Au­baine ou pro­blème: Les sables bi­tu­mi­neux de l’Al­ber­ta

L'Express Ottawa - - VIE COMMUNAUTAIRE - Se­bas­tian Meiss­ner Béa­trice-Desloges

De­puis quelques an­nées, la contro­verse par rap­port aux sables bi­tu­mi­neux de l’Al­ber­ta a en­flam­mé plu­sieurs dé­bats. Il est dif­fi­cile de contre­dire l’im­pact po­si­tif de cette res­source sur l’éco­no­mie de l’Al­ber­ta. Mais le pro­blème ré­side dans les émis­sions re­liées à la pro­duc­tion et au raf­fi­ne­ment du pé­trole qui sont de 3,2 à 4,5 fois plus éle­vées pour les sables bi­tu­mi­neux que pour le pé­trole conven­tion­nel. En d’autres mots, les sables bi­tu­mi­neux sont beau­coup plus coû­teux, à la fois pour l’en­vi­ron­ne­ment et pour nous, les contri­buables. Ce­pen­dant, une en­quête me­née par le doc­teur John O’Connor in­dique que les sables bi­tu­mi­neux pour­raient être res­pon­sables pour quelque chose de tout aus­si ef­frayant que le chan­ge­ment cli­ma­tique.

En 2006, M. O’Connor a vi­si­té Fort Chi­pewyan, une com­mu­nau­té de 1 200 Au­toch­tones si­tuée au Nord- Est de l’Al­ber­ta, afin d’étu­dier les taux de cancer anor­ma­le­ment éle­vés. Par­mi les can­cers les plus ty­piques, M. O’Connor a ob­ser­vé plu­sieurs cas de co­lan­gio­car­ci­nome, un cancer de la voie bi­liaire très rare et mor­tel. Or, cer­tains sous-pro­duits des sables bi­tu­mi­neux, en par­ti­cu­lier l’ar­se­nic et le mer­cure, sont liés au cancer de la voie bi­liaire. De plus, les an­ciens de la com­mu­nau­té af­firment que ces types de cancer ne sont ap­pa­rus que lorsque les com­pa­gnies pé­tro­lières ont com­men­cé à ex­traire les sables bi­tu­mi­neux à quelques ki­lo­mètres au Sud de Fort Chi­pewyan. In­quiet, M. O’Connor fait ap­pel à San­té Ca­na­da pour en­ta­mer une in­ves­ti­ga­tion plus pro­fonde.

Lo­gi­que­ment, San­té Ca­na­da au­rait dû prio­ri­ser une telle in­ves­ti­ga­tion dans les plus brefs dé­lais. Au lieu, l’or­ga­ni­sa­tion gou­ver­ne­men­tale a ré­fu­té les ré­sul­tats de M. O’Connor, af­fir­mant qu’il pro­pa­geait des fausses ru­meurs. Ce n’est qu’en 2009 que San­té Ca­na­da a fi­na­le­ment me­né une étude com­pré­hen­sive. Conclu­sion? Le taux de cancer chez cette pe­tite com­mu­nau­té était de 30 % plus éle­vé que pré­vu. Mal­heu­reu­se­ment, l’étude n’a pas dres­sé de lien pos­sible entre les taux de cancer éle­vés et les sables bi­tu­mi­neux à proxi­mi­té.

De toute évi­dence, la pos­si­bi­li­té d’un lien semble pos­sible pour plu­sieurs rai­sons. Le pro­ces­sus de raf­fi­nage des sables bi­tu­mi­neux consiste à fil­trer plu­sieurs sous-pro­duits in­dé­si­rables - no­tam­ment l’eau et l’ar­gile - afin d’en iso­ler cet or noir tant dé­si­ré. Par la suite, l’eau et l’ar­gile, char­gée de mé­taux toxiques tels que le mer­cure, sont pla­cés dans des lacs ar­ti­fi­ciels, des­ti­nés à y res­ter jus­qu’à ce que les com­pa­gnies trouvent une meilleure so­lu­tion pour s’en dé­bar­ras­ser. Mal­heu­reu­se­ment, l’agence in­dé­pen­dante En­vi­ron­men­tal De­fence a trou­vé que ces lacs ar­ti­fi­ciels lais­saient échap­per en moyenne 11 mil­lions de litres de pro­duits toxiques à chaque jour! En conta­mi­nant les cours d’eau à proxi­mi­té, les mé­taux toxiques s’in­filtrent à la base de la chaine ali­men­taire, et se pro­pagent par­mi la ma­jo­ri­té des es­pèces aqua­tiques et ter­restres. En ef­fet, une étude in­dé­pen­dante me­née par l’éco­lo­giste Kevin Ti­mo­ney en 2008 a dé­ter­mi­né que les taux de car­ci­no­gènes dans la faune en­vi­ron­nante étaient in­ac­cep­tables.

Pour la pe­tite com­mu­nau­té de Fort Chi­pewyan, qui conti­nue à sub­sis­ter prin­ci­pa­le­ment de la chasse et de la pêche, ces fuites de pro­duits toxiques sont dé­vas­ta­trices. Chaque jour, ses membres pêchent de plus en plus de pois­son at­teint de tu­meurs. Tous les jours, ils font face à un di­lemme: de­vraient-ils conti­nuer à consom­mer cette viande conta­mi­née ou dé­pen­ser une pe­tite for­tune à l’épi­ce­rie? Tou­te­fois, il s’agit d’une ques­tion rhé­to­rique pour cette com­mu­nau­té dé­mu­nie où la pau­vre­té frappe tout aus­si fort que le cancer. Pour­tant, voi­là la ques­tion au coeur des pro­blèmes de Fort Chi­pewyan, car c’est en consom­mant cette viande conta­mi­née que ses membres se condamnent au cancer.

Somme toute, les re­cherches semblent in­di­quer que les sables bi­tu­mi­neux posent des risques de san­té graves pour les com­mu­nau­tés à proxi­mi­té. Il fau­drait donc que le gou­ver­ne­ment ca­na­dien éva­lue réel­le­ment la pos­si­bi­li­té de ces risques avant de don­ner feu vert aux fu­turs dé­ve­lop­pe­ments pé­tro­liers.

Au bou­lot, M. Har­per!

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