La comp­ta­bi­li­té du­rable au ser­vice des en­tre­prises

Les Affaires - - PROFESSION : COMPTABLE - Jean-Fran­çois Venne re­dac­tion­le­saf­[email protected]

Avec le temps, le rôle des comp­tables pro­fes­sion­nels agréés (CPA) a évo­lué. En grande par­tie vers une fonc­tion de conseiller stra­té­gique d’af­faires, qui dé­passe de beau­coup la simple vé­ri­fi­ca­tion fi­nan­cière. Dans la fou­lée, cer­tains CPA se spé­cia­lisent dans la « comp­ta­bi­li­té du­rable ».

« Il s’agit no­tam­ment de voir comment on peut in­té­grer les en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux et so­ciaux dans la stra­té­gie d’af­faires des or­ga­ni­sa­tions », ex­plique Marc Jour­neault, pro­fes­seur de comp­ta­bi­li­té à l’Uni­ver­si­té La­val et res­pon­sable du Centre de recherche en comp­ta­bi­li­té et dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Se­lon lui, cer­taines en­tre­prises peinent en­core à faire un lien entre les im­pacts so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux et leur ren­ta­bi­li­té ou leur stra­té­gie d’af­faires.

C’est jus­te­ment là qu’in­ter­viennent les CPA. Ils mettent en lu­mière des coûts liés aux en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux et so­ciaux, comme la consom­ma­tion d’éner­gie, les dé­penses en ges­tion des dé­chets ou en­core l’ab­sen­téisme des tra­vailleurs. La prise de conscience de ces coûts et de leurs im­pacts sur la ren­ta­bi­li­té contri­bue à sen­si­bi­li­ser les di­ri­geants à leur im­por­tance et à opé­rer des chan­ge­ments.

Les CPA peuvent aus­si ana­ly­ser les coûts d’un pro­duit ou d’un ser­vice sur tout son cycle de vie. Le pro­fes­seur Jour­neault donne l’exemple d’une en­tre­prise qui pro­dui­rait des pou­belles de rue. Ces der­nières sont peu coû­teuses à fa­bri­quer, mais la ges­tion de la col­lecte des dé­chets l’est beau­coup plus. Sa­chant ce­la, l’en­tre­prise peut in­no­ver pour ré­duire la fré­quence des col­lectes, par exemple en pro­dui­sant des pou­belles qui com­pactent les dé­chets ou qui émettent un si­gnal lors­qu’elles sont pleines, afin de rendre la col­lecte plus in­tel­li­gente.

La comp­ta­bi­li­té des flux de ma­tières est un autre ou­til des CPA. « Elle sert à me­su­rer les coûts liés aux dé­chets gé­né­rés par une or­ga­ni­sa­tion », ex­plique M. Jour­neault. Il donne l’exemple réel d’une fro­ma­ge­rie qui je­tait chaque mois plu­sieurs di­zaines de mil­liers de dol­lars en re­tailles de fro­mage. La perte en ma­tière pre­mière et en pro­duc­tion gas­pillée était énorme, et la chif­frer a per­mis d’en sou­li­gner l’im­por­tance et de mo­di­fier les pro­ces­sus qui y étaient as­so­ciés.

Cette dé­marche n’est pas sans dé­fi. Se­lon le pro­fes­seur, le plus grand reste la mé­con

« Il faut dé­fi­nir ce qu’il faut me­su­rer, comment, pour qui et à quelle fré­quence, quels contrôles in­ternes adop­ter, quels types d’au­dits in­ternes ou ex­ternes me­ner, et mettre en place des pro­ces­sus pour gé­rer ces fac­teurs so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux. »

– Thi­bault Millet , chef des ser­vices en chan­ge­ments cli­ma­tiques et dé­ve­lop­pe­ment du­rable de la firme EY au Ca­na­da.

