Ap­prendre à s’ap­pro­prier la pra­tique des éva­lua­tions post­oc­cu­pa­tion

Les Affaires - - ARCHITECTU­RE -

Les éva­lua­tions post­oc­cu­pa­tion (EPO) visent à me­su­rer la per­for­mance des nou­veaux bâ­ti­ments et la sa­tis­fac­tion de leurs usa­gers une fois qu’ils y sont ins­tal­lés. Ré­pan­dues en Grande-Bre­tagne, no­tam­ment, elles de­meurent rares au Qué­bec. Pour­quoi ?

La rai­son la plus fon­da­men­tale ex­pli­quant la ra­re­té des EPO dans la pro­vince est sans doute leur coût. « C’est très cher ; les clients ont ra­re­ment les res­sources pour le faire. Les bud­gets al­loués aux pro­jets sont dé­jà sou­vent dé­pas­sés, alors il reste ra­re­ment de l’ar­gent pour faire une étude qui en fe­ra le sui­vi », ex­plique Gon­za­lo Li­zar­ralde, pro­fes­seur à l’École d’ar­chi­tec­ture de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal et ti­tu­laire de la Chaire Fayolle-Ma­gil Construc­tion en ar­chi­tec­ture, bâ­ti­ment et du­ra­bi­li­té.

Ce­la dit, ce genre de sui­vi est, se­lon le pro­fes­seur, d’une im­por­tance ca­pi­tale pour confir­mer l’at­teinte des ob­jec­tifs d’un pro­jet ar­chi­tec­tu­ral. Plus lar­ge­ment – et peut-être plus im­por­tant en­core –, les EPO per­mettent d’amé­lio­rer les pra­tiques de l’in­dus­trie. Sauf qu’ap­prendre de ses er­reurs n’est pas tou­jours fa­cile, puis­qu’il faut d’abord les re­le­ver. Une idée à l’égard de la­quelle les ar­chi­tectes et les clients ne se montrent pas tou­jours en­thou­siastes.

« Les gens es­saient de soi­gner leur image, rap­pelle M. Li­zar­ralde. Peu d’en­tre­prises veulent se cri­ti­quer ou cri­ti­quer leurs pro­jets ou­ver­te­ment et en pu­blic. »

C’est d’ailleurs pour­quoi, quand des EPO sont réa­li­sées, elles sont ra­re­ment ren­dues pu­bliques.

L’exemple de la Mai­son du dé­ve­lop­pe­ment du­rable

En 2011, la Mai­son du dé­ve­lop­pe­ment du­rable (MDD) ou­vrait ses portes rue Sainte-Ca­the­rine Ouest, à Mon­tréal. Au mo­ment du lan­ce­ment du pro­jet, ses ini­tia­teurs vou­laient en faire un des bâ­ti­ments les plus verts du Ca­na­da. Un pa­ri réus­si ? Pour le sa­voir, une étude post­oc­cu­pa­tion a été com­man­dée à la Chaire

Fayolle-Ma­gil Construc­tion par l’or­ga­nisme Équi­terre, pro­mo­teur de la MDD.

Les ré­sul­tats ont été sur­pre­nants : mal­gré l’em­ploi de stra­té­gies in­no­vantes, et même s’il a à cet égard bat­tu l’im­meuble conven­tion­nel moyen, le bâ­ti­ment s’est ré­vé­lé moins per­for­mant que ce qui avait été en­vi­sa­gé. « Ce qui est plus im­por­tant, c’est le “pour­quoi ?” », in­siste le pro­fes­seur Li­zar­ralde.

Se­lon lui, grâce à cette

EPO « cou­ra­geu­se­ment » ren­due pu­blique – chose rare au pays –, énor­mé­ment de choses ont été ap­prises. « Dans l’in­dus­trie, on tend à pen­ser que les per­for­mances sont cu­mu­la­tives. Donc, si j’amé­liore une chose et une autre, et puis une autre, ce­la amé­lio­re­ra le bâ­ti­ment dans son en­semble. On pense qu’on peut construire le bâ­ti­ment idéal en op­ti­mi­sant. »

Et pour­tant! Pour in­ci­ter les usa­gers à faire usage des

Les EPO per­mettent d’amé­lio­rer les pra­tiques de l’in­dus­trie. Sauf qu’ap­prendre de ses er­reurs n’est pas tou­jours fa­cile, puis­qu’il faut d’abord les re­le­ver.

tran­sports ac­tifs et col­lec­tifs, la MDD a par exemple été construite sans sta­tion­ne­ment au sous-sol. Un avan­tage, à pre­mière vue. Tou­te­fois, lorsque l’édi­fice né­ces­site des tra­vaux, les en­tre­pre­neurs n’ont nulle part où lais­ser leurs ma­chi­ne­rie et équi­pe­ments en­com­brants.

