LA GÉ­NÉ­RA­TION X EST-ELLE DÉFAVORISÉ­E PAR L’ÉCO­SYS­TÈME ?

Les Affaires - - LA UNE - Fran­çois Nor­mand fran­cois.nor­[email protected] C @@ fran­cois­nor­mand

Des en­tre­pre­neurs âgés de 35 à 49 ans af­firment avoir de la dif­fi­cul­té à trou­ver des res­sources (ar­gent, pro­gramme, ac­com­pa­gne­ment) pour créer et faire gran­dir leur en­tre­prise en rai­son de leur âge.

« Je fi­nance tous mes ef­forts pour gran­dir avec mes propres res­sources », dit Fran­cia Ar­ci­la, la pa­tronne de Pom­me­rose De­si­gn Stu­dio, une PME qu’elle a fon­dée en 2014 et qui fa­brique des bi­joux éco­res­pon­sables. Se­lon elle, son âge la dis­qua­li­fie de la plu­part des pro­grammes d’ap­pui aux jeunes en­tre­pre­neurs, car ils s’adressent sur­tout aux moins de 35 ans.

Au­drey Syl­vestre, pré­si­dente et fon­da­trice d’In­tel­liMé­dia, une PME spé­cia­li­sée dans la stra­té­gie, la re­cherche et l’ana­lyse mé­dia et mar­ke­ting, a vé­cu la même chose. L’en­tre­pre­neure de 46 ans a fon­dé son en­tre­prise en 2013. La re­cherche de fi­nan­ce­ment a été à ce point com­pli­quée qu’elle a dé­ci­dé de se fi­nan­cer elle-même. « J’ai sor­ti mes REER. C’était plus simple comme ça », lâche-t-elle.

Même dis­cours du cô­té de Da­vid Cor­mier, un an­cien as­so­cié de Res­troPages, une PME qui a dé­ve­lop­pé une ap­pli­ca­tion pour ai­der les res­tau­ra­teurs à gé­rer leurs opé­ra­tions. « J’ai éplu­ché les pro­grammes, et la ma­jo­ri­té était pour les moins de 35 ans, voire 40 ans maxi­mum. C’était pro­blé­ma­tique pour nous », dit l’homme de 47 ans, au­jourd’hui di­rec­teur des re­la­tions d’af­faires de la firme de né­go­cia­tion d’ac­tifs fi­nan­ciers DRW.

Ka­ryne Beau­re­gard, une en­tre­pre­neure qui a fon­dé suc­ces­si­ve­ment trois PME entre 2009 et 2018, soit Entre 4 murs, Es­pace 313 et La Dé­pen­dance Es­pace De­si­gn Gour­mand, a quant à elle un par­cours as­sez unique. Comme elle a 43 ans, elle af­firme avoir no­té « une dif­fé­rence en ma­tière d’ac­cès à des res­sources » pour créer des en­tre­prises, et ce, avant et après l’âge de 35 ans.

Une moyenne d’âge de men­to­rés de 39 ans

Ri­na Mar­chand, di­rec­trice prin­ci­pale du Ré­seau M, une or­ga­ni­sa­tion qui offre un ser­vice de men­to­rat, confirme que plu­sieurs de ses membres plus âgés se plaignent de cette dif­fé­rence de trai­te­ment entre les gé­né­ra­tions. « Les en­tre­pre­neurs que nous ac­com­pa­gnons nous disent qu’il manque d’ac­com­pa­gne­ment fi­nan­cier », sou­ligne Mme Mar­chand, en pré­ci­sant que la moyenne d’âge des men­to­rés du Ré­seau M s’élève à 39 ans.

Comme il n’y a pas d’étude ex­haus­tive à ce su­jet, il est im­pos­sible de dire si l’en­semble de l’éco­sys­tème qué­bé­cois de sou­tien aux en­tre­pre­neurs dis­cri­mine les pro­prié­taires d’en­tre­prises âgés de 35 ans et plus. Ce­la dit, cer­taines or­ga­ni­sa­tions ont des cri­tères en fonc­tion de l’âge.

