« DON­NER UNE ÂME » À L’ÉCO­NO­MIE DE DE­MAIN

Les Affaires - - LA UNE - RO­BERT DUTTON

Bio­gra­phie

Pen­dant plus de 20 ans, il a été pré­sident et chef de la di­rec­tion de Ro­na. Sous sa gou­verne, l’en­tre­prise a connu une crois­sance sou­te­nue et est de­ve­nue le plus im­por­tant dis­tri­bu­teur et dé­taillant de pro­duits de quin­caille­rie, de ré­no­va­tion et de jar­di­nage du Ca­na­da. Après avoir ac­com­pa­gné un groupe d’en­tre­pre­neurs à l’École d’en­tre­pre­neur­ship de Beauce, Ro­bert Dutton a dé­ci­dé de se joindre à l’École des di­ri­geants de HEC Mon­tréal à titre de pro­fes­seur as­so­cié.

«La soif d’in­no­va­tions qui de­puis long­temps s’est em­pa­rée des so­cié­tés et les tient dans une agi­ta­tion fié­vreuse de­vait, tôt ou tard, pas­ser des ré­gions de la po­li­tique dans la sphère voi­sine de l’éco­no­mie so­ciale […] La ri­chesse a af­flué entre les mains d’un pe­tit nombre […]. »

Très ac­tuels, ces mots ont été écrits en 1891. Ils consti­tuent les pre­mières phrases de l’en­cy­clique Re­rum No­va­rum (Choses nou­velles), si­gnée par le pape Léon XIII. Cette en­cy­clique est consi­dé­rée comme fon­da­trice de la doc­trine so­ciale de l’Église ca­tho­lique. Avec adap­ta­tions de cir­cons­tance, celle-ci est res­tée fon­da­men­ta­le­ment la même jus­qu’à au­jourd’hui.

Af­fi­chant un par­ti-pris as­su­mé pour les ou­vriers, dont il dé­non­çait l’ex­ploi­ta­tion, Léon XIII ne si­gnait pour­tant pas une charge contre l’en­tre­prise ; en­core moins contre la pro­prié­té, qu’il dé­fen­dait. En fait, Re­rum No­va­rum cher­chait en sous-texte à pro­té­ger le li­bé­ra­lisme dé­bri­dé de l’époque contre ses propres ex­cès, de­vant l’émer­gence du so­cia­lisme que Léon XIII re­dou­tait bien da­van­tage que le ca­pi­ta­lisme. Il cher­chait une voie mi­toyenne, ni so­cia­liste, ni ul­tra­li­bé­rale, un monde où l’en­tre­prise as­su­me­rait son rôle so­cial et où, ad­met­tait-il, l’État pour­rait jouer un rôle ac­cru pour cor­ri­ger les in­jus­tices les plus criantes.

Cette re­cherche du « juste mi­lieu » peut sem­bler as­sez conve­nue au lec­teur d’au­jourd’hui. Mais à la fin du 19e siècle, Re­rum No­va­rum était très avant-gar­diste, au point d’être dé­ran­geante.

L’éco­no­mie de Fran­çois

Avance ra­pide jus­qu’en 2019. Après ses an­nées glo­rieuses de l’après-guerre, le li­bé­ra­lisme est de nou­veau re­mis en ques­tion. Même si le tis­su éco­no­mique est ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent de ce qu’il était au 19e siècle, les en­jeux so­ciaux sont sem­blables. Avec, en prime, la sur­vie même de la pla­nète, qui n’était pas au me­nu de Léon XIII. Le « 1% » est de­ve­nu un sym­bole de l’in­jus­tice du sys­tème. Se­lon Gal­lup, 51 % des mil­lé­niaux amé­ri­cains ont une per­cep­tion po­si­tive du so­cia­lisme.

Dé­jà, en 2015, le pape Fran­çois a pu­blié l’en­cy­clique Lau­da­to Si’ (Loué sois-tu), un ap­pel à une vi­sion et à un trai­te­ment sys­té­miques de la pla­nète afin d’en as­su­rer la pé­ren­ni­té.

Mais il va plus loin. Le pape Fran­çois in­vite au­jourd’hui les jeunes (35 ans et moins) éco­no­mistes et en­tre­pre­neurs de par­tout dans le monde à se ras­sem­bler dans la pa­trie de Saint-Fran­çois, à As­sise, en Ita­lie, en mars2020. Le thème du col­loque : « L’éco­no­mie de Fran­çois », sans spé­ci­fier s’il s’agit de l’an­cien ou du nou­veau.

Pour­quoi in­vi­ter les jeunes, plu­tôt que les lea­ders en place? Sans doute parce que les pre­miers sont les ha­bi­tants de l’ave­nir ; et parce que les se­conds ne lui ins­pirent plus beau­coup d’es­poir.

