prises s’amènent pour ex­ploi­ter à fond une res­source, puis dé­sertent la place pour lais­ser derrière elles une col­lec­ti­vi­té ex­sangue. Le ré­cit qui s’est écrit sur les rives de la ri­vière Saint-Mau­rice re­pré­sente sans contre­dit LE clas­sique du genre.

Il s’ouvre en 1898. Cette an­née-là, la Sha­wi­ni­gan Wa­ter and Po­wer Company est consti­tuée pour ex­ploi­ter le po­ten­tiel hy­drau­lique ex­cep­tion­nel de la ri­vière, dont le dé­ni­ve­lé à cet en­droit forme une chute spec­ta­cu­laire. Au­tour des bar­rages hy­dro­élec­triques s’érige avec les an­nées le plus im­por­tant com­plexe in­dus­triel du pays: alu­mi­nium, pâtes et pa­piers, élec­tro­chi­mie, tex­tile… Il y a des che­mi­nées par­tout. Les em­ployés sont si bien payés qu’on trou­ve­ra ici les re­ve­nus par per­sonne les plus éle­vés d’un océan à l’autre.

Sha­wi­ni­gan est alors la ville de la com­pa­gnie d’électricit­é. Celle-ci fixe les règles du plan d’ur­ba­nisme, cal­qué sur New York, avec ses rues, ses ave­nues et son parc des­si­né par la firme d’ar­chi­tec­ture new-yor­kaise de Fre­de­rick Law Olm­sted, pay­sa­giste qui a si­gné le Cen­tral Park. À une cer­taine époque, le « maire » de Sha­wi­ni­gan est un em­ployé de la so­cié­té.

En dé­pit du ra­len­tis­se­ment d’après-guerre, Sha­wi­ni­gan reste une sorte de Klon­dike jusque dans les an­nées 1960, quand sur­vient la na­tio­na­li­sa­tion de l’électricit­é, dont l’un des ef­fets est l’uni­for­mi­sa­tion du prix d’électricit­é par­tout au Qué­bec. Ce se­ra le coup fa­tal.

Au cours des an­nées 1970, les usines com­mencent à ré­duire leurs ac­ti­vi­tés avant de plier dé­fi­ni­ti­ve­ment ba­gage, les mises à pied se comptent par mil­liers, l’hé­ca­tombe se pour­suit du­rant la dé­cen­nie sui­vante. La der­nière phase reste en­core fraîche dans les mé­moires: la Bel­go (Abi­ti­biBo­wa­ter – 550 em­plois) ferme en 2007, l’Al­can (Rio Tin­to – 425 em­plois) suit en 2013, puis la Lau­ren­tide (Ré­so­lu – 275 em­plois) éteint ses ma­chines en 2014.

Après des dé­cen­nies glorieuses, Sha­wi­ni­gan ve­nait de tou­cher le fond.

Le su­per maire

Pour y avoir goû­té, Michel An­gers garde de bons sou­ve­nirs des der­nières « grandes an­nées » in­dus­trielles de Sha­wi­ni­gan. Mon­trant des ha­bi­le­tés ma­nuelles, le na­tif de la ré­gion s’est ra­pi­de­ment fait orien­ter vers la fi­lière élec­tro­tech­nique. « Mais je vou­lais de­ve­nir avo­cat », dit au­jourd’hui l’homme de 59 ans, un type tra­pu qui lève de la fonte de­puis sa jeu­nesse. Si sa for­ma­tion d’élec­tri­cien ne l’a pas im­mé­dia­te­ment convain­cu d’aban­don­ner ses am­bi­tions ju­ri­diques, son pre­mier em­ploi d’été à l’usine Al­can au­ra tôt fait d’y ar­ri­ver. « En en­trant, on ga­gnait l’équi­valent de 80000$ par an­née en dol­lars d’au­jourd’hui. » Même sur le dé­clin, c’était ça, Sha­wi­ni­gan.

Nous sommes en 1980. C’est dans le mou­ve­ment syn­di­cal, à la CSN, que le fu­tur maire trouve sa voie. « Je m’y suis beau­coup in­ves­ti, pas tant du cô­té de la né­go­cia­tion des conven­tions col­lec­tives que dans ce qu’on ap­pe­lait le “deuxième front de lutte”, la ré­or­ga­ni­sa­tion du tra­vail, l’im­pli­ca­tion dans la col­lec­ti­vi­té, le dé­ve­lop­pe­ment so­cial », ra­conte ce fils spi­ri­tuel du syn­di­ca­liste Gé­rald La­rose.