nais­sance des en­tre­prises de la ren­ta­bi­li­té po­ten­tielle liée au dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Les gens voient les dé­penses en ar­gent ou en temps qu’oc­ca­sion­ne­ront ces chan­ge­ments, mais pas la source de crois­sance et de dif­fé­ren­cia­tion qu’ils re­pré­sentent. Me­su­rer ces coûts peut aus­si se ré­vé­ler com­plexe, l’in­for­ma­tion n’étant pas tou­jours fa­ci­le­ment dis­po­nible. En­fin, il faut aus­si sa­voir ac­com­pa­gner les en­tre­prises dans le chan­ge­ment. Ce­la si­gni­fie sou­vent faire jouer son ré­seau pour trou­ver cer­taines ex­per­tises que l’en­tre­prise n’a pas à l’in­terne, par exemple en ges­tion de l’éner­gie ou des dé­chets.

Une ten­dance lourde

Thi­bault Millet est à la tête des ser­vices en chan­ge­ments cli­ma­tiques et dé­ve­lop­pe­ment du­rable de la firme EY au Ca­na­da. Il note que la me­sure des fac­teurs en­vi­ron­ne­men­taux, so­ciaux et de gou­ver­nance (ESG) prend de plus en plus d’im­por­tance au­près des in­ves­tis­seurs et des en­tre­prises qui cherchent à se fi­nan­cer. Émerge ain­si le be­soin de dé­fi­nir des in­di­ca­teurs de per­for­mance autres que fi­nan­ciers, pour me­su­rer la va­leur so­ciale ou en­vi­ron­ne­men­tale.

Une firme comme EY cher­che­ra par exemple à ai­der les en­tre­prises à éta­blir les bonnes stra­té­gies de di­vul­ga­tion des in­di­ca­teurs ESG. « Il faut dé­fi­nir ce qu’il faut me­su­rer, comment, pour qui et à quelle fré­quence, quels contrôles in­ternes adop­ter, quels types d’au­dits in­ternes ou ex­ternes me­ner, et mettre en place des pro­ces­sus pour gé­rer ces fac­teurs so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux », énu­mère M. Millet. EY pro­pose d’ailleurs un cadre ou­vert, vi­sant à in­té­grer l’en­semble des stan­dards qui existent pré­sen­te­ment de ma­nière éparse dans un ou­til unique de me­sure de la va­leur.

La firme aide aus­si cer­tains grands in­ves­tis­seurs à com­prendre l’em­preinte car­bone de leur por­te­feuille, et les risques af­fé­rents. Elle les ac­com­pagne dans leur vo­lon­té de di­mi­nuer cette ex­po­si­tion au car­bone, tout en res­pec­tant leurs ob­jec­tifs d’af­faires, entre autres en ce qui concerne les ren­de­ments.

M. Millet ac­com­pagne éga­le­ment des en­tre­prises nou­vel­le­ment co­tées en Bourse et dont les pro­duits ou ser­vices pré­sentent un avan­tage en­vi­ron­ne­men­tal par rap­port à ses concur­rents. Ces en­tre­prises sou­haitent mon­trer cet avan­tage aux in­ves­tis­seurs et être lis­tées se­lon les in­dices ESG. Pour ce­la, il faut bien me­su­rer et di­vul­guer les fac­teurs en ques­tion.

D’autres en­tre­prises ont be­soin d’ap­pui pour in­té­grer des cri­tères ESG dans leurs opé­ra­tions et pro­ces­sus d’af­faires. Te­nir compte des droits de la per­sonne tout au long de la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment peut par exemple se ré­vé­ler un exer­cice com­plexe pour une grande mul­ti­na­tio­nale en contact avec de nom­breux sous-trai­tants et four­nis­seurs. « Cette dé­marche ga­gne­ra en­core en im­por­tance dans les pro­chaines an­nées, croit M. Millet, car elle est sy­no­nyme de bonne ges­tion des risques, de créa­tion de va­leur et de bonnes per­for­mances fi­nan­cières, et le mar­ché le re­con­naît. »

Les CPA mettent en lu­mière des coûts liés aux en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux et so­ciaux, les dé­penses en ges­tion des dé­chets ou en­core l’ab­sen­téisme des tra­vailleurs.

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