Af­fi­chant un par­ti-pris as­su­mé pour les ou­vriers, dont il dé­non­çait l’ex­ploi­ta­tion, le pape Léon XIII ne si­gnait pas une charge contre l’en­tre­prise ; en­core moins contre la pro­prié­té, qu’il dé­fen­dait. En fait, l’en­cy­clique Re­rum No­va­rum cher­chait en sous-texte à pro­té­ger le li­bé­ra­lisme dé­bri­dé de l’époque contre ses propres ex­cès.

«Don­ner une âme»

L’ob­jec­tif est am­bi­tieux : lan­cer un pro­ces­sus de chan­ge­ment mon­dial pour créer une éco­no­mie plus équi­table, plus in­clu­sive et plus du­rable. Il s’agi­ra de « don­ner une âme » à l’éco­no­mie de de­main. Au nombre des confé­ren­ciers : Bru­no Frey, un éco­no­miste suisse et pion­nier de l’éco­no­mie com­por­te­men­tale et de l’éco­no­mie du bon­heur; l’éco­no­miste bri­tan­nique Kate Ra­worth, qui af­firme que l’éco­no­mie de­vrait vi­ser l’épa­nouis­se­ment de l’hu­ma­ni­té plu­tôt que la seule crois­sance à l’in­fi­ni ; l’éco­no­miste amé­ri­cain Jef­frey Sachs, dont les tra­vaux ont por­té entre autres sur la ré­duc­tion de la pau­vre­té dans le monde ; le prix No­bel d’éco­no­mie in­dien Amar­tya Sen, dont les tra­vaux ont por­té sur les choix so­ciaux ; l’en­tre­pre­neur ban­gla­dais, Mu­ham­mad Yu­nus, ban­quier et éco­no­miste, fon­da­teur de la pre­mière banque de mi­cro­cré­dit (ce qui lui a va­lu le prix No­bel de la paix) et ain­si de suite.

Per­sonne dans cette liste n’est une prime jeu­nesse. Per­sonne n’est connu pour être un mys­tique, d’ailleurs. Mais tous par­tagent cette vo­lon­té de rem­pla­cer le vo­ca­bu­laire de base de l’éco­no­mie, axé sur la seule crois­sance du PIB, par un pa­ra­digme plus hu­main, qui in­tègre le bon­heur, le par­tage et l’in­clu­sion comme ob­jec­tifs lé­gi­times des po­li­tiques éco­no­miques.

En­jeux contem­po­rains

Il y a fort à pa­rier que l’exer­cice dé­bou­che­ra, sous une forme ou une autre, sur une es­pèce de Re­rum No­va­rum 2.0: la re­dé­fi­ni­tion d’un juste mi­lieu, ni so­cia­liste ni ul­tra­li­bé­ral, adap­té aux en­jeux contem­po­rains. Ce­pen­dant, cette fois-ci, l’am­bi­tion est plus grande, car on est à la re­cherche d’une stra­té­gie d’im­plan­ta­tion.

Contrai­re­ment à Léon XIII, qui al­lait à contre-cou­rant, Fran­çois n’est pas seul. Dé­pouillé de son vo­let spi­ri­tuel et re­li­gieux, le pro­jet du pape re­joint une mou­vance émer­gente très ac­tuelle et très pro­fane – celle qui prône la re­dé­fi­ni­tion de la rai­son d’être de l’en­tre­prise pour y in­clure l’in­té­rêt col­lec­tif.

On pense no­tam­ment à des ini­tia­tives ré­centes, toutes le fait de grandes en­tre­prises, que j’ai évo­quées dans ma chro­nique pa­rue le 28 sep­tembre : la dé­cla­ra­tion du Bu­si­ness Round­table aux États-Unis, qui re­dé­fi­nit la rai­son d’être de l’en­tre­prise pour y in­clure l’in­té­rêt de toutes les par­ties pre­nantes ; le pro­jet du Bu­si­ness for In­clu­sive Growth, qui veut ré­par­tir plus équi­ta­ble­ment les fruits de la crois­sance éco­no­mique ; et la Va­lue Ba­lan­cing Al­liance, une OBNL ap­puyée par les quatre plus grands ca­bi­nets comp­tables du monde, qui en­tend re­dé­fi­nir et stan­dar­di­ser les règles de di­vul­ga­tion des en­tre­prises, pour y in­clure les coûts et les avan­tages so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux.

Léon XIII se­rait sans doute sur­pris de l’ac­tua­li­té de son pro­pos au­jourd’hui.

Ro­bert Dutton ro­[email protected] Chro­ni­queur in­vi­té

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