Jus­qu’en 2009, le père de deux en­fants reste très ac­tif au sein du syn­di­cat, où il oc­cupe suc­ces­si­ve­ment les postes de pré­sident de la sec­tion lo­cale, pré­sident du Con­seil cen­tral de Sha­wi­ni­gan, puis pré­sident du Con­seil

cen­tral du Coeur du Qué­bec. En pa­ral­lèle, il s’in­ves­tit dans le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la ré­gion par l’intermédia­ire du Con­seil ré­gio­nal de dé­ve­lop­pe­ment de la Mau­ri­cie, du CLD du Centre-de-la-Mau­ri­cie et du Con­seil ré­gio­nal des partenaire­s du tra­vail d’Em­ploi-Qué­bec Mau­ri­cie, où il se­ra pré­sident. Son couple n’y sur­vi­vra pas.

Du­rant ces an­nées, il constate de plus en plus les li­mites du mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique qui re­pose sur l’im­plan­ta­tion de grandes in­dus­tries, en­core pré­co­ni­sé par Qué­bec. D’un autre cô­té, il est ad­mi­ra­tif de ce qui est ac­com­pli en Beauce, pé­pi­nière d’en­tre­pre­neurs, et à Drum­mond­ville, qui re­lance son éco­no­mie grâce à la PME.

En 2007, le syn­di­ca­liste connaît une sorte d’épi­pha­nie. Lors­qu’il ac­com­pagne une dé­lé­ga­tion ré­gio­nale lors d’un voyage d’af­faires à Lille, en Bel­gique, il est ame­né à vi­si­ter l’an­cienne char­bon­ne­rie de Mon­ceau-Fon­taines conver­tie en site as­so­cia­tif d’éco­no­mie so­ciale. Il a une ré­vé­la­tion. « Tout de suite, je me suis dit qu’on pou­vait faire ça chez nous, on avait ce qu’il fal­lait », se re­mé­more-t-il en par­lant de l’an­cienne usine Wa­bas­so.

Au re­tour, il a beau sup­plier les élus de la ville d’im­plan­ter ce concept à Sha­wi­ni­gan, il parle dans le vide.

Il faut se re­mettre dans le contexte. La po­pu­la­tion est alors vieillis­sante, les jeunes les plus mo­biles, souvent les plus édu­qués, s’ex­pa­trient en masse de­puis 20 ans, les pertes d’em­plois et la dis­pa­ri­tion des usines au cours des 30 der­nières an­nées pèsent sur les fi­nances de la Ville, qui di­gère en­core dif­fi­ci­le­ment les fu­sions mu­ni­ci­pales réa­li­sées quelques an­nées plus tôt.

Le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ne fait pas par­tie de la culture de l’hô­tel de ville. En­core ré­cem­ment, la fonc­tion de maire était oc­cu­pée par des no­tables, souvent à temps par­tiel, et non par des ad­mi­nis­tra­teurs ou des dé­ve­lop­peurs éco­no­miques, comme on en voit au­jourd’hui de plus en plus. Au tour­nant du mil­lé­naire, les prio­ri­tés de la Ville sont d’as­su­rer les ser­vices et, sur­tout, de ne pas aug­men­ter les taxes.

L’élec­tion du lea­der de la CSN au poste de maire, en 2009, marque un tour­nant, mais ce qui l’at­tend a de quoi faire peur. Les gens sont en­core trau­ma­ti­sés par la fer­me­ture de la Bel­go deux ans plus tôt, les jours de l’Al­can à Sha­wi­ni­gan sont comp­tés et l’ave­nir de la Lau­ren­tide ne pa­raît guère plus brillant.

Le ré­seau d’aque­duc de Sha­wi­ni­gan n’a alors rien à en­vier à ce­lui de Mon­tréal en ma­tière de vé­tus­té. La Ville doit se confor­mer aux nou­velles normes du trai­te­ment de l’eau po­table, un dos­sier qui traîne en rai­son des coûts as­tro­no­miques de la so­lu­tion que veut im­po­ser Qué­bec. La ques­tion fe­ra l’ob­jet d’un acri­mo­nieux li­tige entre le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial et l’ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale, une bataille que ga­gne­ra Sha­wi­ni­gan.

