Le pro­jet de charte des va­leurs qué­bé­coises est-il si fé­mi­niste?

L'Express Ottawa - - VIE COMMUNAUTAIRE - Ma­thilde Pa­pillon De La Salle

Ré­cem­ment, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois de Pau­line Ma­rois a dé­voi­lé son pro­jet de charte des va­leurs qué­bé­coises, pi­lo­té par le mi­nistre Ber­nard Drain­ville. Ce­lui-ci a comme but d’as­su­rer la neu­tra­li­té re­li­gieuse de l’État en mo­di­fiant la Charte qué­bé­coise des droits et li­ber­tés de la per­sonne. On dit de ce pro­jet qu’il pour­rait avan­ta­ger les femmes. Or, je n’en suis pas si cer­taine…

Pro­po­sant d’in­ter­dire le port de tout signe re­li­gieux os­ten­ta­toire, ce nou­veau rè­gle­ment tou­che­rait tous les fonc­tion­naires. De toute évi­dence, cette pro­hi­bi­tion au­rait des im­pacts phé­no­mé­naux par­mi les em­ployés de l’État qui, par vo­lon­té per­son­nelle ou obli­ga­tion re­li­gieuse, tiennent aux sym­boles qui les rat­tachent à leur confes­sion.

Oui, je le concède, le gou­ver­ne­ment pé­quiste pro­meut l’équi­té entre les sexes en in­ter­di­sant le port du fou­lard, vê­te­ment qui sou­lève d’ailleurs toute une po­lé­mique qui mé­rite qu’on s’y at­tarde.

Bien qu’un nombre consi­dé­rable de femmes qui porte le voile ne le fait pas par choix, ce n’est pas une nou­velle charte qui amé­lio­re­ra la si­tua­tion. En ef­fet, les fonc­tion­naires de l’État qui res­sentent une cer­taine pres­sion quant au port du fou­lard se ver­ront sû­re­ment confron­tées à des choix dé­chi­rants vis-à-vis de leur car­rière ; quelques-unes de­vront par­tir à la recherche d’un nou­vel em­ploi. Ain­si, il s’agi­rait da­van­tage d’une condam­na­tion que d’une éman­ci­pa­tion. Par exemple, tous ceux du sec­teur pri­vé ayant le moindre pré­ju­gé pour ces femmes pro­fi­te­ront de l’oc­ca­sion pour ne pas les em­bau­cher, sous pré­texte de « suivre les nou­velles va­leurs qué­bé­coises ». Et en­suite, qu’ad­vien­dra-t-il de ces femmes qua­li­fiées, mais re­je­tées ? Soit, elles de­vront res­ter sans em­ploi à la mai­son, ou se tour­ner vers les em­plois plus tra­di­tion­nels. Mais ce pro­jet n’avait-il pas comme but se­con­daire d’en­cou­ra­ger l’équi­té entre hommes et femmes? Au contraire, le tout pour­rait faire re­cu­ler les avan­cées dans la so­cié­té. Plu­tôt que d’en­cou­ra­ger ces femmes à prendre leur place dans le mi­lieu de tra­vail, on les ra­mè­ne­rait au foyer ou dans des em­plois comme cais­sière ou se­cré­taire.

Les filles de ces femmes, à quel mo­dèle pour­ront-elles s’iden­ti­fier? Leur mère et peut-être même leurs grand­mères ayant été contraintes à des em­plois confor­mistes, voire or­di­naires, elles ne sau­raient as­pi­rer aux pro­fes­sions pour les­quelles nos aïeules se sont bat­tues. Il y au­rait, sans au­cun doute, un manque d’ins­pi­ra­tion et de mo­ti­va­tion…

En somme, cette nou­velle charte pour­rait avoir des consé­quences ef­fa­rantes. On ne peut qu’es­pé­rer que le gou­ver­ne­ment Ma­rois se po­se­ra bien­tôt la vraie ques­tion : la « neu­tra­li­té re­li­gieuse » de l’État de­vrai­telle se faire au prix des re­ven­di­ca­tions du mou­ve­ment fé­mi­niste qué­bé­cois?

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