Fu­tur­pre­neur Ca­na­da, un OSBL fon­dé en 1996, offre du fi­nan­ce­ment, du men­to­rat et des ou­tils de sou­tien aux jeunes et aux nou­veaux pro­prié­taires d’en­tre­prise âgés de 18 à 39 ans. L’or­ga­nisme a même re­le­vé l’âge li­mite à 39 ans en 2012. « Nous avons aper­çu une ten­dance ma­jeure qui était que les femmes en­tre­pre­neures (qui compte pour 40% de nos en­tre­pre­neurs fi­nan­cés) lan­çaient des en­tre­prises plus tard dans leur tren­taine, sou­vent après avoir eu des en­fants », ex­plique Ma­ryse Gin­gras, di­rec­trice gé­né­rale, Qué­bec et pro­vinces de l’At­lan­tique.

La Ville de Qué­bec offre de son cô­té un pro­gramme pour le­quel elle a un poin­tage « fa­vo­rable aux moins de 35 ans ». Il s’agit d’ap­pels à pro­jets de « Qué­bec ville en­tre­pre­neu­riale », qui se veut un concours de mo­dèles d’af­faires. « Un pro­mo­teur de moins de 35 ans ob­tient une lé­gère bo­ni­fi­ca­tion de son poin­tage to­tal », ex­plique Jacques Vi­dal, di­rec­teur du dé­ve­lop­pe­ment de l’en­tre­pre­neu­riat, des en­tre­prises et de la ré­gion à la Ville de Qué­bec.

Nous avons in­ter­viewé les porte-pa­role de plu­sieurs autres or­ga­ni­sa­tions, comme le Mou­ve­ment Des­jar­dins ou In­ves­tis­se­ment Qué­bec, qui nous ont as­su­rés ne pas avoir de cri­tères ba­sés sur l’âge pour ai­der les nou­veaux en­tre­pre­neurs. Tou­te­fois, Sté­phane Achard, pre­mier vice-pré­sident à la di­rec­tion, En­tre­prises et as­su­rances à la Banque Na­tio­nale, ad­met qu’il y a peut-être un fon­de­ment à cette per­cep­tion vou­lant qu’il y a moins de res­sources pour les 35-49 ans. Le grand res­pon­sable, se­lon lui ? La ma­nière dont est struc­tu­ré l’éco­sys­tème pour sti­mu­ler l’en­tre­pre­neu­riat.

Plu­sieurs in­cu­ba­teurs qui ap­puient le dé­mar­rage d’en­tre­prises sont as­so­ciés à des ins­ti­tu­tions d’en­sei­gne­ment ou à des centres de re­cherche. De fac­to, les en­tre­pre­neurs sont sou­vent des étu­diants à la maî­trise ou au doc­to­rat, âgés de moins de 35 ans. « Il y a peut-être lieu de ré­flé­chir à voir comment on as­sure une pré­sence au­près de la classe d’en­tre­pre­neurs qui dé­butent, et qui ne sont plus sur les bancs d’école », dit M. Achard.

Chose cer­taine, l’éco­sys­tème au­rait in­té­rêt à cor­ri­ger le tir s’il y a vrai­ment un pro­blème. Les en­tre­prises fon­dées par les en­tre­pre­neurs âgés en moyenne de 45 ans sont celles qui ont le taux de sur­vie le plus éle­vé, se­lon une vaste étude du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy, «Age and High-Growth En­tre­pre­neur­ship», pu­bliée en 2018.

La rai­son en est fort simple: ils ont l’ex­pé­rience, le ré­seau, l’ex­per­tise, par­fois des éco­no­mies. De plus, ils ont une obli­ga­tion de ré­sul­tat: ils ont sou­vent des en­fants et d’im­por­tantes res­pon­sa­bi­li­tés fi­nan­cières.

Comme il n’y a pas d’étude ex­haus­tive à ce su­jet, il est im­pos­sible de dire si l’en­semble de l’éco­sys­tème qué­bé­cois de sou­tien aux en­tre­pre­neurs dis­cri­mine les pro­prié­taires d’en­tre­prises âgés de 35 ans et plus.

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