Ce n’est pas le genre d’af­faire qui re­ten­tit hors des li­mites d’une ville, mais sur la scène lo­cale, sa résolution a per­mis au nou­veau maire de dé­mon­trer son lea­der­ship et sa com­ba­ti­vi­té qu’il a dé­ve­lop­pés du­rant ses an­nées syn­di­cales. « C’est un des plus grands faits d’armes de Michel An­gers », croit Luc Tru­del, na­tif du coin, très ac­tif dans le dé­ve­lop­pe­ment ré­gio­nal; il a été dé­pu­té pé­quiste dans Saint-Mau­rice du­rant le court règne de Pau­line Ma­rois. Ce­la a nour­ri la cote du maire, re­por­té deux fois au pou­voir.

Les citoyens ont le sen­ti­ment que ça bouge, en­fin. La Ville in­ves­tit des mil­lions dans les infrastruc­tures, no­tam­ment dans la ré­fec­tion de la rue prin­ci­pale et dans l’aménagemen­t d’une grande place au centre-ville, avec l’aide de Qué­bec et d’Ottawa. Sha­wi­ni­gan se met à ra­cler tous les pro­grammes de sub­ven­tion pos­sible, il n’est pas ques­tion de lais­ser de l’ar­gent sur la table. « De­puis 10 ans, nous sommes al­lés cher­cher quelque 250 M$ des deux ordres de gou­ver­ne­ment », se targue Michel An­gers, qui re­con­naît qu’il y a un coût pour la Ville à ce ra­tis­sage. La dette de la ville de 49000 ha­bi­tants s’est mise à gon­fler, tout comme les taxes fon­cières.

Ça reste jus­qu’à au­jourd’hui le prin­ci­pal ob­jet des cri­tiques à son en­droit.

En­tre­pre­neu­riat tous azi­muts

La re­lance éco­no­mique de Sha­wi­ni­gan ne s’an­nonce pas non plus fa­cile. En fait, le nou­veau maire a un pro­blème in­tan­gible au­quel s’at­ta­quer, ce qu’il ap­pelle une « men­ta­li­té de boîte à lunch » qui s’est for­gée dans les es­prits sur un siècle.

Peu de temps après son ar­ri­vée à l’hô­tel de ville, il convoque une ren­contre avec tous les in­ter­ve­nants so­ciaux et éco­no­miques pour dé­ter­mi­ner un plan de re­lance et de di­ver­si­fi­ca­tion de l’éco­no­mie lo­cale: la SADC, la chambre de commerce, la com­mis­sion sco­laire, le Cé­gep, des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières, des re­pré­sen­tants des sec­teurs cultu­rel et tou­ris­tique… La réunion est fixée à 9h.

« Les gens ar­ri­vaient à 9h05, se sou­vient Michel An­gers. Je les ai aver­tis que si ces ren­contres al­laient être les pre­mières à sau­ter de leur agenda, qu’il va­lait mieux qu’ils partent à la pause, je ne vou­lais pas les voir ici. Puis, je leur ai fait re­mar­quer que s’il y avait beau­coup de chaises dans la salle, celles au­tour de la table étaient li­mi­tées. Alors ceux qui veulent par­ti­ci­per aux dé­ci­sions de­vaient ar­ri­ver de bonne heure. » Le ton était don­né.

L’idée de di­ver­si­fier l’éco­no­mie et d’en­cou­ra­ger l’en­tre­pre­neu­riat à Sha­wi­ni­gan n’est pas nou­velle, mais elle ne dé­pas­sait guère, jusque-là, les bonnes in­ten­tions. Ce­la n’a pas em­pê­ché de voir émer­ger de belles en­tre­prises au cours des an­nées, comme Ca­mo­plast (Cam­so), Des­las­tek, Mé­ga­tech Élec­tro et, plus ré­cem­ment, Co­gni­box et AddÉ­ner­gie. La plus connue reste la mi­cro­bras­se­rie Le Trou du diable, ins­tal­lée rue Willow, à proxi­mi­té de la­quelle se dé­ve­loppe de­puis une ef­fer­ves­cente ac­ti­vi­té com­mer­ciale. Le « Trou » participer­a à une nou­velle per­cep­tion qu’on se fe­ra de « Sha­wi », plus jeune, un peu « trad », une bé­né­dic­tion pour une ville où les prin­ci­paux pro­jets im­mo­bi­liers visent les re­trai­tés et qui su­bit les raille­ries de l’hu­mo­riste Su­gar Sam­my.