Ain­si, op­ti­mi­ser veut donc sou­vent dire de créer un avan­tage, mais aus­si un désa­van­tage qui ré­duit en par­tie, si­non to­ta­le­ment, d’autres gains. M. Li­zar­ralde es­time donc que ces com­pro­mis et sa­cri­fices doivent être bien com­pris et ex­pli­qués à l’avance, sans quoi il pour­rait en ré­sul­ter beau­coup de frus­tra­tions. « La grande conclu­sion, c’est qu’il faut avoir un dia­logue trans­parent sur les coûts et sa­cri­fices qui se­ront en­gen­drés pour ob­te­nir une per­for­mance su­pé­rieure à d’autres égards », ré­sume-t-il.

Pour les pro­jets gou­ver­ne­men­taux

Rio Tin­to dé­mé­na­geait il y a trois ans dans ses nou­veaux bu­reaux mon­tréa­lais, à la Tour De­loitte, un chan­ge­ment qui mar­quait le pas­sage de postes de tra­vail fixes à des postes de tra­vail en ma­jo­ri­té non as­si­gnés, dou­blés d’aires col­la­bo­ra­tives. L’en­tre­prise a pro­fi­té de l’oc­ca­sion pour faire une étude, en col­la­bo­ra­tion avec Ædi­fi­ca, sur l’un des six étages qu’elle oc­cupe.

Cette étude vi­sait no­tam­ment à voir si les em­ployés ai­maient la nou­velle confi­gu­ra­tion et ce qu’ils en ap­pré­ciaient le plus. « On vou­lait s’as­su­rer que les cinq autres étages qui al­laient être ré­no­vés ré­pon­draient aux at­tentes des gens », af­firme Marc-An­dré La­belle, prin­ci­pal, Group Pro­per­ty chez Rio Tin­to.

Cette stra­té­gie a per­mis de vrai­ment ré­pondre aux at­tentes des usa­gers. Mal­gré tout, les EPO res­tent bien sou­vent vues comme su­per­flues. « Une fois que les bâ­ti­ments sont construits, les gens sentent qu’ils doivent vivre avec. Faire une étude est donc sou­vent per­çu comme un coût inu­tile », ex­plique Jean-Fran­çois St-Onge, ar­chi­tecte et co­fon­da­teur d’ADHOC ar­chi­tectes.

Se­lon lui, les EPO se­raient très per­ti­nentes pour les pro­jets gou­ver­ne­men­taux, comme les écoles et bi­blio­thèques, puisque ces types de pro­jets re­viennent sou­vent et que les ap­pren­tis­sages d’un pro­jet peuvent être plus fa­ci­le­ment mis à pro­fit dans les sui­vants. En Grande-Bre­tagne, le gou­ver­ne­ment cen­tral sou­met d’ailleurs ses pro­jets de construc­tion et de ré­no­va­tion ma­jeurs à des EPO de­puis 2013, afin de s’as­su­rer que ceux-ci sa­tis­font leurs usa­gers.

Au Qué­bec, les EPO res­tent rares, mais leurs avan­tages com­mencent à être re­con­nus. Entre autres, leur fonc­tion de va­li­da­tion du suc­cès d’un édi­fice du point de vue de ses uti­li­sa­teurs. Inau­gu­rée en 2013, la Bi­blio­thèque du Boi­sé, dans l’ar­ron­dis­se­ment mon­tréa­lais de Saint-Laurent, en est un exemple. L’ar­ron­dis­se­ment vi­sait une fré­quen­ta­tion de 600 à 800 per­sonnes par jour. Celle-ci a at­teint 1 263 l’an der­nier, af­firme le maire Alan DeSou­sa. « On peut bien faire de belles choses, mais la ques­tion la plus im­por­tante, en fin de compte, c’est de sa­voir si la po­pu­la­tion se les est ap­pro­priées. »

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