La face ca­chée des titres de crois­sance

Les Affaires - - BILLET | SOMMAIRE - Ri­chard Guay re­dac­tion­le­saf­[email protected] Chro­ni­queur in­vi­té

Bio­gra­phie

Ri­chard Guay est pro­fes­seur ti­tu­laire en fi­nance à l’ESG UQAM et an­cien pré­sident de la Caisse de dé­pôt et pla­ce­ment du Qué­bec.

La crois­sance du bé­né­fice par ac­tion (BPA) est sans au­cun doute l’un des cri­tères les plus im­por­tants pour éva­luer les ac­tions d’une so­cié­té co­tée en Bourse. On pour­rait donc croire que les en­tre­prises où les ana­lystes pré­voient la plus forte crois­sance des bé­né­fices se­ront celles qui ob­tien­dront les ren­de­ments les plus éle­vés. Eh bien non!

Ça peut sem­bler contre-in­tui­tif, mais une étude du Jour­nal of Fi­nance*, qui a ana­ly­sé le ren­de­ment bour­sier de plus de 2 350 en­tre­prises en Bourse de­puis 1981, ex­plique pour­quoi. L’étude montre que les so­cié­tés pour les­quelles les ana­lystes an­ti­cipent une forte crois­sance du BPA fi­nissent gé­né­ra­le­ment par « dé­ce­voir » dans les an­nées qui suivent. Par exemple, si l’en­tre­prise af­fiche une ho­no­rable aug­men­ta­tion de 20% de son BPA, cette pro­gres­sion se­ra vue comme une dé­cep­tion et fe­ra reculer le prix du titre si les at­tentes étaient à 25%.

À l’in­verse, il ar­rive sou­vent que les en­tre­prises pour les­quelles les ana­lystes ont de très basses at­tentes af­fichent des ren­de­ments bour­siers très in­té­res­sants. La rai­son est que ces so­cié­tés vont plus sou­vent réus­sir à « sur­prendre » le mar­ché avec les ré­sul­tats « moins pires » que pré­vu. Sup­po­sons que les ana­lystes pré­voient un BPA in­chan­gé d’une an­née à l’autre, mais qu’il aug­mente fi­na­le­ment de 2%. Ce n’est pas beau­coup, 2% de plus pour le BPA, mais il s’agit tout de même d’une belle sur­prise qui fe­ra aug­men­ter le prix en Bourse et pro­ba­ble­ment de beau­coup plus que 2%.

Il faut se rap­pe­ler que le prix en Bourse d’une ac­tion re­flète dé­jà les pré­vi­sions des bé­né­fices fu­turs. Les ac­tions d’en­tre­prises dont les pré­vi­sions du BPA pointent vers une forte crois­sance sont en gé­né­ral chè­re­ment éva­luées. En payant très cher, c’est beau­coup plus dif­fi­cile d’ob­te­nir du ren­de­ment par une ap­pré­cia­tion en­core plus im­por­tante du prix de l’ac­tion. À l’in­verse, les en­tre­prises où les ana­lystes sont pes­si­mistes ont des éva­lua­tions plus rai­son­nables.

Ces prin­cipes se re­flètent dans l’étude du Jour­nal of Fi­nance. Les au­teurs ont sé­pa­ré les en­tre­prises par dé­ciles se­lon la crois­sance pré­vue de leur BPA. Au seuil su­pé­rieur, il y a plus de 220 en­tre­prises avec une crois­sance an­nuelle pré­vue de 38% en moyenne. C’est très éle­vé. Par contre, le ren­de­ment bour­sier moyen a été de seule­ment 3%. L’étude sou­ligne que les ana­lyses ont eu rai­son de pré­voir une plus forte crois­sance de ces en­tre­prises, de pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions pour la plu­part, mais qu’ils ont été trop op­ti­mistes. La crois­sance des BPA a été plus basse que le 38% qui était pré­vu, d’où le ren­de­ment bour­sier dé­ce­vant.

Au dé­cile le plus bas, on comp­tait plus de 240 en­tre­prises dont la crois­sance pré­vue était de seule­ment 4%. Or, leur ren­de­ment à la Bourse a été de 15% en moyenne, bien mieux que les titres de crois­sance, car les so­cié­tés ont dé­voi­lé des ré­sul­tats meilleurs que pré­vu.

Il faut se rap­pe­ler que le prix en Bourse d’une ac­tion re­flète dé­jà les pré­vi­sions des bé­né­fices fu­turs.

Pre­nez garde aux si­rènes de la crois­sance

Les en­tre­prises ayant les plus fortes crois­sances at­tirent certes l’at­ten­tion des ana­lystes et des in­ves­tis­seurs. Et pour cause! Af­fi­cher une crois­sance du BPA de 25% est quelque chose d’im­pres­sion­nant. Tou­te­fois, leurs fortes crois­sances n’en font pas né­ces­sai­re­ment de bons in­ves­tis­se­ments. Vous paye­rez vrai­sem­bla­ble­ment trop cher si le mar­ché fi­nan­cier a dé­jà gon­flé le prix de l’ac­tion pour re­flé­ter des pré­vi­sions de crois­sance op­ti­mistes.

Vers quelle en­tre­prise les in­ves­tis­seurs doivent-ils se tour­ner? À la lu­mière de ces ré­sul­tats, mieux vaut mi­ser sur les so­cié­tés sous-es­ti­mées pour ob­te­nir de meilleurs ren­de­ments. C’est là où vous avez plus de chance d’avoir d’agréables sur­prises.

P. Bor­da­lo, N. Gen­naio­li, R. LaPor­ta et A. Sh­lei­fer (2019), «Diag­nos­tic Ex­pec­ta­tions and Stock Re­turns», Jour­nal of Fi­nance, dé­cembre 2019, pp 2839-2875.

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