Il faut néan­moins un élec­tro­choc, un ef­fort concer­té, tous azi­muts. Sha­wi­ni­gan se met à mul­ti­plier les ac­tions pour pous­ser ses citoyens à se lan­cer en af­faires. Dès le CPE, les en­fants sont initiés aux concepts de lea­der­ship, de per­sé­vé­rance et de so­li­da­ri­té so­ciale. On or­ga­nise des jour­nées pour les jeunes en­tre­pre­neurs et des concours d’en­tre­pre­neu­riat dans les écoles, on met sur pied des pro­grammes de bourse, un Startup Wee­kend…

Michel An­gers reste ob­sé­dé par ce qu’il a vu en Bel­gique. Il ar­rive à l’hô­tel de ville ré­so­lu à réa­li­ser son idée d’in­cu­ba­teur. Mal­gré les scep­tiques, il se lance en 2011. La Ville ac­quiert l’an­cien im­meuble de la Wa­bas­so et le ré­nove à grands frais, une opé­ra­tion en bonne par­tie fi­nan­cée avec ses fonds, ce qui ne com­prend même pas le bud­get de fonc­tion­ne­ment.

Le nou­veau Centre d’en­tre­pre­neu­riat ouvre ses portes à l’au­tomne de l’an­née sui­vante avec, comme prin­ci­pal lo­ca­taire, Le Trou du diable, en pleine ex­pan­sion. Pour le reste, l’idée est d’of­frir des es­paces et du sou­tien lo­gis­tique à des en­tre­prises en dé­mar­rage en plus d’of­frir de la for­ma­tion pour créer de nou­veaux en­tre­pre­neurs. Seule une frac­tion des pro­jets se­ra viable. Quant aux autres, leurs por­teurs au­ront au moins été ex­po­sés aux prin­cipes d’en­tre­pre­neu­riat, ce qui répond à l’ob­jec­tif, non moins im­por­tant, de pro­sé­ly­tisme.

L’idée d’y amé­na­ger un ac­cé­lé­ra­teur dans le do­maine nu­mé­rique n’émer­ge­ra qu’en 2013, quand Michel An­gers ac­com­pagne un en­tre­pre­neur lo­cal, Philippe Nadeau, à un con­grès in­ter­na­tio­nal de l’in­dus­trie du jeu vi­déo, à To­kyo.

Philippe Nadeau a dis­crè­te­ment bâ­ti, à par­tir de Sha­wi­ni­gan, une en­tre­prise de ser­vices, Al­che­mic Dream, dont les clients sont les prin­ci­pales so­cié­tés du sec­teur du jeu vi­déo de la pla­nète. Comme il as­siste de­puis des an­nées à tous les ras­sem­ble­ments de l’in­dus­trie par­tout dans le monde, il est au fait des der­nières tendances; son ré­seau de contacts est aus­si par­ti­cu­liè­re­ment bien gar­ni.

Son rôle se­ra dé­ter­mi­nant.

C’est en ef­fet à To­kyo que Michel An­gers connaî­tra, après Lille, une se­conde illu­mi­na­tion. Il at­ter­rit alors dans un dé­cor fu­tu­riste en­va­hi par des es­saims étour­dis­sants de jeunes tech­no­philes pen­chés sur leur té­lé­phone in­tel­li­gent; il fe­ra des ren­contres « sti­mu­lantes » et as­sis­te­ra à des dé­mons­tra­tions qui le lais­se­ront bouche bée. Il rentre dans ses terres en­core fé­brile avec la convic­tion de pou­voir y re­pro­duire un peu de cette ma­gie.

Pour qui connaît un peu Sha­wi­ni­gan, cette am­bi­tion a de quoi lais­ser son­geur. On peine à y ima­gi­ner le moindre bouillon­ne­ment dans le sec­teur des tech­nos. La plu­part des em­ployés d’Al­chi­mic Dream, plus de 400, sont par­tout sauf en Mau­ri­cie. Le pro­gramme d’in­for­ma­tique du Cé­gep est en lam­beaux : « Il était sur le bord de fer­mer », dit Michel An­gers. Qu’à ce­la ne tienne, le maire confie à Philippe Nadeau, lui-même scep­tique au dé­part, le man­dat de créer à par­tir de rien le troi­sième pôle nu­mé­rique de la pro­vince après Mon­tréal et Qué­bec.

Il faut la foi, in­ébran­lable. De la fo­lie aus­si.

Pa­ri ga­gné

À la fin de l’an­née 2014, le Di­giHub est inau­gu­ré au deuxième étage du Centre d’en­tre­pre­neu­riat Al­phonse-Desjardins. Une di­zaine de jeunes pousses ont dé­jà ré­ser­vé leur place. Tous les es­poirs sont alors per­mis, une presse lo­cale em­pha­tique évoque alors la créa­tion, à

Sha­wi­ni­gan, de grandes fran­chises du jeu vi­déo. « Au dé­part, l’idée était de mettre en place un in­cu­ba­teur des­ti­né aux en­tre­prises du jeu, mais le concept a ra­pi­de­ment évo­lué », ra­conte Philippe Nadeau, qui a ven­du sa firme pour dé­ve­lop­per et di­ri­ger le Di­giHub. L’or­ga­nisme à but non lu­cra­tif s’est re­po­si­tion­né pour se concen­trer sur quatre pôles nu­mé­riques: le pa­tri­moine et la mu­séo­lo­gie, le di­ver­tis­se­ment, l’usine 4.0 et la san­té.

Le pre­mier sec­teur s’est par­ti­cu­liè­re­ment bien dé­ve­lop­pé. Plus d’une ving­taine de pe­tites en­tre­prises s’ac­tivent main­te­nant dans ce do­maine, ai­dées en bonne par­tie par le dé­mar­chage de l’ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale et la di­rec­tion du Di­giHub. C’est là, jus­te­ment, une des par­ti­cu­la­ri­tés de cet in­cu­ba­teur: il est ali­men­té par des mis­sions éco­no­miques et des par­te­na­riats dé­ve­lop­pés par le tan­dem An­gers-Nadeau. Oui, le maire et son aco­lyte partent à la chasse aux contrats pour faire tour­ner le Di­giHub!

Ce­la a com­men­cé par un man­dat du mu­sée d’Ottawa dé­cro­ché en 2017, le­quel a fait boule de neige par la suite. Au prin­temps der­nier, les deux hommes ont an­non­cé des ententes de col­la­bo­ra­tion avec deux villes fran­çaises : Cannes et sa voi­sine, Sophia An­ti­po­lis, pré­sen­tée comme la plus im­por­tante tech­no­pole d’Europe. L’ob­jec­tif est d’ame­ner les en­tre­prises nu­mé­riques fran­çaises à faire des af­faires ici et les qué­bé­coises à dé­cro­cher des contrats dans l’Hexa­gone. Philippe Nadeau est exal­té. Il parle dé­sor­mais de je­ter les bases, à par­tir de Sha­wi­ni­gan, d’une « fran­co­pho­nie nu­mé­rique », rien de moins!

En un rien de temps, l’an­cienne usine Wa­bas­so gagne une telle no­to­rié­té qu’elle se trans­forme en un lieu de pè­le­ri­nage éco­no­mique. On vient de Saint-Hya­cinthe, Dol­beau-Mis­tas­si­ni, Lac-Mé­gan­tic, la Beauce, Ma­gog, Ni­co­let, La­val pour s’ins­pi­rer. « Il y a beau­coup d’in­té­rêt de la part des autres ré­gions pour ce que nous avons fait avec le Centre d’en­tre­pre­neu­riat et le Di­giHub. Les gens viennent chez nous pour voir ce qu’on a ac­com­pli », dit Luc Ar­vi­sais, di­rec­teur du Ser­vice de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Ville.

L’ini­tia­tive sha­wi­ni­ga­naise s’est ré­vé­lée suf­fi­sam­ment im­pres­sion­nante pour que le gou­ver­ne­ment li­bé­ral de Philippe Couillard confie alors au Di­giHub le man­dat de la re­pro­duire ailleurs au Qué­bec. Do­té d’un bud­get de 32 M$, le Ré­seau de pôles ré­gio­naux d’in­no­va­tion, de son nom of­fi­ciel, a tou­te­fois été aban­don­né peu de temps après l’ar­ri­vée des ca­quistes au gou­ver­ne­ment. C’était un deuxième re­vers pour Sha­wi­ni­gan et son Di­giHub, qui étaient sur les rangs, en 2017, pour ac­cueillir un stu­dio d’Ubi­soft. La so­cié­té de jeux vi­déo s’est plu­tôt tour­née vers Sa­gue­nay pour réa­li­ser son in­ves­tis­se­ment de 135 M$.

Rum & Code est l’une des trois en­tre­prises qui ont quit­té Di­giHub pour vo­ler de leurs propres ailes. La boîte conçoit des applicatio­ns web et mo­biles sur me­sure. Fon­dée par trois jeunes hommes de la ré­gion, Ian Bus­sières et les frères Alexis et Fé­lix-Antoine Huard, la firme et ses 12 em­ployés se sont de­puis ins­tal­lés ailleurs en ville. Avec sa rai­son so­ciale bien en vue sur un vaste pan­neau qui sur­plombe la rue de la Sta­tion, au coeur de la ville, la pe­tite so­cié­té s’est, en moins de trois ans, im­po­sée dans le pay­sage sha­wi­ni­ga­nais.

Les trois en­tre­pre­neurs in­carnent par­fai­te­ment le nou­vel es­prit qu’on tente im­plan­ter dans la ré­gion. Ils sont jeunes, sym­pa­thiques, en­tre­pre­nants, en­ga­gés dans la col­lec­ti­vi­té et sur­tout fiers d’être Sha­wi­ni­ga­nais. « On a tous par­ti­ci­pé à la course du 5 km de la Sé­rie du Diable. Il faut voir ça. Au tout dé­but, il y a une dou­zaine d’an­nées, il y avait peut-être 150 per­sonnes. L’an­née der­nière, on était presque 1000par­ti­ci­pants. C’était im­pres­sion­nant de voir ça à Sha­wi », s’en­thou­siasme Fé­lix-Antoine Huard en par­lant d’une sé­rie de courses à pied or­ga­ni­sée par la mi­cro­bras­se­rie Le Trou du diable.

Nou­veaux vi­sages de l’en­tre­pre­neu­riat tech­no lo­cal, les fon­da­teurs de Rum & Code consacrent une par­tie de leur temps à ini­tier les élèves du pri­maire aux ru­di­ments du co­dage en plus de par­ti­ci­per à la for­ma­tion des étu­diants du Cé­gep, dont le pro­gramme d’in­for­ma­tique a échap­pé à une mort lente après avoir su­bi une re­fonte en pro­fon­deur et dé­mé­na­gé dans les murs du Di­giHub. De­puis trois ans, elle ac­cueille un nombre crois­sant d’étu­diants.

Les jeunes ne ta­rissent pas d’éloges pour leur ville; ils évoquent la qua­li­té des res­tau­rants du sec­teur vil­la­geois de Sainte-Flore, la proxi­mi­té du Parc na­tio­nal de la Mau­ri­cie, le Cirque Éloize ins­tal­lé pour l’été à la Ci­té de l’éner­gie, le Tribal Fest, Le Trou du diable, le sa­lon de jeux de so­cié­té Les Dés Tru­qués…

« On peut rou­ler notre af­faire d’ici, ser­vir les clients d’où qu’ils soient. Alors pour­quoi on irait à Mon­tréal ou à Qué­bec ? » de­mande Alexis Huard.

Mis­sion ac­com­plie.

« Au dé­part, l’idée était de mettre en place un in­cu­ba­teur des­ti­né aux en­tre­prises du jeu, mais le concept a ra­pi­de­ment évo­lué. » – Philippe Nadeau , di­rec­teur gé­né­ral du Di­giHub

Michel An­gers, maire de Sha­wi­ni­gan

Le maire de Sha­wi­ni­gan, Michel An­gers

L’im­meu­bleL’im­meu de la Wa­bas­so est de­ve­nu le CEAD, un lieu fonc­tion­nel f et mo­derne, qui a tout de même pré­ser­vé­pré­ser les élé­ments d’époque les plus évo­ca­teurs.

Le bâ­ti­ment hy­dro­élec­trique Sha­wi­ni­gan-2, pro­prié­té d’Hy­dro-Qué­bec, est si­tué sur la ri­vière Saint-Mau­rice. Il a été éri­gé en 1910 et 1911 par la Sha­wi­ni­gan Wa­ter and Po­wer.

Amé­na­gé dans l’édi­fice d’une an­cienne usine de tex­tile, le Centre d’en­tre­pre­neu­riat Al­phonse-Desjardins (CEAD) abrite la mi­cro­bras­se­rie Le Trou du diable, un in­cu­ba­teur d’en­tre­prises tra­di­tion­nelles et le Di­giHub.

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